A PAYER
Prince Asturies
Don Carlos
Don Antonio
Don Francisco
Reine Marie-Louise. . .
400 oao
contente de mettre au crayon en marge : « Pour M. Maret (1) ■ » Les Espagnols de la suite restent ardemment patriotes, ils manifestent en toutes circonstances leurs sympathies pour la résistance de leurs compatriotes et s'étonnent tout haut de l'occupation prolongée des Français en Espagne (2). Ils se proclament respectueux de leurs princes et leur demeurent attachés. Antoine Ballesteros, chambellan de Charles IV, est une exception. Pour des motifs inconnus, probablement d'ordre pécuniaire, il entre en querelle avec son maître qui, sur sa plainte à la police française, le fait arrêter et conduire au château d'If. Il est relâché au bout d'un an et envoyé en surveillance à Tours. Charles IV lui fait compter 5 900 francs dus de ses appointements mais demande expressément que ce serviteur disgracié ne puisse jamais résider dans les lieux ou Sa Majesté habite (3).
Les mois passaient dans cette indolente indifférence; Godoy seul peut-être éprouvait une sorte d'impatience de plus grande liberté. Il fît demander à Savary un passeport pour voyager en France sous le nom de duc de Succa u moins connu que celui de Prince delà Paix (4) » . La faveur lui fut refusée et une note de police indique malicieusement qu'il ne demandait pas ce passeport pour s'en servir, mais pour avoir entre les mains un moyen de faire taire à l'occasion les récriminations de la Reine en la menaçant de s'éloigner (5).
(1) C'eBt le cas pour une longue lettre autographe, du 29 août 1809, où Charles IV se plaint des menaces d'un sieur !>an Miguel, rayé pour son inconduite de la liste des hommes de sa maison.
(2) Bulletin de police, 5 janvier 1809. AF IV, 1505.
(3) F 7, 6516. — Ballesteros demandera à passer aux États-Unis, un passeport lui fut délivré et le 31 décembre 1811 il s'embarque sur le navire américain le Flash.
(4) Et il fournit son propre signalement : quarante ans faits, teint clair et coloré, cheveux noirs et quelques cheveux gris, une cicatrice sur le sourcil droit. — Billet original, 3 juillet 1811. F VII, 6514.
(5) 23 juillet 1811. AF IV, 1680.
Le Roi avait acheté aux environs une maison de campagne (l) ; dès lors, il s'y rendait régulièrement, s'y promenait, y chassait, s'y reposait. Sa santé restait bonne, ses douleurs de goulte avaient disparu. " Il tient beaucoup à la vie » , écrivait, à Savary son agent d'affaires, Gailhé. Il ne se plaignait que de ses dettes, et aurait souhaité être logé dans un palais impérial pour éviter les frais de son installation particulière. Napoléon trouva une autre solution et il pressa les « vieux rois » de se rendre à Rome. Charles IV parut accueillir la proposition, puis argua de la mauvaise saison pour retarder le départ, de la mauvaise santé de la Reine, du mauvais état de ses finances, enfin de la mauvaise volonté de sa fille la reine d'Etrurie — tléjà conduite à Rome — et qui ne voulait pas vivre avec ses parents (2).
Cependant, quand !250 000 francs eurent apaisé les dettes criardes de Marseille, on se mit en route au printemps de 1812. Pour le départ, Permon avait pris ses précautions, en éloignant les personnes trop sympathiques; si la foule criait : n Vive le Roi! » les gens de la suite eurent la consigne de crier : « Vive l'Empereur! » — Le 25 mai, à 8 heures du matin, un long cortège s'ébranla : dans une voiture à huit chevaux, Charles IV et Marie-Louise, une seconde à six chevaux pour l'Infant, une troisième à six chevaux pour le Prince de la Paix, et puis les chambellans, les dames d'honneur, les médecins, des valets en livrée, une escorte de 12 gendarmes. 11 y avait une grande affluence de monde, curieux et chapeau bas; de nombreux pauvres étaient venus saluer et remercier de généreux bienfaiteurs (3).
(i) Deux cciil mille francs, dont 60 000 francs payés comptant.
(2) Lettre du prince de la Paix à Caillié, 23 mars 18tl. Espagne, vol. 685, fol. 329, cf. AF IV, 1680.
