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CHAPITRE IV

I. Le marénhal Victor arrêté devant Cadix. — La ville organise la résistance.

— La Junte suprême se retire, une Régence lui succède. — ConvocatiOQ (l'une Assemblée des Certes; difficultés, confusion, élections.

II. Réunion des Cortès ; les élus. — Séance d'ouverture. — Le décret du i4 septembre 1810. — Les droits souverains attribués à l'Asgemblée. — Démarche du duc d'Orléans. — Serment prêté et refusé aux Cortès. — La seconde Régence.

III. Le maréchal Soult s'occupe moins de Cadix que de contenir les Anglais. . — Batailles de la Gebora, da Chiclana, de la Albuera. — A Cadix disputes

entre Espagnols et Anglais. — Le maréchal Victor rentre en France.

IV. Opérations de Bailestcros. — Le duc de Dalmatie administre l'Andalousie.

— Démêlés avec le Roi. — Ordres de l'Empereur. — Soult lève le siège.

Le maréchal Victor, duc de Bellune, possédait des qualités de modestie, de prudence et de sagesse militaires qui attirent la sympathie. Soldat foniîé avant la Révolution par la discipline de l'armée royale, il se distingua pendant les campagnes d'Italie, où il commandait une division ; successivement remarqué à Marengo, à léna, à Friedland, il reçut le bâton de maréchal et le titre de duc. Appelé en Espagne après Baylen, il y joua un rôle courageux mais sans éclat. Il participa à l'expédition de Portugal, puis à la bataille de Tala vera. Il était à la tôle du 1" corps quand fut décidée la

marche en Andalousie, et, occupant Cordoue, Séville, il s'avança jusqu'à la mer. Peut-être ne mit-il pas la rapidité nécessaire pour atteindre le terme de sa course?

Depuis le jour brumeux (1) qu'il arriva deux heures trop tard pour forcer les portes de Cadix où le duc d'Albuquerque venait d'introduire le secours inespéré des troupes espagnoles (2), le maréchal Victor ayant vainement, le 5 février, adressé aux autorités de la ville sa sommation, s'efforçait du moins de bloquer de son mieux le dernier rempart de la résistance.

La nature a fortement pourvu la cité gaditane : la ville même, sur son rocher enveloppé par l'océan, n'est reliée au continent que par une étroite bande de terre que défend le château de Puntalès. Lilc de Léon lui sert de bouclier protégée par le canal de Santi Pétri. Une première rade s'ouvre sur la haute mer entre les remparts de Cadix, et les maisons de Puerto-Santa-Maria; une rade intérieure forme un vaste cercle que trace au nord, à l'est, au sud le fort de Matagorda, le canal du Trocadéro, les bâtiments de Puerto-Real, l'arsenal de la Caraca, San Fernando entouré de marais et de salines, enfin la hauteur de Chiclana.

Arrêté, le maréchal Victor voulut avant tout assurer sa position et s'approcher de la place : après douze jours de canonnade intense il occupa le fortdeMalagorda (23 avril 1810) ou du moins le monceau de ses ruines écrasées sous les boulets. Il put établir ses lignes d'investissement depuis Chiclana jusqu'à Puerto-Santa-Maria et plaça, au Trocadéro, des batteries du nouveau mortier à longue distance dû à l'invention du colonel Villantroys (3).

(1) 3 février 1810.

(2) Geoffroy de Guamdmaison, l'Espagne et Napoléon, II, 203.

(3) A plus de 1 900 toises les bombes atteignaient Cadix. Voir gur ces tirs le général de ArtÈghe, Guerrn de la Indepen'lencia, IX, 471.

136 L'ESPAGNE El NAPOLEON

Une grande agitation régnait dans Cadix encombrée d'habitants car les populations d'alentour y avaient cherché un asile ; et un double mouvement animait le port : au début de février étaient entrés 35 vaisseaux amenant de Lisbonne des troupes anglo-portugaises, et ^0 bâtiments étaient sortis conduisant à l'abri de la guerre des négociants, leurs familles et leurs richesses (1). — Une violente tempête, les 6 et 7 mars, arrachait de leurs amarres des vaisseaux espagnols et 13 bâtiments de commerce; ils demeurèrent échoués jusqu'au moment où ils furent brûlés en partie par les Français ou par les Espagnols (2). Au mois de mai d'autres terribles bourrasques facilitaient à nos prisonniers, sur les pontons la Vieille Castille et V Argonaute, des évasions tragiques et victorieuses (3). Malgré les possibilités de ravitaillement par l'Océan demeuré libre, à cette première heure du siège « tout est d'une chertéj horrible, à cause de la quantité de monde qui se réfugie de toutes parts » (4). Mais l'argent n'est pas rare, l'espoir domine les autres sentiments et l'impression de l'enthousiasme patriotique se propageait au loin avec une force renouvelée (5). Soult a donc vu juste quand, dès le 21 février, il écrivait à Berthier : « Tout présage que l'opération sera longue » ; et Victor était victime d'un optimisme (dont il reviendra bientôt) en prévoyant la fin du siège pour le mois d'octobre (6).

L'armée fait une perte sensible : le général de Sénarmont,

(1) Soult à Berthier, 24 février 1810. Arcliives de la Guerre,

(2) Duc de Bellune au duc de Dalmatie, 10 mars 1810. Archives de lu Guerre, n" 261.

(3) Voir le chapitre des « Prisonniers » .

(4) Lettre interceptée, manuscrit : Archives de la Guerre.

(5) D'un bout de !a Péninsule à l'autre : jusqu'en Navarre où Thouvenot écrivait à Soult (2 avril 1810) : » La résistance de Cadix fait grande sensation et réveille l'espérance du petit nombre d opiniâtres dans leur opinion insurrectionnelle. Il

({)) 19 août 1810.

à la batterie de Chiclana, est frappé d'un obus qui tue à ses côtés le colonel de Gennes, directeur du parc général, et, autour d'eux, plusieurs officiers d artillerie. De grands honneurs sont rendus à ces braves, mais le moral des troupes demeure impressionné (1).

Si le duc de Bellune se déclare « très honoré d être désigné pour continuer les opérations » , il réclame des renforts pour commencer le siège véritable ; il a 400 artilleurs, il lui en faudrait 2 000 (2) . En revanche, il possède devant Cadix 260 bouches à feu, la consommation des poudres y est effrayante, il est urgent de lui en expédier de France, les quelques moulins qu'il a fait établir en Andalousie restent insuffisants. En somme, les positions militaires demeurent immuables sinon immobiles ; face à face les adversaires brûlent leurs munitions mais n'avancent pas.

Cette année de stagnation a été au contraire fort animée derrière les murailles.

Cadix, une des plus plaisantes résidences de l'Andalousie, s'est muée en place de guerre. Elle se trouve exactement à la pointe extrême de la péninsule, à 100 lieues de Madrid, ■45 de Cordoue, 24 de Séville. Riche de son commerce maritime, elle possédait environ 75 000 habitants assez resserrés dans des rues ombreuses, étroites à dessein pour se défendre de la chaleur, au reste bien pavées, proprement tenues, courant entre des maisons hautes, aux balcons avancés, aux terrasses où l'on vient le soir respirer l'air pur de l'océan. Sur ce rocher fleuri il n'y a pas de fontaines, pas d'eau douce, mais de profondes citernes, alimentées par des canaux, suffisent aux besoins des citadins. Ils ont une légitime réputation d'urbanisme, accueillants, polis, animés, en contact

(i) Le général d'Aboville fut nommé pour remplacer Sénarmont. (2) Lettre à Berthier, 31 octobre 1810. Archives de la Guerre.

constant avec les marins et les voyageurs des deux mondes.

La vie nationale allait se concentrer pendant quatre ans derrière ces remparts dont on ne sort que par cinq portes, quatre ouvrant sur la mer, une sur la terre, naturellement closes devant les assiégeants. Une foule de personnalités espagnoles y avaient trouvé un suprême abri. L'anarchie autant que l'émotion dominait leurs paroles, leurs désirs, leurs pensées; dans une phrase assez embrouillée, La Forest résume l'antagonisme et la brutalité des discussions politiques qui s'y élèvent : « Le républicanisme démocratique, dit-il, l'emporte et écrase tout ce qui lui fait ombrage (1). I)

La Junte suprême, venue de Séville, se dissolvait ellemême; se sentant impuissante à présider aux innovations et d'ailleurs fort peu désireuse de les tenter, l'idée lui vint de confier le pouvoir exécutif à une Régence et, de délibérations assez confuses, il sortit un Conseil de cinq membres, dont les noms avaient du relief :

L'évêque d'Orense, Mgr de Quevedo, célèbre pour sa charité et son patriotisme, don Francisco de Saavedra, l'ancien ministre de Charles IV, Francisco Xavier Castanos, le vainqueur de Baylen, don Antonio Escano, ministre de la Marine, don Miguel de Lardizabal, du Conseil de Castille (2).

Un de leurs ennemis politiques a porté sur eux des jugements passionnés dont on ne peut oublier la violence, mais

(1) Dépêche à Charapagny, 17 septembre 1809.

(2) Il y eut quatre régences pendant la guerre de l'Indépendance : la première, le 29 janvier 1810. — La seconde (octobre 1810), avec le général Biacke, don Gabriel Ciscar, chef d'escadre, et don Pedro Agar, capitaine de frégate. — La troisième (21 janvier 1812), composée du duc de l'Infantado, de don Isaquin Mo^quera y Figuerosa, le lieutenant général don Juan Yillaricencio, don Ignacio Rodrigqez de Rivas, le général comte de l'Abisbal. — La quatrième (22 mars 1813), avec don Pedro Agar, don Gabriel Ciscar et le cardinal de Bourbon, pour président. Elle cessa ses pouvoirs au retour de Ferdinand.

que l'impartialité doit retenir en partie. Le comte de Toreno les peint ainsi :

Mjjr de Quevedo, " confondant assez facilement la fermeté avec l'entêtement " . — Saavedra , «affaibli par 1 âge, les infirmité et les malheurs. " — Escaiio, « confiné dans les affaires de la marine. » — Lardizabal, " instruit, intelligent mais d'esprit aigri, dans un corps contrefait, image de son àme retorse {\). »

On installa ces personnages dans la nuit du 31 janvier 1810, avec une certaine précipitation. La Junte, avanl de se retirer, rédigea une proclamation pour expliquer ces changements subits; le 2 février les Régents firent paraître à leur tour un manifeste politique en annonçant la convocation prochaine des Cortès, dont chacun parlait.

