CHAPITRE V
I. La salle des Cortès. — La liberté de la presse. — Organisation militaire.
— Distinctions et récompenses. — Mesures contre les Afruncesados. — Libéraux et serviles. — Débats sur le tribunal du Saint-Office. — Abolition de l'Inquisition. — Protestations. — La quatrième Régence.
IL La Franc-Maçonnerie en Espagne. — Les Loges au dix-huitième siècle.
— Les Loges françaises pendant l'invasion. — A Cadix. — Les journaux.
— Les pamphlets. — Querelles politiques et littéraires.
III. La Constitution de 1812. — Vanité démocratique. — Les députés se réservent le pouvoir. — Proclament la religion d'Etat. — Sainte Thérèse patronne de l'Espagne. — Serment à la Constitution. — (Jhansons patriotiques. — La population gaditane. — Manifestation de Baliesteros. — Jugement de Wellington sur la Constitution. — Détente espagnole et française.
IV. Les Cortès de Cadix se transportent à Madrid. — Elles n'acceptent pas les messagers du Roi venant leur annoncer le traité de Valençay. — Décret royal du 5 mai 1814 refusant la Constitution. — Dissolution des Cortès.
Les premières séances des Certes se trouvèrent enveloppées d'une atmosphère sinistre : la fièvre jaune sévissait à Cadix; elle avait été apportée par des bateau.x venus d'Amérique et l'effroi gagnait une population trop dense dans ses rues trop étroites. Comme les troupes campées à l'île de Léon sur des plages que nettoyait le grand air de la mer demeuraient indemnes, on fixa dans ces lieux la résidence de l'Assemblée. Au reste, l'épidémie ayant à peu près cessé à la fin de décembre 1810, on rentra dans les remparts et le 24 février suivant les
députés prirent séance clans l'église des Oraloriens, San Felipe de Neri (l), choisie à cause de sa forme ronde qui se prétait aux réunions et possédait trois balcons circulaires capables de contenir les spectateurs. Au fond, en face de la porte d'entrée, le portrait de Ferdinand VII placé sous un dais, plus bas le fauteuil du Président et la table des secrétaires, accompagnée de deux tribunes pour les lectures, et tout autour, les banquettes des députés rangées en cercle, les unes derrière les autres, largement séparées par les allées d'accès (2). Salle suffisante à contenir une centaine de personnes.
On avait dès le début nommé des commissions pour l'examen des questions qui se présenteraient, fixé le vote de sa place, par assis et levé ou par oui ou non, établi que les communications de la Régence avec les Cortès se feraient par des lettres officielles et que le Président y répondrait au nom de l'Assemblée. — Règlements simples, sages, s'adaptant bien à une réunion peu nombreuse. — Les passions devaient troubler ces belles résolutions chez des hommes qui en luttant contre les armées françaises s'enivraient des antécédents de la France révolutionnaire, et parodiaient en même temps la Constituante et la Convention.
En face de la détresse du royaume et de la nécessité urgente de concourir à sa libération, on eût pu croire que ses représentants allaient d'urgence rechercher les moyens de soutenir ses armées et de leur trouver des subsides. Mais dès la première heure le vice d'une assemblée de théoriciens s'était manifesté et les réformateurs, prêts à tout bouleverser, entrèrent en scène. — Le 27 septembre 1810, trois jours après l'ouverture, un député ecclésiastique, le professeur Toreno,
(1) Aujourd'hui l'église des Pères Maristes.
(2) L'entrée est occupée maintenant par un autel et de petites chapelles garnissent les pourtours; la porte s'ouvre à l'emplacement du fauteuil présidentiel.
entama par un discours véhément une discussion sur la liberté de la presse. C'était la porte par où pouvaient passer les innovations. De suite, comme sur un mot d'ordre, un comité fut composé : Arguëlles, Pérès de Castro, Palacio, Hermida. Dans un sujet si neuf et d'apparence peu opportun, les esprits s'affrontèrent aussitôt, les paroles succédèrent aux paroles. Séances ardentes, éloquentes souvent, où le public surpris, indifférent, apporta promptement une attention passionnée; Arguëlles fixa sa réputation de charmeur, sans pouvoir détruire les arguments de prudence de ses adversaires, qui furent battus par 70 voix contre 3i, le 25 octobre 1810, et virent, avec un juste effroi, décréter l'entière liberté des journaux dans un pays bouleversé, envahi, sans pilote et sans boussole. IjC sens catholique des Espagnols réserva cependant pour les écrits qui traiteraient de matières religieuses la censure ecclésiastique des Ordinaires.
« Liberté » est un mot bientôt dit, restait la nécessité d'établir une sanction pour les délits : on écarta les tribunaux ordinaires, incompétents, on décida de créer dans chaque province une junte de 5 membres avec une junte suprême d'appel de 9 membres; dans les premières 2 ecclésiastiques, 3 dans la Suprême siégeraient de droit.
Besogne plus grave, plus longue, plus délicate mais qui exprimait les espérances et les désirs de plusieurs députés, certains d'entre eux proposèrent la rédaction immédiate d'une Constitution politique. Le 23 décembre une commission était chargée de préparer un projet (1). Il aboutira vingt-cinq mois après et les conséquences en domineront toute l'histoire de l'Espagne au dix-neuvième siècle.