(3) Un témoin qui vit passer le l\oi, écrivait en termes un peu crus mais exacts : » Le Gouvernement ne veut plus lui donner de subsides, il l'envoie
CHARLES IV ET LA REIiNE D'ÉTRURIE 3m
L'Empereur avait prescrit que sur la route le Roi fût traité en souverain dans les palais, avec respect dans les rues, mais (i sans hommages ni arcs de triomphe " . Il traçait l'itinéraire qu'on devait suivre et les lieux de repos où on aurait à coucher, en vingt-quatre étapes. A Grenoble et à Chambéry on logea à riiôtel de la Préfecture, à Turin, au palais impérial, reçu par le prince Borghèse. Le passage à Plaisance n'eut rien de particulier. A Parme, Marie-Louise se trouvait dans son pays de naissance, elle reçut sa vieille nourrice et lui remit un cadeau de 100 louis; elle accueillit avec bonté sa nièce la princesse Antoinette de Bourbon, qui était, dans un couvent, ursuline. Le soir il y eut un concert. Le 13 juin dans l'aprèsmidi on arrivait à Florence, on y fut traite jjar la grande-duchesse de Toscane, sœur de l'Empereur, à qui les injonctions les plus expresses avaient été adressées ; elle fit à ses hôtes les honneurs du palais Pitti; en face d'une collection de camées, l'ex-reine d'Espagne ne put retenir un soupir mélancolique : Il Et moi aussi, j'en avais de beaux! » (1). Charles IV ne se fit remarquer que par un formidable appétit. Son petit-fils, Tex-petit roi d'Etrurie (2), parut à tous gentil, intelligent, animé, il expliqua à son oncle Don Francisco les noms des Médicis dont on lui avait appris l'histoire. Après trois jours, on repartit pour Rome de grand matin. Le prince Borghèse (3) avait reçu l'ordre de mettre à la disposition de Charles IV son palais et sa villa « sans enlever ni meubles ni tableaux » .
paître dans les Etats du Pape » . — Lettre de l'abbé Guez au P. Cbrysoslouie; — Orange, 26 mai 1812. — Chanoine Dura.nd, le P. Chrysustoine de Barjac, p. 270.
(1) « Voyage de S. M. Charles IV, de Marseille à Pioine » . — - Manuscrit. F VII, 6514.
2) Charles Louis, Infant d'Espagne né le 22 décembre 1799, roi d'Etrurie (1808 , duc de Lucques (1817), duc de Partne et Plaisance (1847), renversé par la Révolution (avril 1848 , abdique le 14 mars 1849; il mourut le 27 mars 1854.
{3 Camille Borghèse, prince de Sulmone (1775-1 832), le très insignihant mari du Pauline Bonaparte.
Mais dans ce palais de belle apparence, aux portiques soutenus par des colonnes de granit, aux « appartements nobles, commodes et suffisamment décorés » , dont les fenêtres dominaient le Tibre, il n'y avait « ni linge de lit, ni linge de table, ni argenterie, ni voitures " . M. de Norvins, directeur général de la police, allait se donner beaucoup de soins pour remédier à ces lacunes. Sa correspondance régulière avec Savary nous révèle son empressement, ses difficultés, ses alarmes (l). Il avait déjà mis en œuvre ses talents pour recevoir l'ex-reine d'Etrurie qui lui était arrivée en véritable prisonnière, quelques mois auparavant.
Il convient de rappeler en quelles circonstances. L'histoire du père et de la fille ne saurait être séparée; c'est d'ailleurs une triste histoire.
Après le traité de Lunéville, Bonaparte avait créé un royaume d'Etrurie composé des anciennes possessions de la Toscane. Il en avait attribué la couronne à l'Infant Louis de Parme et à sa femme Marie-Louise de Bourbon, fille du roi d'Espagne (2). Au mois de mai 1803, le roi mourut; en décembre 1807, sa veuve fut dépossédée sans autre forme de procès (3) ; attirée à Bayonne, avec tous les membres de sa
(1) Les Archives nationales, F 7, 6514, possèdent vingt lettres de Norvins au duc de Rovigo, du 3 août 1812 au 19 octobre 1813, pleines d'intérêt. — Voir : Geoffroy de GRiNDMAisOK, M. de Norvins et les princes cV Espagne à Rome. — ÇBevue des questions historiques, janvier 1901).