Le nouveau pouvoir s'appuyait avec complaisance sur l'alliance britannique. L'arrivée des Anglais leur donnait une certaine prépotence et, à l'abri de leurs baïonnettes, l'occasion se présenta, facile et prompte, d'un acte de vigueur : quand le duc de Bellune, le 5 février, fit envoyer à Cadix sa sommation, la Régence répondit par un refus énergique :

« La cité de Cadix, fidèle à ses serments, ne reconnaît d'autre roi que le seigneur don Fernand VIL »

Quelle tâche lui incombait. Entretenir l'ardeur de populations envahies, créer des armées au sein de provinces déjà conquises, percevoir des impôts quand on n'avait ni territoires ni sujets, procéder à des élections générales et rassembler les élus dans une ville assiégée.

Du moins les foi'ces concentrées dans l'île de Léon s'organisaient. Les débris des troupes du duc d'Albuquerque atteignaient 14 à 15 000 hommes ; Thomas Graham avait amené 5 000 combattants. Une milice urbaine, formée par les plus

(i) ToiiENO. Histoire de la révolution crExpacjne, III, 193. Don Miguel de Lardizahal était le frère du général don José.

respectables citoyens de la cité, groupait environ 8 000 volontaires. — Les Anglais rangeaient dans la rade la flotte de l'amiral Parvis, les Espagnols celle de don Ignacio de Alava, soutenue des bâtiments légers de Gayetano Valdès. — On constituait un Trésor de guerre avec des impositions de 5 pour 100 sur les marchandises étrangères, 10 pour 100 sur les locataires, 20 pour 100 sur les propriétaires (1).

Des différends, habituels aux pouvoirs civils en face des chefs militaires, s'étant élevés entre les autorités municipales et le duc d'Albuquerque, celui-ci fut éloigné par sa nomination à l'ambassade de Londres (2) et, dès le 12 avril, Joaquim Blacke, appelé de Murcie, le remplaça. Les débuts de ce commandement furent marqués par des événements peu encourageants : le jour même de l'arrivée de Blacke, le fort de Matagorda était occupé par le duc de Bellune, trois jours après avait lieu Tévasion du ponton de la Vieille Castille, dix jours plus tard celle de V Argonaute.

On se consolait de ces épisodes décevants en parlant avec abondance de cette assemblée future dont certains attendaient des merveilles ; les raisonnements plus réfléchis passaient pour de mauvais présages ; il suffit de quelques tètes chaudes pour allumer les masses ; Don Lorenzo Calvo de Rosas, envoyé de l'Aragon à la junte centrale, s'agitait avec succès pour la convocation des Gortès du royaume. L'idée était dans l'air. Tout le premier, au mois de mai 1808, dans la crise qui tout ensemble le rapprochait et l'éloignaitdu trône, Ferdinand VII avait tourné ses espérances vers cet appui national, un peu vague à ses yeux, chargeant secrètement d'Azanza de promouvoir, là où il se pourrait, auprès du Conseil de Castille, à son

(1) Gomez de Arteche (IX. 102) dit que la Régence avait reçu, dans les caisse» du Trésor, 350 millions de réaux.

(2) Il arriva à Londres le 23 mai 1810. Il devait mourir dès le 18 février 1811, il'un ancien accès de fièvre chaude produite par l'excès de travail excité par du thé et du café à hautes doses. [Archives de Simancas. Legajo 8171, atado 5.)

défaut près d'un tribunal qui fût encore libre, une assemblée des Gortès qui organiserait une résistance à Napoléon (1). Les événements de Bayonne avaient terrorisé d'Azanza et le projet était mort-né. Les circonstances empêchèrent donc d'appliquer et même de connaître cette volonté du prince. Mais plus d'un Espagnol continuait à rêver l'établissement d'un gouvernement régulier et vigoureux avec les représentants des provinces.

Par suite de vieilles coutumes et d'antiques privilèges, six royaumes espagnols — Gastille, Aragon, Catalogne, Valence, Majorque, Navarre — possédaient leurs Cortès propres. C'était là un nom fameux qui avait pu avoir son prestige, ces réunions n'avaient pas gardé leur importance. Sortes d'assemblées représentatives dont le titre subsistait, quoique l'institution fût presque tombée en désuétude, elles se composaient de députés du clergé, de la noblesse et des villes. A la mort du souverain elles reconnaissaient l'héritier du trône, recevaient le serment du Roi à son avènement, lui juraient fidélité au nom de ses sujets, votaient der- levées d'impôts soumises à leurs délibérations, dont, en fait, la demande ne se produisait guère. Réunions intermittentes, courtes, sans influence, ovi tout se bornait à de "somptueuses parades » (2) et où personne ne se souciait de figurer, à cause de la dépense. Elles n'avaient aucune action sur la marche générale des affaires.

Au dix-huitième siècle on les voit rarement convoquées ; Philippe V, Ferdinand VIT, Charles III n'avaient semblé y attacher que peu d'importance et leurs sujets peu d'intérêt. Ce n'était vraiment pas une «institution nationale» . La plus récente, réunie à l'occasion de l'avènement de Charles IV en

(1) Biographie Michaud. Supplément, t. LVI, 615, article d'Azanza, par Gustave Fallot.

(2) Desdevises du Désert, l'Espagne de l'Ancien régime, II, 54.

14'i L'ESPAGNE ET NAPOLEON

septembre 1789, avait passé presque inaperçue au milieu des fêtes et moins remarquée qvie les courses de taureaux ; et bien qu'il eût été assez naturel qu'une « Assemblée " se fût ressentie de l'effervescence parlementaire soulevée à cette époque en France, par la convocation des Etats généraux et les travaux de la Constituante, tout était resté fort calme de l'autre côté des Pyrénées ; Campomanês avait présidé sans éclat, Jovellanos avait lancé quelques épigrammes innocentes sur le parlementarisme et, a[)rès une délibération secrète sur le retrait de la loi salique, tout le monde s'était dispersé. On ne pensait guère à ces choses vingt ans après.

Toutefois, dans le bouleversement de l'invasion, avec l'exil du monarque et sous les misères de la patrie, l'inquiétude espagnole crut voir une espérance et une force nationale à convoquer les Cortès.

La Régence qui hésitait, confia (14 juin) à don Martin de Garay le soin d'étudier en jurisconsulte les modes de convocation de ce Parlement idéal. L'ignorance du sujet était grande et nombreux les embarras à éclaircir, caries coutumes avaient été variables. Chacun traitait la question à sa manière. L'évêque d'Orense et le comte de Toreno eurent une discussion assez âpre. Les Régents se préoccupaient de partager le pouvoir avec des dépulés élus. Enfin, sous la poussée de l'opinion, un décret annonça les élections générales dans «le plus bref délai » et fixa la réunion à Cadix pour le mois d'août.

Devant la réalisation, les difficultés augmentèrent. Y auraitil deux Chambres, comme les coutumes d'Aragon et de Navarre l'avaient établi ou une Assemblée unique? La tradition et peut-être la sagesse demandaient deux Chambres : les pairs [proceres) et les députés {procuradorès) . Mais alors les Cortès seraient scindées en deux corps : l'un privilégié (clergé et noblesse), l'autre électif. Or, si des lettres « convocatoires « furent expédiées aux électeurs d'une Chambre élective, l'envoi

des autres fut remis à plus tard, et au milieu du trouble général elles ne trouvèrent jamais de destination. IS'arrivèrent donc aux Cortès que des membres élus et la formation d'une seconde Chambre resta sans effet (l).

Le droit électoral était acquis aux Espagnols âgés de 25 ans et aux commerçants payant patente. Election indirecte qui s'effectuait avec la triple participation des juntes des communes et des provinces. Parmi les trois candidats ayant obtenu la majorité des voix, on tirait au sort celui qui serait l'élu définitif (2).

L'attrait des nouveautés, l'esprit du temps, la tentation d'imiter les principes régénérateurs de 89, conduisaient à la formation d'une Constituante. Les noms étaient sortis des urnes sans qu'aucune précision ait été formulée. Et la question, sans être résolue en principe, se trouva tranchée en fait par l'arrivée du petit nombre des élus — environ une centaine — - leur présence établissait leur droit et sous prétexte d'urgence personne ne souleva d'objection.

Les difficultés avaient été multiples : complication des votes successifs, — territoires en partie occupés par l'armée française, — distance à franchir pour se réunir à l'extrémité de la péninsule, — obstacles à surmonter pour pénétrer dans l'île de Léon. On avait usé de moyens de fortune afin de ne pas omettre les provinces d'Espagne envahies et les colonies d'Amérique éloignées. On leur trouva des l'eprésentants parmi les habitants de Cadix originaires de ces contrées ; et

(1) ToRE>o, III, 156.

(2) Id., III, 349.

ces -43 membres ainsi désignés sous le nom de «suppléants " , formèrent avec les 54 premiers réunis un groupe total de 97 députés. Que représentaient-ils? Il serait difficile de le préciser. Quelle majorité? Et quel esprit? La pensée patriotique de la défense du sol national avait dicté les choix des électeurs et dominait certainement les intentions des élus. Une grande jeunesse politique les caractérisait tous ; dans cette foule inexpérimentée et impressionnable, l'action des orateurs serait prépondérante. Les hommes de loi apporteraient l'influence de leur science juridique, la bourgeoisie son importance sociale et son habitude des affaires, la noblesse l'autorité de son zèle et la dignité de ses traditions, le clergé la puissance du respect incontesté qui s'attachait aux hommes d'Eglise chez un peuple profondément religieux.