Pour inaugurer l'année 1811, les Cortès avaient cru bon, le 1" janvier, par un acte qui frapperait l'attention de l'Europe,
(1) Don Antonio Oliveros en avait déposé dès le 9 décembre la proposition. La commission se composa de 10 Européens et de 5 Américains.
de se déclarer " résolues, avec la nation entière, de combattre sans relâche jusqu'à ce qu'elles aient pleinement assuré le maintien de la sainte religion de leurs ancêtres, la liberté de leur bien-aimé monarque, l'indépendance absolue et l'intégrité de la monarchie » . C'est ce vote, émis par les 114 députés présents, qui permit à Toreno d'écrire : » Les Cortès s'élevèrent à la hauteur du Sénat romain dans ses plus beaux jours. " — Elles se prémunirent en même temps contre l'éventualité d'un mariage de Ferdinand, à Valençay, avec une parente de Napoléon. On avait en effet publié une lettre adulatrice du prince prisonnier adressant cette requête au tout-puissant Empereur, et l'indignation de ses sujets s'était exprimée avec violence; le patriotisme des moins intransigeants se révoltait contre cette conclusion éventuelle de l'invasion; les Cortès s'en faisaient noblement l'écho.
Ce loyalisme avait à s'inquiéter d'assurer la résistance militaire que soutenaient les guérillas, chaque jour plus nombreuses. Si les difficultés de former des régiments réguliers étaient grandes dans les limites territoriales étroites qu'enserrait notre armée, il faut ajouter que l'incompétence de ces légistes en pareille matière justifiait leur peu de goût à s'en occuper. Toutefois, on établit à l'île de Léon un parc d'artillerie, des chantiers à la Garraca, on fabriqua des fusils à l'arsenal du Ferrol et dans le district de Molina, on parvint à installer des manufactures volantes d'armes qui changeaient de place à l'approche de l'ennemi.
L'arrivée des troupes anglaises à la solde de Londres était encore le meilleur appoint auquel devaient se joindre des secours financiers pour un Trésor presque vide. Afin de mettre dans leurs intérêts le ministère britannique, toujours rebelle à ouvrir ses caisses, les Cortès avaient pensé faire de la bonne diplomatie en votant l'érection d'une statue au roi Georges III en témoignage d'une reconnaissance éventuelle
pour sa générosité envers l'Espagne (19 novembre 1810). Mais l'argent ne vint pas et le monument ne fut pas élevé. Après la bataille de Chiclana, au mois de mars 1811, les Cortès eurent une meilleure occasion de féliciter Graham, qui avait soutenu seul le choc, sans être soutenu par la Peiia, en lui décernant la Grandesse et le titre de duc del Cerro de la Cabeza del Puerco (du nom du lieu du combat), qui se traduisait : « la Colline de la tète de Cochon " . Cette appellation prétait à l'équivoque et pouvait passer pour une ironie un peu lourde. Graham n'accepta pas et aussi dans la crainte de blesser son chef hiérarchique Wellington qui n'avait pas encore été élevé à cette dignité. Le temps des tendres alliances semblait passé et le vent soufflait en tempête, la rivalité militaire amena un duel entre Graham et Louis de Lacy, du moins une provocation, mais l'affaire fut arrêtée avant que les adversaires ne se rendissent sur le terrain. — L'Angleterre, qui supprime plus facilement un homme que ses intérêts, remplaça Graham par Cook, et les choses s'apaisèrent ainsi.
Les Cortès se trouvaient en disposition de répandre des faveurs. C'est en ce mois de mai 1811, à la suite des faits d'armes de la Albuhela, qu'elles conférèrent à Castanos le grand cordon de Charles IV «en témoignage de l'estime nationale qu'il a méritée pour ses importants services (1) » ; qu'elles décrétèrent que son armée « avait bien mérité de la patrie » et qu'elles célébrèrentlejourde la saint Ferdinand, le 30 mai, par un grand gala. » Des salves d'artillerie de la place et des vaisseaux anglais et espagnols se firent entendre à trois reprises, le Conseil de la Régence alla complimenter les Cortès en grande cérémonie et, rentré dans son palais, il y reçut le nombreux concours des membres du Corps diplomatique, des grands, des titrés de Castille, des officiers généraux, des
(i^i Correspondance de La Forest. 6 juillet 1811.
ni. 12
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magistrats et tribunaux supérieurs et des autres personnes de distinction qui se présentèrent à la Cour dans ceite intéressante circonstance. Enfin, la nuit venue, il y eut illumination générale (1). " — Peu après, pour récompenser les exploits des gens de guerre, comme l'avait été la Légion d'honneur à ses débuts, les Cortès créaient un ordre militaire, Orden del merito, qui prit le nom, sur la proposition du député Morales Gallezo, d' «Ordre national de Saint-Ferdinand » (2). Son insigne était une plaque à quatre ailes ayant au centre l'effigie du saint roi entourée de lauriers, son ruban était rouge avec des filets de couleur orange sur les bords ; il y avait des croix d'or et des croix d'argent.