(2) Voir : Geoffroy dk Grandmaisos, L'ambassade française en Espagne pendant la Révolution, chapitre VII.
Le nmrquis de Vill\ Urrtjtii a publié depuis la Reina de Étriiria (1923).
(3) Un sénatus-consulte du 30 mai 1808 prononçait l'annexion à l'Empire en formant les départements de l'Arno, de la Méditerranée et de l'Ombrone.
famille, en avril 1808, elle se vit condaniuée à un nouvel exil. Elle reçut d'abord un gite à Compiègnc, son séjour fut ensuite fixé à Parme et elle était déjà sur la route de l'Italie munie d'une lettre de l'Empereur qui lui souhaitait bon voyage, quand, à Lyon, sa voiture se dirigea, par ordre, vers Nice où elle arriva le 18 avril 1810. Elle ne songea plus qu'à s'enfuir. L'entourage d'une « femme ignorante, d'un jugement étroit et d'une volonté molle » (1) ne peut être que médiocre; avec des subalternes, elle prépara son évasion.
Son majordome Antoine Sassi délia Tosa et un négociant de Livourne, Ghifenti, furent ses agents. Le second fut chargé de se procurer un bateau pour prendre la mer, le premier de trouver des secours et des protecteurs. Ghifenti s'embarqua pour la Cour de Palerme, revint par Malte et Tunis à Gènes et rejoignit la reine sans autre succès, en même temps que Sassi partait pour Londres avec des lettres destinées au roi Georges, à Wellesley, à la Romana et à d'Albuquerque (2) . Lui non plus n'obtint rien, mais plus malheureux que son « complice » , vit sa correspondance saisie par la police et se trouva arrêté à Paris (avril 1811).
Ce fut à Saint-Gloud une belle tempête. Napoléon s'estimait trahiy quand ses victimes cherchaient à s'éloigner de ses coups (3) . A Mollien, il fait cesser tout paiement à la reine d'Étrurie, « mais il faut que cela ne se sache pas » ; à Maret il
(!) Lefebvre, Histoire des cabinets de l'Etaope; III, 192.
(2) La reine n'était pas heureuse dans le choix de ses protecteurs : Georges III tombait en démence à la fin de 1810, le marquis de Wellesley (frère aîné de Wellington), ministre des Affaires étrangères, allait se retirer du cabinet; le marquis de la Romana, commandant en chef une des armées espagnoles décédait tout à coup au mois de janvier 1811 et le duc d'Albuquerque, le défenseur de Cadix, nommé par la Junte centrale ambassadeur en Angleterre, n'arrivait à Londres que pour y mourir le 18 février 1812.
(3) Non pas insérées dans la Correspondance , mais publiées dans les Lettres inédites de l'Empereur, par M. Lecestbe, tome II ; nous avons trois ou quatre missives fort explicites sur ce point. — Les originaux, AF IV, 892.
se plaint de « l'ingratitude » (le mot y est) de cette princesse et le charge de composer sur elle « un petit factura » qui sera montré à l'ambassadeur d'Autriche, aux ministres de Saxe et de Bavière. Pour Savary il est plus catégorique encore : " Je désire que vous fassiez notifier la sentence à la reine d'Étrurie. Le jour même elle sera enlevée et conduite en toute hâte dans une voiture à Home. Elle n'aura avec elle qu'une femme de chambre et sa fille. Ses papiers seront saisis et envoyés au ministère. Elle sera déposée dans le couvent où se trouve une princesse de Bourbon. »
Les deux serviteurs de la reine payèrent leur dévouement de la vie. Chifenti fut fusillé à la plaine de Grenelle le 26 juillet; Sassi délia Tosa mourut deux mois après, à Sainte-Pélagie... d'un catarrhe (1). — La reine était maintenant éclairée, elle qui avait envoyé à l'Empereur, au moment de son mariage avec l'archiduchesse d'Autriche, une belle missive où elle " s'applaudissait d'une union qui la rendait son alliée (2) » .
C'est alors que M. de Norvins intervient dans son existence, embarrassé entre ses devoirs de galant homme et les exigences de son rôle de policier. Il a fait tripler les postes de gendarmerie depuis Civita Castellana jusqu'à Rome, il envoie un peloton pour éclairer la route, il fait entrer la voiture à la nuit tombante, par des rues détournées, et la conduit au couvent de San Domenico e Sisto (3).