La répartition entre les provinces restait fort inégale, montrant ainsi les difficultés, les obscurités, les incohérences des scrutins : trois provinces seulement avaient leur représentation au complet : la Catalogne avec 14 députés, l'Estramadure 6, la Galice 6, puis Santiago 5, Lugo 4, Cadix 3, Orense 3, Betanzos, Girone, Tuy chacune 2, enfin un seul représentant pour Murcie, Mondonedo, Cervera, Badajoz, l'île Majorque, l'Aragon, les Asturies, Tolède, Toro, Alava, Burgos, Salamanque, Madrid, Soria, Cordoue, Placencia, Avila, Valladolid, Grenade, Séville, Jaen, la Biscaye, la Navarre. — C'était là les "Suppléants" désignés sur place à Cadix, comme aussi les 7 pour la nouvelle Espagne, les 4 pour le Pérou, les 3 pour Santa-Fé, les 3 pour Buenos-Ayres, les 2 pour le Chili, pour Cuba, Caracas, le Guatemala et un au nom de Saint-Domingue ; un seul enfin pour Porto-Rico (J).

(1) La liste nominative dans la Gazette de Cadix, 27 septembre 1810. — Archives des affaires e'tranc/ères Espagne, vol. 683, fol. 342-343.

Voir aussi : Général de Artkche, Giiertn de la Independencia, IX, 524, appendice 3.

IjCS talents ne manquaientpas dans cette longue théorie politique, plusieurs ont laissé une certaine renommée après eux.

José Quintana, esprit violent, séduit par les emportements de la Révolution française, mêlé au mouvement littéraire de Madrid, à titre de censeur des théâtres mais aussi d'auteur dramatique et qui allait soutenir l'enthousiasme de ses compatriotes par ses odes lyriques (1). Sa plume élégante rédigera une partie des proclamations des Gortès et sa verve de journaliste animera la publication du Seminario politico, en irritant les passions plus qu'en défendant des vérités.

Arguellës est un avocat adroit et prolixe : ses périodes harmonieuses séduisent ses auditoires qui lui décernent le titre de « divin » , plus sensibles au charme de l'oreille qu'à la puissance du raisonnement. Sa voix enchante ses collègues et les foules (2).

Les ecclésiastiques sont en nombre, plusieurs professeurs des grandes Universités, généralement d'opinions avancées, mais avec des idées largement ouvertes, défendant les privilèges de leur Ordre avec une logique inlassable.

Ces sentiments de déférence habituelle envers les maximes, les coutumes, les usages de l'Eglise sont partagés par la grande majorité de l'Assemblée qui associe traditionnellement la Religion à la grandeur de la Patrie. Quelques noms sont à retenir : don Antonio Oliveros, chanoine de San Isidro

(1) A la fin de sa vie, il recevra à Madrid la couronne d'or de la poésie. — Né en 1772, mort en 1857, sa carrière publique a suivi toutes les phases des révolutions d'Espagne, il devint conseiller d'Etat et pair du royaume.

(2) Augustin Arguëlles (1775-1844), né en Asturies. Étudiant en droit à Oviedo. Jurisconsulte dans les bureaux de Madrid. En mission en Portugal et en Angleterre. Député aux Cortès (1810). En 1814 Ferdinand IV le relégua aux Présides. Rappelé en 1820, ministre de l'Intérieur (182J); exilé en Angleterre (1824-1832). Député et président aux Cortès. Tuteur de la reine Isabelle (1840). 11 était un franc-maçon de marque et son influence et son rôle viennent de cette qualité. En 1816, il avait été nommé grand-mailre de la Maçonnerie espagnole.

146 L'ESPAGNK ET NAPOLEON

de Madrid, Rodriguez de la Barcena, Juan Nicasio Gallego, Munoz Torrero, José Espiga, Joaquin de la Villanueva, Ruiz Pardon, Jaime Greus, Pedro Inguannzo, Alonzo Cafiedo. Ils comptèrent tous parmi les orateurs les plus abondants et souvent les plus opiniâtres.

Si on ne trouve que trois députés tenant à la haute aristocratie, savoir : pour le royaume de Murcie le marquis de Villafranca, grand d'Espagne; le marquis de Saint-Philippe de Santiago, représentant l'île de Cuba; le marquis de Punoenrostro, pour le royaume de Santa Fé (1), — plusieurs officiers des armées de terre et de mer et quelques gentilshommes d'antique lignage ne passeront pas inaperçus : le général don Antonio Sampar, Guttierez de Teran, Duran de Castro, Perez de Castro, de la Vega y Pantoja, de Montolui, Morales de los Rios, INunez de Haro. — Dans la noblesse de robe, don Pedro Maria Rie, président de l'audience de Saragosse, avait marqué avant la guerre et parmi les plus vaillants, aux deux sièges de sa ville; sa science juridique pouvait être utile.

Le jour d'ouverture avait été fixé au 24 septembre. L'avant-veille, les Régents se rendirent à l'île de Léon. Ils devaient vérifier les pouvoirs des six premiers députés (2) ; ces six validés procéderont à la validation des auti'es. Dans la matinée du 24, la Régence se réunit à l'hôtel de ville, puis se mit en marche vers l'église où le cardinal de Bourbon (3)

(1) Dépêche de La Forest, 26 octobre 18i0. — Correspondance, IV, 196

(2) Le conseiller don Benito de Hermido (Galice); marquis de Villafranca, grand d'Espagne (Murcie); don Felipe Amat (Catalogne) ; don Antonio Oliveros (Estramadure); général don Antonio Sampar (Valence); don Ramon Power (Puerto Piico).

(3) Louis-Marie de Bourbon (1777-1823), cousin de Charles IV. — Promu à 21 ans archevêque de Séville, puis de Tolède, cardinal (1800). •» De peu de caractère et de capacité » , il s'inclina devant Napoléon, prêta serment au ro Joseph, se rallia dès 1809 à la résistance espagnole et dès lors Hgura dans les cérémonies officielles. Il fut tenu à l'écart par Ferdinand à son retour en 1814, et accepta avec satisfaction la révolution de 1820.

pendant que nos fantassins, malgré la rapidité du courant, et de l'eau jusqu'à la ceinture, se rabattent sur le gros des Espagnols, commencent leur feu à cent pas, attaquent à la baïonnette les carres qui leur résistent et rejettent en déroute, vers Badajoz, les débris qu'ils ont enfoncés. Victoire complète et prisonniers multiples (1).

La conséquence immédiate fut l'enlèvement de la forteresse d'Albuquerque par Latour-Maubourg (15 mars), la surprise de la place de Valencia et l'attaque brusquée de Campo-Major, où la petite garnison de 300 Espagnols obligea par sa courageuse résistance le duc de Trévise à un véritable assaut, puis à accorder les honneurs de la guerre à cette poignée de braves soldats.

L'éparpillement forcé de nos divisions avait fait espérer aux Anglo-Espagnols la possibilité de prendre à revers nos troupes immobilisées devant l'île de Léon. Le général espagnol La Pena reçut le commandement et groupa à Algésiras les soldats anglais sortis par mer de Cadix et qu'il réunit à Tarifa aux brigadiers don .losé de Lardizabal et Principe de Anglona. Il s'agissait d'enfoncer notre ligne de Santi Pétri et d'enlever à Chiclana nos dépôts, magasins et réserves (2). Le duc de Bellune ne se laissa pas surprendre; il se ménagera une bonne position dès l'approche des premières aA^ant-gardes alliées, il prit même l'offensive, malgré son infériorité numérique et accula les arrivants à la mer. L'Anglais Graham qui s'avançait à leur secours, sous la protection d'un feu terrible d'artillerie, chargea avec acharnement à plusieurs reprises.

(iy Étal des prisonniers espagnols dresse par le général Gazan à la suite de la bataille de Gcbora : un général, 2 brigadiers, 6 colonels, 16 majors, 302 officiers, 4458 soldats; au total 4 785. — Archives de la Guêtre. J9 février 1811.

(2) Sur la bataille de Chiclana (5 mars 1811), rapport du général d'Aboville, Archives de In Guer?e, 23 mars 1811. Gomkz de ArtÈcue^ Guerra de la ladependencia, IX, 440-468.

Les effoi'ts furent sans résultat de part et d'autre, mais non sans de lourdes pertes; les alliés regagnèrent l'île de Léon comme ils purent, la tentative avait échoué. liC maréchal Victor coupait toujours les communications avec l'Espagne.

Le duc de Dalmatie exagérait sans doute mais n'inventait pas les dangers de son armée du Midi quand il prétendait qu'elle avait à se mesurer à quatre ennemis à la fois :

Les Anglo-Portugais du côté de Badajoz; les Anglo-Espagnols menaçant Séville; à Cadix, devant les remparts; à Grenade et à Murcie dans l'obligation de multiplier les diversions.

Elle était trop faible pour soutenir de pareils chocs, et il sollicitait en conséquence un renfort d'environ 20 000 hommes (1). A l'heure même où Soult formulait sa demande de détresse, Napoléon dictait à Berthier, dans la nuit du 29 au 30 mars (2), une série d'ordres d'une précision déconcertante et dont l'idée maîtresse était que le duc de Dalmatie avait plus de monde qu'il ne lui en fallait. Comment parvenir à s'entendre?

Un nouvel effort pour rompre le blocus allait être tenté. Le 16 avril, 220 voiles portant des troupes anglo-espagnoles sortirent de la rade de Cadix pour une direction inconnue. Trois jours après, le général Blake débarqiiait 10 000 combattants à l'embouchure de la Guadiana. Sous son commandement il avait Beresford et Castanos. Ils venaient concourir à réduire le général Philippon, cerné à son tour dans Badajoz, et vers qui, dans un but tout contraire, le maréchal Soult, de son côté en hâte, arrivait de Séville, avec toutes ses troupes disponibles. Il espérait même atteindre les Anglais avant que les Espagnols de Blake ne les eussent rejoints. Mais la jonction avait eu lieu le matin du 16 mai, quelques heures avant les premiers coups de feu.