A Londres, pendant qu à Cadix les froissements entre alliés ne s'apaisaient guère et que Bardaxi y Azara mettait toute sa diplomatie à calmer les griefs et les plaintes de lord Wellesley (3), à Londres l'opinion se montrait toujours favorable à la cause espagnole, le Parlement britannique déclarait qu'il « reconnaissait hautement la valeur et 1 intrépidité avec laquelle s'était comportée l'armée sous le commandement de S. Exe. le général Blake; » et l'impression de la fraternité d'armes lors des combats du printemps avait frappé les esprits et touché les cœurs au point que Lord Bvron allait perpétuer dans Childe-Harold [^) le souvenir d'Albuhera, « nom de gloire et de douleur. »
Les Gortès, avec habileté et d'ailleurs ajuste titre, entrete-
(i) Gazette de Cadix.
(2) Auquel Ferdinand Vîl ajouta (28 novembre 1814) l'ordre de Saint- Herménegilde.
La guerre de l'Indépendance fut l'occasion de distribuer une foule de me'dailles commémoralives ; il y en eut G4 différentes, la première en souvenir du 2 mai 1808, la dernière à propos de Valcnçay. — Voir Historia de las ordines de cahnlleria y de las condecoraciones es/janolas, t. II, Madrid, 1864, in-folio.
(3) Gazette de la Régence, 10 août 1811. Aff. ctramj., vol. 686, fol. 348. — Correspondance de La Forest, 14 septembre 1811.
;4) Pèlerinage de Clnlde-llarold, chant 1'% 43.
naient le patriotisme à ce ton élevé, en soulignant les événements qui en formaient les étapes, elles y mettaient seulement un peu trop d'emphase quand elles instituèrent une cérémonie funèbre pour le dos de Mayo «tant qu'il existera dans les deux mondes un seul hameau d'Espagnols libre " (1). — En attendant, pour elle-même, l'Assemblée se drapait dans une intransigeance irréductible, applaudissant José Martinez qui demandait un examen sévère de la conduite de tous les fonctionnaires espagnols qui avaient accepté du service dans l'administration de Joseph Bonaparte, éprouvant, disait-il avec mépris, une grande méfiance à l'égard de « cette espèce de déserteurs " (!2). Et des paroles on passa aux actes, car l'Intendant de Santander, don Joaquin Aldamar, enlevé à titre de « joséphisle w par les guérillas, fut condamné à la potence. Par réciprocité, le général Thouvenot fit dresser une liste d'otages pour répondre de sa vie (30 septembre 1811). A sou tour, Mendizabal menaça de faire pendre tous les prisonniers français qu'il avait entre les mains si, dans 48 heures, les otages espagnols n'étaient pas rais en liberté (18 octobre 1811). D'autre part, don Domingo Rico Villademoros. membre du tribunal criminel de Joseph, arrêté en Gastille, fut amené à Cadix, et subit le supplice du garrot. C'était bien la lutte avec toutes ses fureurs.
Dans des esprits aussi excités, l'heure ne semblait donc pas aux demi-mesures, et I.t commission chargée de se prononcer sur l'abolition du tribunal de l'Inquisition apportait (juillet 1811) des conclusions en faveur de son maintien. La controverse avait été ardente de part et d'autre entre libéraux et serviles. Ici, il convient de ne pas s'arrêter sans précaution sur la valeur de ces mois employés dans la langue courante des partis. Il est aisé de s'attribuer un qualificatif llatteur qui
(1) Archives de la Guerre, 6 décembre iSll.
(2) Séance du 29 juiliet iSil. — Affaires e'tranq., vol. 6S7, fol. 79.
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veut résumer cette pensée : je suis intelligent, éclairé, aux idées larges, au cœur généreux, je suis un homme libre, je , suis libéral, et mon antagoniste, rempli de préjugés, à l'esprit étroit, est servile vis-à-vis de l'autorité, du pouvoir. i
Il n'y a pas d'autre origine, d'autre explication à cette | double épithète, l'une brillante, l'autre malsonnante à plaisir. Dans la réalité les termes sont souvent renversés et tel se révèle fort accommodant vis-à-vis des personnes qui professe des doctrines absolues. Au reste, les servîtes à leur tour désignèrent leurs contradicteurs par l'épithête impertinente de neqros, qu'ils voulaient rendre injurieuse; et tous ainsi se laissaient aller à la « piperie des mots » .
Dans la controverse sur l'Inquisition le phénomène se remarqua et à propos de cette institution fameuse il faut aussi peser à leur valeur les exagérations pour demeurer dans le domaine de la vérité historique.
Tout d'abord écartons les calomnies de Llorente pour leurs chiffres fantaisistes, leur manque de preuves, leurs accusations gratuites et la personnalité méprisée de celui qui les porta (1). — L'Inquisition espagnole qui connut des excès ne ressemblait en rien aux tableaux dramatiques que l'ignorance et surtout la mauvaise foi ont coutume de dérouler devant les foules ; elle se trouvait adaptée aux mœurs de ses justiciables même aux heures des grandes sévérités; les Inquisiteurs, dont plusieurs portent des noms révérés, furent d'implacables justiciers non des tortionnaires. Tous leurs agents étaient nommés par l'autorité royale, ils étaient nombreux et
(1) Juan Antonio Llorente (1756-1823) s'était fait remarquer par des idées hétérodoxes qui le tirent exclure du Saint-Office où il avait une fonction ; nommé par Murât à l'Assemblée de Bayonne, il offrit à Joseph une adhésion intéressée; conseiller d'État (1809), il reçut le dépôt des Archives de l'Inquisition dont il se servit pour écrire une Histoire critique de l'Inquisition d Espagne condamnée par l'Index (1817). Réfugié en France (1813), puis expulsé, il rentra dans son pays en 1820.