(1) F VII, 6519. — Napoléon au général Hulin, gouverneur du château de Vincennes :
Il Je reçois la sentence de Chifenti et de Sassi. Vous ferez exécuter le premier, qui est un misérable espion. Pour Sassi, j'accorde la suspension de son exécution, mais Yous le ferez conduire jusqu'au lieu du supplice et, après l'exécution de Chifenti, au moment où Sassi devra monter à l'échafaud, vous ferez paraître le page qui portera l'ordre de suspendre; mais je veux que Sassi ait sous les yeux tout l'exemple de la punition de son crime. »
(2) Archives. Aff. étrangères. Espagne, vol. 682, fol. 16
(3) Couvent de religieuses dominicaines, situé sur les pentes du Quirinal, à I extrémité de la Via Magnanapoli.
Il s'était bien assuré que la Supérieure entrait dans ses vues et empêcherait la u prisonnière " de voir personne, « l'intérêt du couvent étant attaché à sa garde. » La princesse était toute tremblante, elle eut des convulsions, les médecins ordonnèrent des douches. Si elle éprouva un peu de réconfort de rencontrer sa belle-sœur, vraie religieuse, en habit monastique, la pensée de vivre au milieu des vingt-cinq dominicaines de la maison l'affecta. Et même, comment vivre! Le couvent ne pouvait assumer la dépense, les rentes de la Communauté fournissant 36 francs par mois à chaque moniale. Le général Miollis avait remis 500 francs pour l'entretien et la nourriture, et Norvins disait avec raison : « Cette somme ne peut aller bien loin, ni suffire longtemps à quatre personnes». — A son tour, s'il se montrait magnifique, il exagérait la largesse en évaluant la somme nécessaire à 12 000 francs par mois, ce qui aurait constitué 144 000 francs de revenus à une personne condamnée à ne pas sortir du couvent. En réalité la pension fut fixée à 2 500 francs par mois.
Pour aller au plus urgent, il fallut meubler les quatre cellules qui lui étaient assignées, et dont les portes sur le grand corridor devaient demeurer ouvertes. La reine réclama un piano pour elle, une maîtresse de musique pour sa fille, elle insista surtout pour que l'infant Charles-Louis vînt la rejoindre. Espérant sans doute mieux obtenir par une démarche personnelle, elle s'adressa directement à l'Empereur. J'ai là, sous les yeux, l'original de cette lettre, certainement touchante, bien qu'elle n'ait pas eu le don d'émouvoir le tout-puissant monarque. Sans vouloir tenter des rapprochements excessifs, imaginez non plus une princesse dépossédée, mais un prince déchu, non plus une mère qui demande son fils, mais un père qui réclame son enfant, non plus un couvent mais une île; changez simplement le lieu de la scène et reculez la d^te de quatre ans, non plus Rome, m. 26
septembre 1811, mais Sainte-Hélène, octobre 1815, et puis concluez :
La séparation de tout ce que j'ai de plus cher au monde, la privation de ma liberté et de tout f^enre de société, me fait sentir tout le poids de ma déplorable situation. Non, sire, ce n'est pas le trône que je regrette, mon unique désir est celui de me voir au sein de ma famille, au milieu de mes parents, à côté de celui à qui j'ai donné la vie et sans lequel il m'est impossible de soutenir la mienne. Votre Majesté étant père (1), a lieu de comprendre quel doit être à chaque instant le désespoir d'une malheureuse mère qui se voit privée de la douce consolation de serrer dans ses bras le plus cher de ses enfants.
Sire, que ma pitoyable situation vous attendrisse, que votre cœur magnanime daigne essuyer mes larmes. C'est dans ces sentiments que je prie Dieu qu'il vous tienne dans sa sainte et digne garde...
Elle n'alla pas rejoindre ses parents, ce furent eu.K qui arrivèrent.