Il s'agissait d'enlever des positions retranchées sur les

(1) Soult à l'Empereur, 31 mar.s 1811. Archives de la Guerre.

(2) Correspondance de VEuijjereur. XXI, 615.

nale et proclamaient inviolable la personne des députés.

Elles déclaraient nulle la cession faite à Bayonne de la couronne à Joseph Bonaparte;

Confirmaient dans leurs pouvoirs les tribunaux et les autorités du royaume;

Autorisaient la Régence à continuer son administi^ation en prêtant serment aux Gortès.

C'étaient bien là des principes nouveaux puisqu'on commençait par dépouiller le Prince de la puissance royale pour se l'attribuer à soi-même; ils mettaient en jeu l'essence même de la monarchie; c'était aussi l'ouverture des longues divisions qui allaient partager les hommes politiques de la péninsule.

Après hésitation et à contre-cœur, quatre Régents sur cinq, par prudence, prêtèrent le serment conforme à ces maximes. Leur président, Mgr de Quevedo, avait quitté la salle; il fit excuser son absence sur son âge, ses infirmités, le besoin de réflexions. Il était minuit, la fatigue gagnait des novateurs agités d'émotions si diverses depuis le matin, la séance fut levée.

Le lendemain, l'évêque d'Orense donnait sa démission et, par une lettre, protestait contre la prétention des Cortès de se revêtir de la souveraineté qui n'appartient qu'au prince légitime, Ferdinand. Comme pour confirmer les craintes du vénérable prélat et continuer l'équivoque, les Gortès attribuèrent à leur Assemblée le titre de " Majesté " , réservant à leur président celui d' « Altesse », accordant i' « Excellence » à tous les membres, avec 40 000 réaux de traitement (l).

La confusion créée par les députés si prompts à se revêtir de la toute-puissance ravivait les espérances des prétendants dynastiques à la couronne. L'éloignement de Ferdinand prisonnier à Valençay autorisait toutes les fantaisies, on n'ose

(i) « La difticullé n'était pas de voter, mais de trouver l'argent. » Woi- SEEt:w Sai.nt-Hil.vihe, Histoire d'Espaijite, XIV, 237.

dire toutes les prétentions. Le Cabinet anglais, toujours féru de sympathies portugaises, gardait des préférences pour l'infant dom Pedro de Bragance, fils de dona Carlotta, princesse du Brésil, fille de Charles IV d'Espagne et femme de Jean VI de Portugal. — L'héritier des Bourbons de Naples, Léopold, prince de Salerne, s'offrait volontiers en Espagne pour successeur de son oncle Charles IV, à défaut de son cousin Ferdinand VII.

A Londres, la résistance espagnole contre Napoléon donnait une base nouvelle aux espérances de la Maison de France, et le comte d'Artois et le duc d'Angoulême avaient avec l'ambassadeur de la Junte de Cadix une entrevue pour préparer leur venue en Espagne et y former un corps de volontaires, « déserteurs " des armées françaises (i). Le Cabinet anglais montrait grise mine à tous ces princes à la recherche d'un trône; l'aventure du duc d'Orléans souligne cet ostracisme.

Dès le mois d'avril 1808, aux premiers troubles, le futur Louis-Philippe, accompagné de son cousin le prince Léopold de Sicile, avait fait un voyage d'exploration à Séville. Au printemps de 1809, par une seconde démarche tenue secrète, il offrait ses services, sans résultat; en juillet, une nouvelle proposition de concours, cette fois appuyée par une lettre de Louis XVIII, ne recevait qu'une réponse banale (2). — A l'hiver de 1810, retiré en ce temps-là à Palerme, où il venait d'épouser Marie-Amélie de Bourbon, et, cherchant loute occasion de sortir de l'inaction où il était plongé, Louis-Philippe d'Orléans avait proposé son concours à la résistance espagnole. Le Conseil de Régence lui répondait

(1) Dépêche de Juan de Apodaca, 14 tuai 1810. — Archives tic Siynancas. I.eçjajo 8173, atado 1".

(2) Journal manuscrit de don Francisco de Saavedra, dans la Gnerra de in Iitdcpendencia. Appendice 3, IX, 527.

le 4 mars 1810 : <i Votre Altesse a désiré défendre la cause de son ilkistre maison et combattre dans les armées espagnoles... Vos magnanimes ancêtres ont remporté en Catalogne des triomphes dont la mémoire v vit encore... Le peuple combattra avec V. A. constamment et lui prouvera que jamais prince n'a défendu une cause plus juste, avec des soldats aussi déterminés. " La lettre de Louis-Philippe caractérise bien ses propres sentiments : « Le cri que la nation espagnole a poussé lors de l'odieuse agression de Bayonne pour conserver son indépendance et sa fidélité h son roi légitime Ferdinand VII, n'a cessé de retentir dans mon cœur... Heureux si mes faibles efforts peuvent contribuer à relever et à soutenir les trônes renversés par l'Usurpateur... L'Espagne recouvrera son Roi, soutiendra les autels et le trône; et, s'il plaît à Dieu, j'aurai l'honneur d'accompagner les Espagnols vainqueurs lorsque par leur noble exemple, leurs voisins [les Français] les relèveront chez eux (1). »

Et il accourut. Quittant Palerme le 22 mai sur la frégate la Venganza, envoyée par les Régents, le 1" juin il débarquait à Tarragone. La confusion qui régnait en Catalogne, après les insuccès des insurgés pour débloquer Barcelone, ne lui inspira pas confiance et dès le 5 juin il faisait voile vers Cadix. Plein de son sujet, en mer, il rédigea un long mémoire très pessimiste sur les armées espagnoles mal organisées, sans cavalerie, sans état-major (2j. Le 20 juin il touchait terre à Cadix où une réception brillante l'attendait : les troupes en haie, la foule qui regarde, un beau compliment de Castanos. On lui fait visiter la ligne, et Grnham l'y accueille avec de grands honneurs; et puis... inaction complète, on ne lui donne aucun commandement. Le 28 juillet, il s'en

(1) Voir sur toute cette affaire les souvenirs très précis d'un bon témoin : Baron de Guiluermy, Papiers d'un émigré, chap. vin.

(2) Id., p. 244.

plaignait à la Régence : « Je ne suis pas seulement soldat et général, je suis Prince. " — Il reçoit le 1" août une réponse embarrassée, vague, dilatoire, décevante : « L'occasion est passée. «... « Croyez à notre reconnaissance. » — Le duc d'Orléans soupçonne, découvre les intrigues du ministère anglais qui voudrait l'éloigner. Il insiste et reçoit le 25 août une nouvelle lettre de regrets. Les Régents se sentent d'autant moins maîtres de la situation que les Cortès vont se réunir et l'autorité passera en leurs mains, à eux de trancher les difficultés pendantes. Au reste, ils avouent que le Cabinet de Londres — Wellesley — s'oppose à la présence du duc : « C'est un système général d'exclure en Espagne des affaires militaires tous les princes possibles. " Le duc d'Orléans se résigne donc à attendre une occasion plus favorable à ses désirs, il pense l'avoir trouvée avant que les Cortès aient désigné les successeurs de la Régence. Il passe aussitôt de Cadix à l'île de Léon, avec l'intention de se présenter directement à l'Assemblée.

« Le Bureau en était prévenu, une députation l'attendait à l'entrée et l'a engagé à retourner sur ses pas. Rentré chez lui il a trouvé des officiers de police qui lui ont insinué que sa présence dans l'île donnait des ombi^ages (1). " Le 3 octobre.il lui faut quitter le sol ibérique; la frégate ÏEsmeralda est prête, elle emmène le Prince à Palerme où il arrive le 23, déçu et mécontent.

Sa présence n'était pas nécessaire pour susciter de vifs débats dans les séances secrètes que les Cortès multipliaient comme pour donner plus de liberté aux paroles de leurs membres. Une intervention outrageante pour le caractère épiscopal dans la bouche d'un chanoine de Saint-Jacques, Manuel Ros, augmenta le côté pénible d'une querelle qui se

(1) Dépêche de La Forest, 9 décembre 1810. — Correspondance, V, 280-

prolongeait. Pour la terminer la majorité décida que Mgr de Quevedo prêterait, entre les mains du cardinal de Bourbon, le serment qu'elle avait ordonné. L'évêque d'Orense renouvela sa protestation et son refus. L'Assemblée décida qu'il serait consigné à Cadix. Et ce fut naturellement la fin de la Régence.

Le 26 octobre, les Gortès désignèrent au lieu de cinq, trois nouveaux Régents : le général Blake, soldat toujours malheureux sur les champs de bataille; don Gabriel Ciscar, chef d'escadre, don Pedro Agar, capitaine de frégate, tous deux marins vaillants mais sans éclat. On adjoignit deux suppléants (car Blake et Ciscar se trouvaient absents) (1) ; ce furent Joseph Maria Puig, conseiller de Gastille, et le général marquis de Palacio. Mais ce dernier, ayant prêté lin serment de fidélité pur et simple au roi Ferdinand, ne pouvant, disait-il, en conscience en prêter un auti'e, un tumulte s'éleva (28 octobre). M. de Palacio fut brutalement mis en état d'arrestation et, sur l'heure, remplacé par le marquis de Castelar (2).

Après avoir i^endu de leur administration le compte qu'on leur demandait, les anciens Régents quittèrent, sans autre formalité, leurs fonctions, et ne se virent pas moins bannis de Cadix. Lassé de ces chicanes, Mgr. de Quevedo prêta un serment de déférence (3 février 1811) et eut alors la possibilité de se réfugier à Torey, petite ville de Portugal; du fond de son exil, sa sollicitude paternelle trouva encore le moyen d'envoyer des secours aux pauvres de son diocèse d'Orense (3), mais sa vie politique était finie.