ne dissimulaient point leur qualité respectée de tous, la police inquisitoriale était très bien or^janisée; la dénonciation était son procédé habituel et c'est ici qu'une conscience délicate s'insurge tout en sachant que le faux témoignage restait sévèrement pvini. Dans chaque procès l'enquête secrète était confiée aux commissaires du Saint-Office, des théologiens, puisque les cas suspects concernaient des fautes d'ordre religieux ou des crimes d'ordre moral. Si l'on estime que leurs procédés n'étaient pas dignes d'un tribunal où siégeaient des ministres du Dieu de miséricorde, on doit reconnaître que les résultats valaient mieux que les moyens. L'Inquisition, instituée pour et par les rois d'Espagne, en préservant leur royaume des guerres de religion, a épargné des flots de sang et a assuré à leurs sujets, selon le mot exact de Joseph de Maistre (1) : « le bonheur moyen » . — Au dix-huitième siècle ce n'était plus qu'une institution vieillotte et quasi désarmée. — Beaumarchais, peu suspect de révérence envers l'aulorilé royale ou de soumission vis-à-vis des lois de l'Eglise, Beaumarchais donne une noie juste quand il écrit au duc de La Vallière : « Cette terrible Inquisition sur laquelle on jette feu et flammes, loin d'être un tribunal despotique et injuste, est au contraire le plus modéré des tribunaux par les précautions que Charles III, à présent régnant, a prises contre les abus dont on pouvait avoir à se plaindre : il est composé non seulement de juges ecclésiastiques, mais aussi d'un Conseil de séculiers dont le Roi est le premier des officiers; la plus grande modération résulte du combat perpétuel des opinions de tous ces juges... Les Espagnols nous reprochent avec raison nos lettres de cachet dont l'abus leur paraît la plus violente des Inquisitions » (2).
(1) Lettres sur ilnquisilion espagnole. Quatrième lettre.
(2) Lettre au due de La Vallière. Madrid, 21 décembre 1764. — Voir Louis DE LoMÉMfc, Beaumarchais et son temps, I, notes.
Et, au début même du dix-neuvième siècle, le voyageur le i)lus récent, le mieux informé, le plus sagace, ambassadeur de France à Madrid, M. de Bourgoing, qui, dans son Tableau de l'Espagne moderne, consacre un long chapitre à étudier «le pour et le contre de l'Inquisition » , se résume ainsi, malgré ses répug^nances personnelles : « Elle ne condamne personne sur le témoignage d'un seul accusateur, ni sans discuter les preuves des accusations. Il faut des délits répétés, des délits graves pour encourir ses censures; et près de dix ans de séjour et d'observations m'ont prouvé qu'on peut facilement leur échapper et vivre aussi tranquillement en Espagne qu'en aucun pays de l'Europe (1). »
En fait l'Inquisition pesait très peu sur les classes populaires où la révolte aux choses de la foi se manifestait rarement; l'inspection du Saint-Office, soucieux des idées, s'exfirçait davantage sur la bourgeoisie, les professions libérales, les prêtres, les gens qui lisent, qui parlent; sa censure atteignait donc les livres, les écrits ; les opinions jansénistes fournissaient matière à ses soupçons, car c'était l'hétérodoxie courante. Et c'est ainsi que plusieurs des députés de Cadix, prêtres ou laïcs, avaient conservé mauvais souvenir de ses sévérités. Ils s'étaient empressés de vouloir réduire les pouvoirs de ces juges trop en éveil. — Contre leur attente, la commission nommée pwr eux avait conclu au maintien du tribunal. Par prudence, le silence se fit. Mais pendant l'année 1812, on manœuvra pour revenir sur la décision de juillet 1811; une nouvelle discussion fut entamée, « on dépensa, dit Toreno qui y fut mêlé, de part et d'autre plus d'habileté que de talent » pour aboutir, de guerre lasse, le 22 janvier 1813 à un vote supprimant 1 Inquisition d'Espagne par 90 voix contre 60.
(1) Tableau de l'Espagne moderne, I, XIII, Trois volumec in-8* (Paris, 1807).
Minorité qui manifestait la constance de ses partisans (1).
La proportion fut encore plas marquée en dehors de l'Assemblée, dans les campagnes, et les regrets s'égalèrent tout au moins aux satisfactions.
Le 22 février, les Gortès avaient rendu un décret instituant des « Tribunaux protecteurs de la foi » afin de remplacer celui qu'elles renversaient. Elles avaient surtout prescrit dans toutes les églises, trois dimanches de suite, la lecture solennelle du décret de suy)pression du Saint-Office. La rébellion iilors s'éleva, ardente, à Cadix même, au seuil de l'Assemblée; le clergé se refusa à cette manifestation, les évéques s'y montrèrent hostiles (2) et le nonce apostolique, Mgr Gravina (3), archevêque de Nicée, protestant contre une suppression » qui blessait les droits et la suprématie du pontife romain » , encouragea cette attitude (4).