(1) Blake à Murcie, Ciscar à Carthagène et ils n'arrivèrent à Cadix, le premier que le 8 décembre 1810, le second le 4 janvier 1811.

(2) ToRENO, Révolution d'Espaqne, III, livre XIII ; — Adolfo de Castro, Cadix en la Guerra de la Independencia; — Arteche, Guerra de la Indepciidencia, IX, 96.

(3) Il ne devait y rentrer qu'en 1814, après la restauration de Ferdinand Vil. Il refusa pour la seconde fois l'archevêché de Séville. Pie VII, en iSll), lui

Les assiégeants sont toujours là et montent la garde. Quand dans la nuit du 28 au 29 septembre, 4 à 5 000 Espagnols, sous la conduite de don Louis de Lacy (1), ont débouché de l'ile de Léon par le pont de Suaso pour percer nos lignes, le général Barrois les a refoulés (2). — Les bâtiments anglais ne sont pas plus heureux contre nos canonnières (nuit du 31 octobre). Et le duc de Bellunc renforce méthodiquement ses tracés d'investissement longs de 10 lieues, où il a un personnel de choix avec le général Sénarmont pour l'artillerie, le général Lezy pour le génie, l'intendant général Mathieu Faviers, l'inspecteur des armées Garreau. Victor se trouve en fait sovis les ordres du mai'échal Soult qui commande en chef l'armée du Midi et est investi du titre de gouverneur de l'Andalousie. Le duc de Dalmalie laisse dormir les opérations autour de Cadix, plus soucieux de secourir Mortier épuisé parles malades au V' corps et qui a, chaque jour, dos affaires d'avant-poste contre la Romana lequel s'avance vers Lisbonne pour épauler Wellington (3).

donna le chapeau de cardinal: et cette haute dignité ne fit que rehausser la simplicité de sa vie apostolique. Entouré de la vénération reconnaissante de ses diocésains, il mourut le 28 mars 1818, à l'âge de quatre-vingt-trois ans.

(1) D'une ancienne famille irlandaise fixée en Espagne, il avait fait ses premières armes sur les Pyrénées ; marié en Bretagne, entré dans l'armée française, il la quitta après le 2 mai 1808 et rejoignit ses compatriotes. A Cadix il reçut un commandement et, jusqu'en 1814, se distingua. Mêlé aux projets de révolution contre Ferdinand VII, il fut fusillé en 1817.

(2) Soult à Berthier, 5 octobre ISIO. Archives de la Guêtre, n" 139.

(3) Soult à Berlhier, 1"^ décembre 1810. Archives de la Guerre.

LE SIEGE DE CADIX ET LES CORTES I5a

Arrêter cette jonction, sont les ordres pressants de I Empereur qui veut «forcer les Anglais à se réembarquer » (1). — Soult se dispose à faire de sa personne une diversion en allant assiéger Badajoz et il encourage Sébastiani qui exécute un mouvement analogue à Fouest de Malaga et vient d'enlever brillamment le fort de Marbella (2).

Pour terminer l'année 1810 et résumer sa conduite qui lui paraît « satisfaisante » , le duc de Dalmatie écrit une longue lettre à Berthier (3), et pour plus de sûreté l'envoie porter par son aide de camp, le chef de bataillon Girard : il se défend d'avoir manqué d'énergie, déclare qu'il ne peut agir plus vite et prétend avoir pris toutes les dispositions nécessaires à seconder Masséna en Portugal, avant les lettres de reproches qui lui tombent comme la grêle sur les épaules les 30 septembre, 26 octobre, 14-, 21 et 28 novembre. Mais voulant mieux faire, il demande, il exige des secours; ses réclamations sont incessantes : que le roi Joseph lui renvoie les 8 000 hommes qu'il retient à Madrid (29 janvier 1811); que les contributions soient régulièrement levées à son profit en Andalousie (31 janvier 1811) (4); que le million destiné à l'armée du Midi ne tarde pas à lui par\'^enir (5); il lui faudrait aussi un renfort de 12 000 baïonnettes et l'appoint de recrues (13 mars 1811). Il ajoute même des fanfaronnades :

(1) Berthier à Soult, 4 décembre 1810. Archives de la Guérie.

(2) Sébastiani à Soult, l) et 17 décembre 1810. Id.

(3) Séville, 31 décembre 1810. Id.

(4) « ...Je vous répète, monsieur l'Intendant général, une chose que vous savez très bien, c'est qu'il faut de l'argent, de l'argent et de l'argent pour faire la guerre. Vous connaissez nos besoins et mes dispositions. Ainsi j'excite de la manière la plus particulière votre sollicitude et je vous prie d'insister soit près des ([énéraux gouverneurs, soit près des préfets, jusqu'à i'importuaité, pour produire quelque chose. » — Soult à Mathieu Faviers, « Au Camp devant Badajoz » , Archives de la Guerre.

(5) Ce million, sorti du Trésor de France, escorté par l'adjudant commandant Dentzel, était en route, de Burgos à Madrid (2 mars 1811). Id. Mais il est attaqué et arrêté à Sa'inas par Mina (25 mai).

15G L'KSPAGNE ET NAPOLEON

« Une escadre, dit-il, prendrait Cadix en cinq jours (l). » Heureusement ses talents militaires sont plus solides que ses prévisions politiques, et ce qui vavit mieux que de récriminer, il se porte sur Mérida (7 janvier), occupe Olivenza (11- 12 janvier), investit Badajoz (30 janvier), enlève le 12 février la forteresse de la ville qui capitulera le 11 mars (2), après que les Anglais ont dû renoncer à la débloquer.

Puis voici une série de rencontres dignes d'attention, car de part et d'autre elles furent acharnées : les batailles de la Gebora, de Cliiclana, de la Albuhela.

Les Espagnols ont aussi voulu tenter des diversions qui eussent compromis devant Cadix les troupes françaises. Mais ils ont échoué : le V' corps avec le maréchal Mortier, duc de Trévise, a culbuté à Usagre l'arrière-garde de Mendizabal (3 janvier 1811) et à Moguer (4 janvier) l'avant-garde de Ballesteros que la division Gazan poursuit et atteint le 25, à Villanueva de Castillejos. Avec de bonnes troupes, Mendizabal a établi son camp sur les hauteurs en arrière de la Gebora, sous la protection du fort de San Christoval; il a fait sauter les ponts et se croit inexpugnable. Le niaréclial Soult entreprend alors une opération dont les généraux espagnols ont admiré depuis l'audace, « une des plus téméraires qu'enregistre l'histoire de la guerre, » dit Gomez de Artèche (3). Les Français trouvent le moyen de traverser le fleuve et même de faire passer du canon; et, au petit jour, la division de cavalerie Latour-Maubourg coupe les gués, se porte sur la route de Gampo-Major à Badajoz, déborde la ligne ennemie, charge ses dragons, pénètre dans le camp,

(1) Soult à Berthier, 13 mars 1811. Archives de la Guerre.

(2) Journal du siège de Badajoz, — 26 janvier-10 mars 1811 — par le {lénéral Lery. Manuscrit de G4 pages in-i". Archives de la Guerre, ÎO mars 1811.

(3) « Una operacion de las mas temerarias que registra la historia de la guerra. « Gucrra de la Imlepenilrncic, IX. 200.

célébra la messe du Saint-Esprit. Entre ses mains les dépulés prêtèrent un serment solennel, jurant de maintenir la religion catholique, l'intégrité du territoire, les droils de Ferdinand VII, les lois du royaume. — « Si vous faites ainsi, que Dieu vous en récompense; sinon qu'il vous en demande compte (I). » — La main sur l'Evangile, tous répondirent avec énergie : » Oui! nous le jurons! »

Le Te Deum fut chanté à pleine voix et, — au milieu des acclamations d'une foule immense, entre une haie de soldats, au bruit des salves et des musiques, à l'écho du canon ennemi qui ponctuait au loin de ses coups répétés, comme pour le braver, l'enthousiasme populaire, en Aaie des couleurs françaises Hottant sur les bastions des assiégeants, — l'imposant cortège g:<gna le théâtre nommé le Colisée, seule salle assez vaste pour contenir les Gortès.

Après une courte allocution de l'évéqiie d'Orense, la Régence, Il considérant sa mission comme terminée » , laissa à l'Assemblée le soin de " choisir le gouvernement le mieux approprié à 1 état de crise de la monarchie » . Le doyen d'âge, don Benito Ramon de Hermida (Galice), occupa le fauteuil; l'incertitude troublait les esprits : par 50 voix contre 45, un président fut élu pour un mois; c'était un Catalan : don Ramon Lazaro de Dou, professeur en droit canon à l'Université de Cervera, orateur entraînant qui venait de s'imposer à l'attention de ses collègues par la vivacité de ses paroles; pour vice-président fut choisi Ramon de Pover, « d'origine irlandaise, homme d'esprit»; on nomma secrétaire général Ferez de Castro (2), diplomate averti qui ne manquait ni d'imagina-

(1) Si asi lo hiniereis Dios os lo premie, si no os In demande.

(2) Perez de Castro (1771-1849). Secrétaire d'aïubassiule à IJsbonne (1809), député aux Cortès (1810\ chargé d'affaires au Congrès de Vienne (1814), ministre auprès des villes hiinséatiques (1817), ministre d'État à Madrid (18i0), ministre en l'ortugal (1834), président du Conseil (^1338-1840), se retira en France où il mourut.

tien ni d'instruction ni même d'audace dans les idées (1).