Pour briser la résistance, les Cortès destituèrent la Régence dont les membres s'inspiraient de principes «conservateurs» : le duc de l'Infantado, don Joaquin Mosquera y Figuerosa, le lieutenant général Juan Villavicencio, don Ignacio Rodriguez de Rivas et le général comte de l'Abisbal (5). Ils les rempla-
(1) Don Francisco Riesco, député de l'Estraniadure, Inquisiteur, défendit pendant deux séances entières le tribunal dont il faisait partie. Il fut soutenu par le député Inquanzo et combattu par le député ecclésiastique don Joaquin de Villanueva qui, avec « une parole onctueuse » et « les yeux modestement Hxés à terre « , joua admirablement la comédie de la douceur ironique. Tore.no, V, 181.
(2) Instiuction pastorale des évoques de Lérida, de Tortose, Barcelone, Urgel, Teruel, Pampelune réunis à Majorque pour fuir l'invasion française.
Le siège de Cadix était vacant; le vicaire capitulaire Mariano Martin Esperanza prit la tète de la résistance ; les Cortès, divisées et perplexes, n'osèrent aller plus loin.
(3) Il était le frère du général don Francisco Gravina commandant l'escadre espagnole à Trafalgar qui mourut de ses blessures.
(4) Affaires étrangères, 13 juillet 1813, vol. 691, fol. 306.
(5) Nommés le 22 janvier 1812, la présidence leur appartenait à tour de rôle tous les trois mois. En septembre 1812, l'Abisbal ayant donné sa démission fut remplacé par Villamil.
Par raillerie, on avait nommé ces cinq magistrats : la Régence del Quintillo,
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cèrent (1) parles trois plus anciens conseillers d'Etat, personnalités qu'ils savaient à leur dévotion : don Pedro Agar, don Gabriel Giscar, et le cardinal de Bourbon, archevêque de Tolède, représentatif par son nom et sa pourpre, plus que par ses talents.
La Régence — c'était la quatrième — usa alors de son autorité pour imposer la lecture publique du décret d'abolition et chassa de Cadix le nonce. Celui-ci, ambassadeur outragé d'un pontife prisonnier, refusa le bateau sur lequel on voulait l'emmener hors du royaume; par ses propres moyens, il gagna sur la frontière du Portugal la petite ville de Tavira et y attendit les événements.
Un vent de fanatisme antireligieux soufflait: lesCortès réduisaient le nombre des couvents, fermaient ceux qu'elles estimaient insuffisamment peuplés, portaient défense d'en créer de nouveaux. C'était copier les règles de la Constitution civile imposée à Louis XVL — L'on faisait saisir les revenus des bénéfices vacants; les fonds des œuvres pies et des confréries religieuses étaient confisqués puis affectés aux hôpitaux militaires (mesure d'urgence explicable). Ce qui l'était moins c'était l'enlèvement de l'argenterie des églises ; vol qui choquait la piété des fidèles et soulevait l'indignation des prêtres.
Grave erreur de couper en deux par des discussions de ce genre, pour le moins intempestives, un peuple qui a besoin de se tenir uni contre l'envahisseur. Cette faute politique était remarquée et relevée aussitôt par La Forest : « Une partie des évéques espagnols proteste actuellement contre ce prétendu gouvernement en raison des décrets qu'il a rendus ou des opinions qu'il a émises » (2). — La foi et la raison ne
terme dont se servaient les bourgeois de Madrid pour désigner dans les maisons de la Plaza major, le cinquième étage, habitation de gens peu fortunés.
(1) 8 mars 1813.
(2) 1" mars 1813. Dépêche chiffrée.
sont pas incompatibles, la foi fait les grands peuples, et les seules libertés durables sont celles qui reposent sur les croyances ; les peuples qui croient sont les peuples qui se dévouent et le sacrifice a toujours été la forme essentielle de la foi. D'où venaient des violences si peu conformes aux sentiments catholiques des Espagnols et si déprimantes pour la cause de leur indépendance nationale qui se jouait alors sur des champs de bataille plus dangereux que les couloirs d'un Parlement?
L'anomalie serait incompréhensible si on ne connaissait les maximes d'athéisme des « philosophes " du dix-huitième siècle et si on ne se reportait aux procédés de nos assemblées révolutionnaires. L'esprit de réforme et en pratique de destruction, avait franchi la barrière des Pyrénées et était propagé dans la péninsule par la franc-maçonnerie.
L'Espagne avait eu avec l'Angleterre des contacts assez fréquents pour n'avoir pas échappé à cette organisation secrète importée de Londres. La première Loge fut établie à Gibraltar en 1726, une autre à Madrid (Galle Ancha de San Bernardo) dès l'année suivante, une troisième en Andalousie, à Cadix en 1732, toutes par les soins de la Grande Loge d'Angleterre (1). Ces réunions d'apparence anodine sous le couvert de la bienfaisance n'attirèrent pas de suite l'attention, cependant un décret de Ferdinand VI (2 juillet 1751) prohiba » l'invention » de ceux qui s'appellent francs-maçons " , comme
(1) La Reforma, n» 25, 18 octobre 1865.
(I suspects à la Religion et à l'Etat » . Tout fonctionnaire convaincu d'en faire partie serait privé de son emploi. — Quand Charles III était arrivé régner à Madrid, il venait de Naples où, par l'influence anglaise en Sicile, l'aristocratie napolitaine, voire même des membres de la famille royale, étaient affiliés. Il n'éprouvait donc pas de méfiance envers les Loges. La Cour, autour de lui, suivit un courant sympathique au Prince et se livra à l'attrait de nouveautés séduisantes. Le duc d'Albe prit la tête du mouvement dont le plus fervent disciple fut le comte d'Aranda qui fit entrer les doctrines philosophiques de l'Encyclopédie dans la vie publique et marqua les actes du gouvernement royal de l'empreinte des hommes de la Révolution qui dominaient alors l'attention de l'Europe. Son collègue Luis de Urquijo partageait ses relations littéraires, ses habiletés, ses prétentions et ses abandons. Et la confusion des idées était si grande que plusieurs des évéques du royaume, imbus des erreurs jansénistes, mêlaient leurs faiblesses doctrinales à ces défaillances politiques. Toutefois, la maçonnerie espagnole végétait (elle était en sommeil, comme ils disent) quand la guerre d'indépendance commença. L'agitation des esprits fit naître l'espoir d'un changement universel des choses; les sociétés populaires, où dominait le goût des réformes sociales à la Franklin ou à la Jean-Jacques, fournirent des ]>ropagateurs avec le masque du patriotisme (I). Le trouble du royaume augmenta l'agitation dans les Loges, les francs-maçons espagnols se divisèrent : les uns émigrés à Séville, ou réfugiés à Cadix, professèrent des théories républicaines, les autres resserrèrent leurs relations avec le grand Orient britannique, l'allié de l'heure présentée; tous rompant
(J) « Les principes de \a Révolution française, maigre toutes 1rs précautions qu'on a prises, se sont considérablement répandus ; et l'on peut avancer que l'Espagne ne manque point de cercles révolutionnaires clandestins. » — FisciiKii, Voyage en Espagne, II, 37 (Paris, 1808). — Fischer était protestant et Hollandais.
avec le grand Orient français. — Les séminaires de Salamanque, d'Osma, de Gordoue, de Murcie s'imprégnaient d'idées réformatrices et de nouveautés qui se propageaient facilement dans le jeune clergé (1).
Parmi tous ces brouillons ambitieux se placèrent au premier rang d'aventureux gentilshommes comme le marquis de Caballero; le comte de Tilly-Grasse, représentant le rite écossais, homm-e de précaution d'ailleurs qui s'était fait envoyer de Paris 15 000 diplômes en blanc devant lui servir d'appât pour les crédules; le comte de Montijo qui fonda la Loge de Grenade, en installa une autre dans son palais de Madx'id et sera, en 1820, le chef reconnu de toute la maçonnerie espagnole; personnage énigmatique ondoyant et divers, mêlé activement, sous le pseudonyme de Tio Pedro, à la sédition d'Aranjuez dirigée contre les " vieux Rois " en 1808, agent actif de Ferdinand à la Restauration de ISM contre les libéraux, et passé dans les rangs de ceux-ci lors du mouvement insurrectionnel deRiego (2).
Les armées impériales allaient apporter dans la péninsule des éléments maçonniques venus d'un autre bout de l'horizon. Avec elles, il semblerait que l'on soit en présence de Loges banales de fraternité, d'entr'aide, de camaraderie entre soldats du même régiment, réunions où l'on lève son verre en chantant des refrains de bivouac. Mais eu même temps une pénétration s'opère chez les habitants auprès desquels on vit familièrement; ainsi le 28 décembre 1808, dans le campement militaire devant Orense, en plein pays de Galice, il se fonda une loge d'hommes et de femmes qui ne comprenait évidemment pas que des vivandières de nos régiments.
Avec l'installation du roi Joseph à Madrid une » grande Loge nationale pour les Espagues > destinée à grouper des
(1) La Fuente, Historia de las Sociedades sécrétas en Espnha, I, 145.
(2) Général de AutÈche, Guerra de la Jndependancia, XI, 56.
Espagnols afrancesados s'établit clans les locaux de l'Inquisition. C'est un procédé de conquête qu'affectionne la secte quand elle peut envahir les lieux du culte ou au moins les établissements ecclésiastiques. — En novembre 1809 il s'y tint un chapitre du rite écossais, plus tard un conseil suprême du même rite qui retrouvait des adhérents dans les Loges fondées à la fin de la monarchie bourbonienne par le comte de Tilly. Son nom était l'Etoile, Estrella; le Vénérable était un baron de Tinan. Un second groupe prit le titre : la « Bienfaisance » . Un troisième celui de « Sainte-Julie « par révérence pour la femme de Joseph Bonaparte, la Reine Julie Glary. Cette Loge fut la plus célèbre et la plus fréquentée; elle se recrutait parmi les officiers de l'armée française; elle donnait des banquets, des soirées, des concerts, elle conviait ses invités à des fêtes de circonstance, à propos de la « conquête » de l'Andalousie, ce qui était un bon motif de réjouissance, ou pour l'anniversaire de la Souveraine, le huitième jour du troisième mois de l'an 5810, en langage profane le 28 mai. Elle participait à des cérémonies nuptiales, décernant une dot de 2 000 réaux à un ouvrier bijoutier et à une couturière vertueuse ; elle proposait un prix au meilleur mémoire sur cette question pleine d'intérêt : quelle sera l'influence de la Maçonnerie sur le bonheur de l'Espagne? — A la réception d'un nouveau frère, un chevalier Kadock Jean Andujar, tout à fait afrancesado, prit l'occasion de complimenter en un beau discours et Joseph « roi philosophe » et Napoléon qui « a débarassé les portes du temple d'Hiram » . Le lieu de réunion était calle de las Très Cruces.