11 régnait une telle impatience de se produire sur la scène parlementaire qu'à peine le président avait-il occupé son fauteuil que le député de l'Estramadure, le chanoine don Diego Munoz Torrero, ancien recteur de l'Université de Salamanque, monta à la tribune aux harangues (2). C'était un ecclésiastique réputé, imbu de maximes jansénistes, dont les principes austères et absolus se formulaient sans atténuation. Devant l'Assemblée attentive et inquiète, il avança cette idée nouvelle et bien peu espagnole d'une monarchie où la souveraineté résiderait non plus dans le Roi mais dans les Cortès; il concluait qu'en l'absence du Prince, l'Assemblée devait gouverner sans contestation. Il recueillit des applaudissements même de ceux qui restaient surpris. Quelle tentation de parler pour des gens conviés à résoudre toutes les difficultés par des discours. Aussi, se déchaîna un « ouragan » (3) de propositions si nombreuses et si graves que l'examen en eût nécessité toute une législature et qui furent adoptées en une soirée. C'était l'imitation de la nuit du 4 Août. Conclusions résolues à l'avance dans des conciliabules préliminaires.

Elles sont contenues dans le fameux décret du 24 septembre :

Les Cortès reconnaissaient Ferdinand VII de Bourbon pour le souverain légitime;

i\Iais s'érigeaient en représentants de la souveraineté natio-

(i) En 1809 à Séville, « il jugeait la cause de l'insuireclion comme perdue et il disait qu'il ne restait que deux partis à prendre : se soumettre au roi constitutionnel Joseph-Napoléon ou proclamer au plus vite la République. » — Dépêche de La Forest, 26 octobre 1810, IV, p. 199. — Cette dépêche de La Forest est curieuse par les détails qu'elle donne sur la composilion et l'ouverture des Cortès.

(2) Elle ne devait pas d'ailleurs subsister longtemps, car il fut décidé que l'on parlerait de sa place.

(3) Général de Artkgiik, IX, 63.

pentes du ruisseau de la Albuhera. La balaille fut très courte (1). De graves erreurs furent commises par les généraux Godinot et Girard. Les Anglais donnèrent la preuve d'une intrépide constance qui les remplit désormais de confiance en eux-mêmes. Ils accusèrent 3 158 tués et blessés (2). Les Portugais 4 000; les Espagnols le double, les Français 5 936, officiers et troupes (3).

« Il m'est douloureux, mandait Soult à Berthier, d'avoir à rendre compte à Votre Altesse que le but que je me proposais n'a point été rempli, et que des braves ont succombé au champ d'honneur. » De son côté, dans son rapport à lord Wellington, Beresford était en droit d'écrire : « J'éprouve une satisfaction infinie à annoncer à Votre Seigneurie que l'armée alliée sous mes ordres a obtenu après un combat sanglant une victoire complète. »

Le duc de Dalmatie se retirait à Fuente del Maestre, à Ribera (le 22) à Lerena et Villagarcia (le 23) (4), laissant sa cavalerie à Usagre, où elle soutint le 24 un furieux combat contre les ennemis (5).

Cependant le maréchal ne semblait pas abattu par ce revers, puisque faisant le récit de cette funeste rencontre à Belliard, gouverneur de Madrid, il disait avec sang-froid : « En livrant bataille aux ennemis le 16 de ce mois, j'ai sauvé l'Andalousie et la Manche qui étaient à la fois menacées. Les Anglais n'étaient plus qu'à une marche de Cordoue. » C'était d'un bel

(1) (1 Cette bataille ne dura pas plus de deux heures, et je n'en ai jamais vu de plus chaude ni de plus meurtrière. » — Général de Smxt-Ciiam*>8, Mémoires, 198.

(2) Rapport du maréchal Beresford, 6 juin 1811.

(3) Rapport de Soult à Berthier, 18 mai 1811.

(4) Dépêche de Soult à Berthier, 24 mai 1811.

(.")) Deux mille deux cents Anglais, 1 800 Portugais, 800 Espagnols. — « Nous avons perdu des hommes et avons 5 ofticiers prisonniers, dont Bourbon-Busset, chef d'escadron au 27'' chasseurs. » — Soult à Berthier, 27 mai 1811.

optimisme. Le duc de Bellune en avait moins. Toujours immobile en face des défenses de Cadix, il voyait ses magasins vides, et avait craint de manquer de pain (5 avril 1811) quand, par contraste, les vaisseaux américains entretenaient l'abondance dans la ville assiégée (1), si bien que des soldats d'origine étrangère, comme en renfermaient tant alors les armées françaises, désertaient leurs bataillons pour aller trouver une vie plus assurée (2). Si le vin, le combustible ne manquaient pas aux Gaditans, l'argent devenait plus rare, parce que les négociants faisaient passer leur numéraire à Gibraltar, en Angleterre, en Améi'ique (3). En même temps la confiance d'aljord si absolue envers les Anglais, s'atténuait cbaque jour. Les querelles entre les officiers britanniques et les gardes du corps espagnols devenaient fréquentes; un soir du mois de mai, dans la rue San Antonio on tira les épées, les Anglais durent se réfugier dans des magasins, leur ambassadeur et leur consul intervinrent (4). La rencontre entre gens oisifs derrière des murailles n'est pas bonne conseillère.

Les rues, les promenades, les cafés, les maisons, se trouvaient remplis d'officiers espagnols inoccupés; il y en avait plus de 2 000 sans emplois, dont 800 lieutenants-colonels en surnombre. Leur jalousie envers leurs camarades anglais s'expliquait. Par contre, les Portugais faisaient cause commune avec ces derniers, et au dire d'un témoin » paraissaient

(1) « Il serait à souhaiter que le gouvernement des États-Unis interdise tout commerce avec les ports d'Espagne, » écrivait au major général le duc de Dalmatie, 25 avril 1811, qui aurait voulu porter jusqu'en Amérique les effets du Blocus continental.

(2) « La désertion des soldats étrangers dont l'Empereur inondait la péninsule, ajoutée à celle des prisonniers espagnols si imprudemment réarmés par Joseph, nous devint infiniment préjudiciable. « Marboï, Mémoiies, 11, chap. LU.

(3) Rapport d'un négociant de Cadix revenu à Madrid, 11 juin 1811. Archives de la Guerre.

(4) Archives de la Guerre.

leurs esclaves » . Ces divergences énervaient la résistance demeurée pleine d'enthousiasme chez la population et entretenue par les séances véhémentes des Cortès où les tribunes étaient pleines d'auditeurs qui faisaient fête aux orateurs les plus passionnés. La note avait été donnée au premier jour de l'année nouvelle par un « manifeste à l'Europe » où l'ardeur légitime des sentiments s'accompagnait d'une jactance pompeuse, partant ridicule.

A l'été, le maréchal Victor étant tombé malade demanda à rentrer en France. Soult fit parvenir la lettre sans chercher à le retenir, présentant même de suite, pour le remplacer, le nom de Drouet d Erlon. Mais l'Empereur n'admettait guère le retour de ses généraux quand ils se trouvaient à la bataille. Victor doit écrire directement et avec instance à Berthier pour son rappel (l), voyant, disait-il, « son honneur et sa délicatesse compromis » et lui, réduit à jouer « un rôle humiliant et ridicule » , parce qu'on ne lui a plus laissé que 10 000 hommes à son commandement. Il s'estimait ainsi hors d'état d'attaquer l'île de Léon. De fait il se morfondait depuis vingt-cinq mois sous le chaud et sous le froid. Il eut même l'obligation plus pressante de défendre ses cantonnements contre les troupes de Ballesteros qui battaient la campagne, par des marches et contremarches, de Tarifa à Chiclana, sous des pluies torrentielles, des tempêtes violentes et la boue des chemins.

Il lui faudra attendre le 3 avril 1812 pour quitter les lignes de Cadix où les succès n'ont pas couronné sa persévérance : il est mis à la tête du 9" corps de la Grande Armée, par la confiance de Napoléon, qui à travers l'Europe va la mener en Russie.

(i) 17 octobre-24 octobre 1811.

Le haut commandement de l'Andalousie, occupée par l'armée du Midi, lui restant confiée, le maréchal Soult gardait sous son autorité les opérations du siège de Cadix, mais il n'en prendra réellement la responsabilité qu'après le départ du maréchal Victor. Il y avait coopéré du moins par les à-côtés si l'on peut dire, par ricochet, en éloignant ceux qui voulaient secourir la place.

Il a refoulé « larmée de Murcie » à Bazas (9 et 10 août 1811), le corps de Montijo à Pinos del Rey (21 août), et, à Malaga, pendant le mois de septembre, il a réorganisé le IV*^ corps affaibli. Contre Ballesteros qui, chassé du royaume de Grenade, s'était reformé dans la province de Murcie, il envoie trois colonnes pour l'envelopper; mais Ballesteros abandonne son camp de Saint-Roch et se réfugie sous le canon anglais de Gibraltar (26 octobre). Le général Godinot veut au moins éloigner les Espagnols de Tarifa ; sa troupe est abîmée par l'artillerie d'une croisière anglaise ; il se retire, rentre à Séville, et, de désespoir, s'y brûle la cervelle. Ballesteros reprend alors l'offensive contre le IV° corps où Levai a remplacé Sébastiani.

Aux premiers jours de novembre, Ballesteros est rentré au camp de Saint-Roch, après l'éloignement des troupes françaises. Il veut surprendre le général Semelé (du 1" corps) à Bornos ; la vigilance de Semelé fait échouer son dessein (5 novembre) et, au contraire, oblige le général espagnol à se replier sur Ubrique (15) et jusque dans les montagnes de Ronda (27). Le général Levai (IV' corps) l'atteint de l'autre

côté et bat son arrière-garde au passage du Guadiaro (27). Ballesteros veut reprendre la tour de Garbonera, mais le général Rey le repousse (28) . Pour faciliter ces mouvements, le général Barois (I" corps) marche sur Zahora (26), n'arrive devant Saint-Roch que le 29, mais fait jonction avec les autres troupes à Los Barrios, le 30.