L'autre Loge se tenait calle de Atocha, n" 11, en face de l'église Saint-Sébastien. Elle occupait une grande salle sans fenêtres et très obscure, pour unique décor une table sur laquelle était posé un crucifix entouré des instruments de la Maçonnerie : compas, règle, équerre, etc..
Partout où les joséphistes se trouvent en nombre on voit s'organiser des Loges, et des prêtres dégagés de préjugés s'y mêlèrent; on appelait ces ecclésiastiques accommodants «civiques » . ce qui voulait dire : patriotes. Ainsi en fut-il à Salamanque, dans une cave du vieux collège, à Jaën où le local s'ornait d'un grand Christ pris chez les Franciscains, à Séville où on com|:)tait deux Loges distinctes, l'une dans les bureaux du Tribunal de l'Inquisition, l'autre ca lie de Santiago el Viéjo, n" 5; cette seconde, exclusivement française (officiers el fonctionnaires), louée au nom d'un chirurgien de l'armée. Quand, le 28 août 1812, le maréchal Soult quitta la ville, le peuple envahit aussitôt le local et se trouva en face d'un spectacle lugubre : dans une salle tendue de noir, assis sur un fauteuil de paille, un squelette tenait en sa main une pancarte ornée de ce sage conseil : " Apprends à bien mourir. » On mit en pièces ces oripeaux.
La populace andalouse se montrait simpliste en détruisant tout ce qui rappelait l'invasion étrangère, les libéraux des Cortès étaient illogiques en s'appliquant à doter leur pays de lois qu'ils empruntaient à ces ennemis maudits. » Il serait curieux de faire un tableau comparatif des ordonnances du roi Joseph et des dispositions identiques prises par les Cortès, on verrait la ressemblance des idées de l'une et de l'autre Maçonnerie, et leur haine semblable de l'Église et du clergé (l). " — Cette remarque a été faite par un Espagnol averti.
L'influence maçonnique qui animait donc une partie de l'Assemblée trouvait à Cadix des antécédents : dans ce port cosmopolite une Loge existait au dix-huitième siècle avec des affiliés nombreux appartenant aux classes élevées, riches, dont bon nombre d'officiers de marine. De 1809 à 1813, l'aug-
(i) De La Fcente, Historia de las Sociedades sécrétas, I, 172.
meiiLation des Frères fut sensible. Successivement s'ouvrirent trois nouveaux centres sous les noms de Tolérance et Fraternité (1807), Les fils d' Œdipe (1808), La Légalité (1810). Les Maçons avaient participé au mouvement contre la première Régence en décembre 1810, avaient perdu la voix à crier dans les rues : «Vive la Nation! » Ils réclamaient avec prudence mais persévérance l'abolition du Saint-Office, sifflaient les cinq Récents del Quintillo, répandaient avec enthousiasme les poésies épiques de Quintana, allaient applaudir dans les tribunes les discours du « divin » Arguëlles, les motions enflammées du chanoine Muiioz Terrero, prêtre « éclairé « , écoulaient d'un rire approbateur les railleries de Gallardo qui souhaitait de voir les Evèques pendus à une corde, donner la bénédiction avec les pieds, et, s'ils les eussent connues, n'auraient pas désavoué les instructions secrètes données aux généraux espagnols de profiter de l'occasion pour ruiner les églises d'Aragon sous le prétexte qu'ils empêchaient ainsi les Français d'en faire des forteresses (Ij.
Ils étaient surtout les lecteurs assidus des feuilles publiques nées spontanément avec la liberté de la presse.
Ce fut un déchaînement de pensées, de désirs, de réclamations, de rêves, d'espérances; les âmes généreuses s'épanchèrent en chimères et aussi les âmes folles; que d'utopies entretenues par les débats des Gortès ne remuait-on pas au gré d'inlassables fantaisies; et l'attention se portait vers les conceptions les plus riantes, l'oreille s'arrêtait complaisamment aux plus bruyantes déclamations : plus de limites, plus de freins, plus de barrière. Le comte de Toreno, qui mêlait alors les entraînements de la jeunesse aux audaces de l'homme politique débutant, a compris plus tard le danger de ces changements qu'il avait si ardemment soutenus et une nuance
(1) Le général Diiran fit cette révélation, dans son indignation de catholique devant un tel ordre, que naturellement il n'exécuta pas. — La Fuente, id.
de mélancolie accompagne les excuses qu'il présente : « Quand on passe du despotisme à la liberté, il survient comme un débordement d'idées théoriques, qui ne s'écoule qu'avec l'expérience et le désillusionnement. »
Les journaux excitaient donc la curiosité plus qu'ils ne distribuaient de bons conseils. Ils couraient de mains en mains, on les lisait, on les commentait, on les discutait dans les cafés, dans les tertulias, sur les places, sous les arbres des promenades, dans les patios, au foyer domestique. A tous ces lecteurs improvisés, des écrivains novices venaient parler de choses mal connues, mal exposées, plus mal comprises. Et quelle variété de titres pour retenir l'attention : El rédactor gênerai (par don Pedro Daza) ; El Conci'so (par Sanchez Barbaro) ; La Abeja (par don José Mejia) ; la Gaceta de la Régencia (par Gapmany) ; el Diario de los Cortès (dont le principal rédacteur était un dominicain, frère Jaime Villanueva) ; el Diario viercantil (pardon Pablo de Jerica) ; el Semanario patriotico (rédigé à Séville par Quintana, porté à Cadix par Isidoro Antillon, puis repris par Quintana) ; el Revisor politico; el Observador; el Telegrafo americano ; el Sentinella de la Patria; tl Atnigo de las Leyes; el Censor General; el Periodico militar ; el Jmparcial; el Diario de la tarde (le Journal du soir) ; el Procurador de la nation j el Tribunal espanol; La Duende de las Cortès (L'esprit des Cortès) (l) ; el Tomista en las Cortès^ celui-là très spécialisé puisqu'il ne prétendait qu'à prouver que toute la doctrine de la constitution nouvelle se trouvait dans la Somme de saint Thomas d'Aquin et que les expressions en étaient tombées de la plume du grand docteur catholique.