Dans le sud de l'Andalousie, Ballesteros, sans se lasser, continue ses marches et contremarches, se retirant, à l'occasion, dans les défilés et dans les gorges des montagnes inaccessibles (décembre). C'est à ce moment que le maréchal Victor a voulu enlever au général Coopons la ville de Tarifa, " bicoque qui est d'une importance majeure pour faire venir les subsistances d'Afrique et couvrir le siège de Cadix » (1). Il a d'abord repoussé Ballesteros qui l'avait attaqué le 18 décembre 1811 à la Venta de Ojcn, puis arrêté la sortie des Anglo-Espagnols le 29. Mais, sous des pluies torrentielles qui marquèrent le mois de janvier 1812, il va devoir abandonner sa tranchée où les épaulements des batteries ne sont plus que des tas de boue dans lesquels les artilleurs enfoncent jusqu'aux reins (2), et se retirer, sans poursuivre son effort, vaincu par les intempéries d'une saison rigoureuse (3).

Toutes ces opérations laborieuses et énervâmes ont eu lieu sous la responsabilité du duc de Dalmatie qui, pour tout mieux tenir en sa main, voudrait répartir l'armée en divisions sous les ordres directs d'un seul chef avec un unique étatmajor; il y a donc à son avis un maréchal de trop; il propose le rappel du duc de Bellune ou le sien (4). On devine vers quel choix il pencheiait. Mais l'Empereur n'est pas à ce

(1) Soult à Berthier. Il janvier 18i2.

(2) « Il semble que nous soyons arrivés à l'cpoque d'un nouveau déluge » . Victor à Soult, 2 janvier 1812. Lettre datée de Virgen delaLuz.

(3) Journal du siège de Tarifa, par le général Garbré, commandant le génie. Onze pages manuscrites. Archives de la Guerre. 6 janvier 1812.

(4) Soult à Berthier, 9 septembre 1811.

moment bien disposé pour lui. car il vient de commettre une maladresse en envoyant porter à Paris les drapeaux espagnols pris à la Albuhela par le capitaine Lafitte (1), officier qui a bravement combattu en cette rude journée, mais que Ton accuse d'avoir servi contre nous en Autriche, en Hollande, en Portugal (2). L'Empereur a refusé de le recevoir. Le maréchal est atterré do ces reproches et adresse à Sa Majesté de véritables doléances (3).

Il est mieux inspiré en choisissant le colonel de Saint-Chamans, qui va en Italie prendre le commandement du 8' chasseurs à cheval, pour lui confier un rapport justificatif destiné au major général : « M. de Saint- Ghamans, dont le mérite est connu de V. A. est à même de répondre à toutes les questions, que V. A. jugera à propos de lui faire sur la situation de l'armée » (4).

Son activité veut d'ailleurs reprendre courage, il fait fortifier sa ligne de Ronda à Vejer, ayant de grands projets et demande un renfort de 25 000 hommes et aussi de l'ar-

(1) Justin Lafitte Ï11ÎI-1'6Z%\, soldat (1787), sous-lieutenant (1792). Fit les campagnes d'Espagne et devint général en 1813. Commanda le département de l'Ariège aux Cent-.Jours. Député de l'Ariège de 1831 à 1832.

Voir sur lui les Mémoires du général de Saint-Charnans, p. 133, et aussi aux Archives de la Guerre (26 février 1812), une lettre à Berthier d'une écriture assez bizarre, où il propose ses services dans le département de l'Ariège u dont il connaît toutes les vallées et où il a chassé dix ans » .

(2) 24- septembre 1811. Archives delà Guérie.

(3) u Je puis tout supporter, sauf le nnalheur de vous déplaire. Les revers de la fortune, les affections personnelles, rien ne peut m'affecter au point d'interdire mes facultés, mais elles sont anéanties au moral comme au physique, du moment où j'ai la pensée que V. M. est mécontente de moi... des ennemis tout-puissants qui me sont personnels, approchent journellement V. M. ; moi, je suis à cinq cents lieues... Bientôt on me fera passer pour un sot, pour un fripon, ou pour un nialveiilant. Déjà ne dil-on pas que je commets des malversations en Andalousie. Je supplie V. M. d'y mettre ordre et de faire arrêter les coupables. » — Après avoir « épanché dans le sein paternel de l'Empereur, les afflictions qu'il éprouve », le duc de Dalmatie demande un congé de trois n)ois « pour se justifier « . — l"' octobre 1811.

(4) 5 janvier 1812.

gent (J). — Il voit sans regret partir le concurrent possible, le maréchal Victor (2); il voudrait y joindre le changement du général Levai, dont il est mécontent; il propose de donner le grade de divisionnaire à son frère le général Soult, dont il fait l'éloge. Puis s'approchant de sa personne de l'île de Léon, il fait jeter 25 bombes par jour dans Cadix « pour exciter le mécontentement » (3). Il y arrive facilement.

Il estime avoir trop peu de monde avec lui pour contenir les incursions de Ballesteros, « cet homme affreux» comme il le nomme, et n'est pas pressé d'aller secourir, contre les Anglais, Badajoz qui a « encore quatre-vingts jours de vivres » . — Cependant, le temps passant, il « allait marcher avec 24000 hommes bien organisés quand la fâcheuse nouvelle de la prise de la ville l'a forcé de prendre le parti de la retraite, craignant d'avoir affaire à l'armée anglaise entière » (4). Et comme il s'est replié sur la ligne du Guadalquivir, 5 000 Espagnols de Ballesteros peuvent s'avancer jusqu'aux faubourgs de Séville (5 avril) où le marquis de Gelo, commandant de la garde civique, ne perdit pas son sang-froid, tandis que les magistrats « montraient de la faiblesse de caractère » (5). — A la nouvelle du retour du duc de Dalmatie, tout ce monde se retira promptement, et il reprit en mains les rênes du gouvernement.

Non seulement il est général d'armée, mais il se plaît à administrer la province et s'y montre habile à y trouver des ressources; et il est amené à ce rôle par la maxime même de l'Empereur qui veut qu'en pays étranger les troupes vivent sur les habitants. Alors, le maréchal s'érige en magistrat

(1) Chiclana, 26 février 1812.

(2) Le maréchal, arrivé à Madrid le 25 février 1812, en repartit le 2 mars, escorté par deux régiments, le 123'' d'infanterie et le 20^ dragons.

(3) Lettre chiffrée de Soult à Berthier. Santa-Maria, 15 mars 1812.

(4) Id. V-illafranca, 8 avril 1812.

(5) Général Rignoux au maréchal Soult ; 14 avril 1812.

suprême, en orjjanisateur, en législateur, en financier. A distance, il n'a cure du « roi de Madrid » , ce monarque falot qu'est Joseph. Il prend des arrêtés, publie des décrets, promulgue des ordonnances, il tranche, il ordonne sur les matières les plus diverses : les dîmes, l'approvisionnement des marchés, les biens séquestrés, les commerçants, les troupeaux. Les agents envoyés par le Roi n'osent contrecarrer les volontés d'un si puissant personnage, le conflit est inévitable entre les deux n administrations " ; sur un teriùtoire de guerre, la haute autorité militaire reste la plus forte.

Ce serait au contraire une preuve de la pacification du royaume que de rendre la main aux fonctionnaires civils du Roi. Le sage et grave La Forest le dit nettement avec la prudence habituelle de ses expressions : « Il importe que M. le maréchal duc de Dalmatie rentre imperceptiblement dans la limite des pouvoirs militaires et que les ministres du Roi ressaisissent doucement les directions iînancières et administratives (I). »

Le maréchal est adroit, rusé même en ses procédés, et volontiers caché en ses desseins. Il a su prendre de l'ascendant sur le commissaire général du Roi à Séville, malgré le comte de Montarco, qui se range à ses vues, toutes les objurgations contraires des ministres de Madrid. Soult agit » d'une manière caressante " , remarque le bon témoin La Forest, mais, autorité ou argent, il n'en prend pas moins « jusqu'aux plus petites parcelles» , et dans ses réquisitions il retient même les revenus de la liste civile.

Il a prétendu ramener les services administratifs à la gestion de ses comptables; il veut mettre la main sur l'administration des mines d'Almaden (2), en sorte que « tous les I ons

(1) Correspondance de La Forest, 2S novembre 1810, IV, 252.

(2) Petite ville mal bâtie dans la province de Ciudad Real où se trouvent les ruines de mercure les plus riches d'Europe.

donnés sur ces mines par le Trésor public en acquit de traitements l'auraient été en pure perte » (l). Il grève la culture, déjà si entravée par les guerres, de charges spéciales, il impose aux propriétaires un paiement mensuel de 5 pour 100 de leurs revenus, il met des taxes sur les maisons, d'autres sur les patentes, il lève rigoureusement des contributions de guerre (2), qui tarissent aussitôt les impositions ordinaires dont le gouvernement de Joseph avait un si grand besoin. C'est une confusion inextricable entre le fisc et les contribuables (3).

Soult ne se fait scrupule d'aucun de ses procédés, lui-même écrivait (24 mai 1811) à Berthier : a Je retire de l'Andalousie tout ce qui m'est possible d'en prendre. » Et malgré la rentrée de ces divers fonds, les caisses restent impuissantes à satisfaire les besoins. Il y a des plaintes amères chez les troupes pour la solde, jusqu'à quatorze mois de retard (4), des réclamations non moins justifiées sur le fardeau des contributions réitérées imposées aux Espagnols qui alors rejoignent les bandes de guérillas et laissent leurs champs en friche.

Pour surveiller ces réfractaires, le maréchal organise une police spéciale à la tète de laquelle il a la fâcheuse idée de placer un Portugais, ce qui mécontente tout le monde, et les Andalous froissés dans leur nationalisme, et le roi Joseph qui proteste et veut s opposer. Le maréchal forme des gardes civiques « françaises » à Malaga, à Séville, à Grenade, à Port- Sainte-Marie (5) : du moins il en prescrit la levée et l'habillement.

(1) La Forest, 9 mars 1812.

(2) Trois millions par mois, un million payai)le par Séville, deux millions par les communes de la préfecture. Archives de la Guerre, 14 juillet 1811.

(3) La Forest, 10 janvier 1812.