Les brochures égalaient les périodiques en nombre, en vivacité, en audace. L'une d'elles ne cachait pas ses desseins,
(1) P. DE Castro, Cadix en la guerra de la Independencia, 11(3.
elle s'intitulait : Le Robespierre espagnol ami des lois ou Questions hardies sur l'Espagne. Ces espérances jacobines étaient soutenues aux Gortès par don Garcia Herreras, de la province de Soria qui prêchait hautement le terrorisme et s'écriait : " Nous avons besoin de vigueur et d'énergie et d'un second Robespierre qui répande plus de sang espagnol que de sang français. » — « L'auteur du pamphlet est un nommé Navas, chanoine de la collégiale royale de Saint-Isidore de Madrid, réfugié à Cadix. C'est un homme de beaucoup de talent, d'un caractère très audacieux, très lié avec la famille de Montijo et avec les auteurs de la Révolution d'Aranjuez, dans laquelle il a joué un rôle (1) . »
Montées à ce diapason, les disputes ne pouvaient qu'être acharnées. Deux furent célèbres : la première soulevée par Antonio Capmanv, député de Barcelone, qui dans le Diaro de la Régencia écrivait des lettres piquantes ; tant qu'il s'était raillé des Régents ou des Anglais, les choses n'allèrent pas plus mal, mais il publia coup sur coup deux Carias de un buen patriota (2) où il se moquait du style poétique, des écrits politiques de Quintana, qu'il surnommait le " Proclamiste », comme on dit le « Psalmiste » du roi David. Un auteur est facilement irritable. Quintana, furieux, répondit : Contestacion a lasrumores Y crilicas. Gapmany riposta à son tour par un manifieslo. Et les deux antagonistes demeurèrent à jamais ennemis.
L'autre affaire demeura plus grave. Une censure, justifiée mais amère des innovations des Cortès parut à la fin de
(i) Et La Forest qui donne ces explications (dépèche du 16 mai 1811) ajoute ces détails curieux : « II était depuis longtemps connu par son exaltation républicaine, ami de la France, comme tous les idéologues espagnols de ce parti, pendant le cours de nos agitations, ennemi juré depuis le 18 Brumaire. On vient de s'apercevoir qu'il continuait à toucher son bénéfice à Saint-Isidore, au moyen d'un fondé de pouvoir. On assure que le Conseil va y remédier et que M. le duc de Santa-Fé regrette cette négligence de son ministère des Affaires ecclésiastiques. »
(2) 18 mai et 20 juin 1811.
l'hiver 1811. Sa forme était pesante, sans attrait, le titre, à lui seul obscur et pédant, écartait les lecteurs : Dictionnaire manuel raisonné. On ne se passionne pas pour un dictionnaire. Il fit cependant quelque bruit et le bibliothécaire de l'Assemblée, don Bartolome Gallardo, d'un naturel caustique, y répondit. Grisé du succès obtenu pour une satire précédente qu'il avait publiée : « Apologie des coups de bâton » , Apologia de palos, il fit donc à son tour imprimer un livre dont le titre n'était ni plus clair ni plus léger que celui de son adversaire : Dictionnaire critico-hurlesque. Les traits d'esprit s'accompagnaient d'injures, de violences personnelles, de la raillerie des dogmes religieux, du mépris des préceptes de l'Église, de sarcasmes contre le clergé et les moines. C'était tout le venin de l'Encyclopédie; l'auteur voulait copier Voltaire. Le libéral Toreno, qu'il convient de croire quand il n'approuve pas ses compagnons politiques, Toreno a déclaré que le « philosophe devait condamner cette publication comme inopportune, l'homme d'État comme indiscrète, l'homme pieux comme scandaleuse « (l). — Ce jugement suffit. Le volume fît donc tapage et obtint un grand succès de curiosité; il alimentait toutes les conversations. Il déchaîna de violentes colères, entretint des polémiques, suscita des ripostes; on demanda qu'il fût condamné pour des blasphèmes et l'auteur puni pour ses calomnies. La Junte de Censure examina l'écrit, le qualifia de subversif, « contraire à la décence publique » .
Gallardo prit peur et, » unanimement désapprouvé » , devançant la condamnation qui l'attendait, il se rendit de lui-même au fort Sainte-Catherine, où la prison lui devenait un asile contre les menaces de ses adversaires. Ses amis s'agitèrent en sa faveur, et quand on lui rendit sa liberté, [)Our sa sûreté, il dut sortir de Cadix. Sa vanité littéraire demeura seule satis-