(4) A Jaën, le 3 octobre 1812, on payait à l'armée du Midi un arriéré de douze mois de solde.

(5) 8 septembre 1811. ArcJiives de la Guerre.

Il est chef d'armée, il est préfet, il est gouverneur, il est prince; porte-t-il dans ses rêves d'Andalousie les souvenirs de la royauté du Portugal? Quelles pensées venaient impressionner son esprit en ces séjours dans la ville de la Giralda, quand il habitait en maître l'Alcazar des rois d'Espagne? Dispositions militaires et organisations administratives ne suffisaient pas sans doute à le captiver. Pouvait-il demeurer insensible aux souvenirs de l'histoire, aux beautés artistiques, aux richesses religieuses? La douceur du climat, la fraîcheur des jardins, l'éclat des fleurs opéraient-ils leur charme? Entrait-il dans la cathédrale, une des plus belles de la chrétienté et abondante en merveilles de tous genres, sans émouvoir son âme, tout au moins sans éblouir ses yeux?

Il faut croire qu'il n'écartait pas l'influence de tant de prestigieux spectacles et qu'il emportait de ces contacts une admiration sincère pour les qualités du peuple qu'il espérait dompter. Sans calomnie, on peut dire tout au moins que dans ces trésors il préleva en connaisseur des richesses personnelles, car son butin de guerre fut considérable et il eut soin de s'en ménager le passage en France à l'heure du retour (1).

Au printemps de 1812, dépité de mouvements sans gloire, mécontent de lui-même et par suite des autres, le maréchal se plaignait de tout le monde. Il discutait les opérations exécutées ou celles qui auraient dû avoir lieu selon lui, se plaignait de son voisin le duc de Raguse, et multipliait l'exposé de ses propres projets contre Tarifa, l'île de Léon, Ballesteros, les Anglais (2). — Il jxistifiait également les dernières

(1) « Le duc de Dalmatie passa à Madrid le 2 mars 1812, suivi d'un graiici nombre de fourgons chargés des objets précieux qu'il rapportait d'Andalousie » — MiOT DE Melito, Mémoires, III, 301.

(2) Dépêche chiffrée à Berthier. Séviile, 17 avril 1812.

u Le maréchal duc de Dalmatie craint qu'on ne lui impute à faute d'avoir laissé prendre Badajoz, en quelque sorte à sa barbe, et il rejetterait volontiers

manœuvres de l'armée du Midi en adressant à Paris, pour que l'original fût remis entre les mains de l'Empereur, un " Rapport historique » de ses opérations pendant le mois de mai; puis un autre, toujours de la plume du général Gazan, pour le mois de juin (l).

Joseph, de son côté, lui faisait entendre fort poliment qu'il eût à se ranger sous ses ordres (2), et, plus explicitement encore, le 3 juin, lui rappelait que l'Empereur « lui avait confié le commandement de ses armées en Espagne. " — Dès lors le duc de Dalmatie paraît se conformer à ce rôle de second plan que lui assigne la volonté impériale et écrit toutes les semaines au Roi, joignant à ses missives la copie des dépêches de service qu'il reçoit. Toutefois, ces marques d'obéissance sont plus fictives que réelles, puisque le 30 juin, une lettre chiffrée de Joseph, en termes très sévères, accepte une démission proposée. Il n'en est rien de plus cependant, ni de l'offre ni de la réponse, et chacun demeure dans ses positions, puisque le Roi ayant réclamé l'envoi de 10 000 hommes à prélever sur les troupes du maréchal, celuici répond tout simplement qu'il ne pourrait se dégarnir sans être obligé d'évacuer l'Andalousie (16 juillet) et, par une ironie à peine respectueuse, il invite au contraire le Prince à venir de sa personne dans cette province afin de l'aider (19 juillet).

Trois jours après cette dernière réponse avait lieu la

tout le blâme sur le duc de Raguse ainsi que sur le général Philippon. n — Le ministre de la Guerre à l'Empereur, l'aris, 21 mai. — Archives de lu Guerre.

(1) Insérés au Moniteur du 29 septembre et 11 novembre 1812.

(2) « ... Le succès des armes françaises en Espagne dépend désormais de l'accord qui doit exister entre les armées du Midi et du Portugal. Je suis placé au centre pour cela. Si le général anglais prend une offensive décidée sur l'une ou l'autre de nos armées, il doit y être battu, si M. le maréchal Marinont d'un côté, et vous de l'autre, monsieur le Duc, vous exécutez ponctuellement les ordres que vous recevrez. » — Joseph à Soult, 7 niai 1812.

bataille des Arapiles, et la défaite de Marmont coupait court aux hésitations comme aux persiflages. De graves devoirs s'imposaient à chacun.

Les instructions de Paris sont nettes et le ministre de la Guerre en fait part au duc de Dalmatie sans ambages : par l'aide de camp Brun qui retourne en Espagne près du maréchal, il répond d'un seul coup aux multiples dépêches (1) que cet officier lui avait apportées :

« L'impossibilité de correspondre d'une manière suivie rend superflues toutes les observations que vos lettres ont pu faire naître, et toutes les directions que l'on pourrait avoir à vous donner pour vos opérations ultérieures. Cet état de choses est aussi l'un des principaux motifs qui ont détermine l'Empereur à déléguer à S. M. G. le commandement supérieur de toutes ses armées en Espagne, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous en prévenir par ma lettre du 15 mai. Il est très fâcheux que cette letlre n'ait pu vous parvenir plus tôt, puisque connaissant les ordres de l'Empereur, vous vous seriez empressé sans doute d'exécuter ceux du Roi, mieux à portée que vous de juger l'ensemble des opérations et des dispositions que la circonstance rendait nécesssaires. Si vous aviez renforcé le corps du comte d'Erlon pour le mettre en état d'attaquer avec succès le général Hill, le lord Wellington n aurait vu réunir à loisir la plus grande partie de ses troupes près de Ciudad-Rodrigo et se p rter sur l armée de Portugal avec une supériorité de forces qui a amené la prise des forts de Salamanque, la bataille du 22 juillet et tous les résultats que nous avons à craindre encore de ces événements. Je ne doute pas qu'au moment où vous recevrez ma lettre vous ne soyez convaincu que vous étiez dans Tendeur sur les desseins des Anglais et que le lord Wellington a rempli son but

(1) De» 25 mars, S, 17, 20, Si avril, 15, 17 mai, 8 juin 1812.

en VOUS masquant ses projets... Ce qui devient à présent toujours plus nécessaire, c'est que les commandants en chef des armées se pénètrent bien de la sagesse des intentions de l'Empereur et s'appliquent à les suivre en déférant aux ordres du Roi... Le besoin d'i/n centre commun d'autorité et d'une direction unique pour toutes les opérations ne s'est jamais fait sentir aussi fortement qu'aujourd'hui et devient peut-être le seul moyen qui nous reste d'obtenir des résultats décisifs. — Je ne puis donc trop vous réitérer, monsieur le Maréchal, que S. M. I. a confié à S. M. C. le commandement en chef de toutes ses armées en Espagne pour les diriger vers un seul et même but, et que le devoir de messieurs les Maréchaux est d'obéir aux ordres du Roi à qui l'Empereur a donné également la direction des affaires politiques en Espagne. Je vous transmets textuellement les expressions de S. M. l'Empereur et Roi, pour qu'il ne reste à cet égard ni doute ni incertitude, et je suis persuadé qu'il vous suffira de les connaître pour que vous vous empressiez de vous y conformer (I). »

Voilà qui est net, et même coupant.

Encouragé par les progrès de Wellington, excité par la résistance de Cadix, Ballesteros multipliait ses incursions rapides et ses retraites soudaines dans les montagnes inaccessibles où les habita«its favorisaient ses refuges au fond de cachettes que lui réservaient les précipices et les rochers.

Soult, qui s'était toujours montré très pessimiste sur le blocus de Cadix, inlassablement ravitaillée par la mer, et qui énumérait presque à plaisir les difficultés de l'attaque «jugée généralement impossible à moins de moyens extraordinaires en troupes, poudres, projectiles et marine » , et encore au

(1) Clarke à Soult, 31 août 1812. Minute manuscrite. Arcliives de la Guerre (succession Pelet). — Cette lettre ne laisse aucun doute sur les ordres de l'Empereur, le blâme infligé à Soult et le commandement remis à Joseph. Si le Roi avait connu cette pièce si précise, elle eût figuré en bonne place dans ses Mémoires, oîi elle n'est pas.

prix de la perte de beaucoup de monde (1), Soult, résolu maintenant à sortir de l'Andalousie, Soult se trouvait amené à retirer les troupes du 1" corps de leur longue et infructueuse station devant l'île de Léon. Le 25 août, elles abandonnèrent donc avec un amer regret les travaux immenses, monument de leur courage, de leur patience et de l'habileté des officiers du génie et de l'artillerie qui les dirigeaient. Les pièces avaient été mises hors de service ou jetées à la mer, et les munitions détruites. Le départ s'effectua dans le meilleur ordre, sous la protection de la cavalerie.

Le même jour, les Espagnols occupèrent Puerto Real et Ghiclana. On peut deviner avec quels transports de joie. Cependant un sentiment de respect inspiré par le danger qui venait de les menacer contenait les soldats et le peuple accouru à pied, à cheval, en voiture, en barque, pour voir, parcourir, occuper ces ouvrages qui leur avaient causé d'aussi justes alarmes depuis deux ans. L'enthousiasme qui régnait dans les foules se changeait en ivresse dans les Cortès. Leurs actions de grâce à Dieu se referaient à la retraite de l'armée française sans doute, mais aussi, mais surtout, peut-être, aux travaux de leur Assemblée. Elles considéraient avec satisfaction, avec orgueil, avec admiration leur œuvre constitutionnelle; en la résumant : nous allons la parcourir après eux.

(l) 25 septembre 1811 ; lettre de sept grandes pages à Berthier qui, en marge, a mis pour l'Empereur cotte note : « Lettre d'un très grand intérest. »

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