L'entrevue du revoir devait être entourée de quelque cérémonie. Au fond du cœur ils ne s'aimaient guère et bien que nous ayons des billets passionnés de Marie-Louise à la « chère maman de sa vie et de son âme » , il ne faut voir dans ces chaleureuses expressions que le protocole du style espagnol, prodigue d'épithètes et très amoureux de protestations. Toutefois, la communauté d'infortunes pouvait rapprocher ces esprits aigris et ramener à des sentiments plus naturels une fille malheureuse et une princesse qui n'avait jamais beaucoup brillé par sa tendresse maternelle. — Sans se douter du coloris
(1) Le roi de Rouie avait six mois.
de son pinceau, M. de Norvins nous donne en perfection le personnage du vieux monarque : cet homme bon enfant, facilement attendri, ennemi des discussions, heureux d'éviter les scènes désagréables, passant un mouchoir sur son visage et l'éponge sur sa vie, pitovable chef de famille et plus médiocre encore chef de peuples.
La scène est peinte :
A cinq heures sont montés dans les voitures, le roi et la reine dans la première, le roi d'Etrurie, l'Infant, le prince de la Paix et le général Miollis dans la seconde. La reine a pris le bras du général en descendant de voiture. La porte du couvent s'est ouverte, les religieuses étaient au nombre de douze, sur deux rangs. A la tête d'une colonne était Madame de Bourbon, princesse de Parme; l'abbesse était en avant de l'autre. A larrivée du roi, les religieuses se sont mises à genoux. La Reine d'Etrurie s'est jetée dans les bras de sa mère; le ix)i a dit : « C'est Marie-Louise! n puis, celle-ci voyant son fils, l'a pris dans ses bras et l'a embrassé avec une sorte de frénésie; le roi les a tous entourés d'un embrassement général, puis il a passé son mouchoir sur son front et sur sa figure. La reine ayant repris le bras du général Miollis, toute la famille a pris le chemin de l'appartement de la princesse... Au bout d'une heure la visite était terminée et on est revenu au palais (1).
Au milieu de ces gracieusetés et de ces effusions, Norvins n'était pas sans alarme. Il se déclarait fort inquiet de la surveillance à exercer u sur celte famille dont l'enlèvement et la fuite pourraient convenir aux projets de trouble formés par l'Angleterre " . Il voyait des refuges tout préparés en Sardaigne, à Malte et en Sicile. Son imagination traçait tout un scénario d'évasion : « Les fenêtres du palais Borghèse donnent sur le Tibre; avec de l'argent on a une barque et on va à la mer sans être vu ni pouvoir être vu de personne. La facilité d'aller en voiture, en trois heures de temps, gagner le bord
(1) Rapport (19 juin 1812) du Directeur général de police de Rome. AF IV, 1680.
de la mer ajoute encore à rinquiétude que donne la liberté entière accordée au Roi «
Le général MioUis se préparait à une attaque, à organiser des moyens de défense sur la côte, autant que pouvaient le permettre ses forces, 7 000 soldats y compris une cohorte de 800 hommes, dont 200 aAaient déjà déserté et un régiment étranger à Civita-Vecchia, qui perdait également chaque jour du monde par la désertion.
Ces précautions ne troublaient pas la quiétude de celui qui s'en trouvait l'objet. La monotonie de l'existence n'était pas pour émouvoir des personnages dont la vie n'avait été qu'une longue application des lois de la plus routinière étiquette. La distraction préférée de Charles IV était l'horlogerie; il avait l'amour des carillons, le luxe des cadrans le subjuguait et aussi la multiplicité des montres dont ses poches étaient garnies; il éprouva une grande joie le jour où on lui apporta une horloge extrêmement compliquée dont letravail avait exigé vingt ans et qui, commandée pour le palais royal de Madrid, lui parvenait en exil. — La musique offrait aussi ses plaisirs et ses charmes; afin de satisfaire cette passion plus forte qu'éclairée, on mit à sa disposition, afin d'accompagner son violon, quatre musiciens de l'orchestre du grand théâtre. Un certain quintette de Boccherini était l'objet de son attente. Le concert commença au signal donné par le Roi avec toute la gravité d'un chef d'orchestre. Le charivari fut épouvantable, et le prince en s'essuvant le front avec son mouchoir de soie, de revenir auprès de la Reine, en s'écriant : « Vous voyez, vous entendez, ils ne peuvent me suivre. Ces Romains ne peuvent pas; c'est trop fort pour eux. "
M. de Bausset nous rapporte l'anecdote; il faut croire les Mémoires de ce Hdcle préfet du palais impérial; chez lui se trouvent les meilleurs renseignements pour cette époque de l'existence de nos princes : petites scènes de genre où passe
le vieux monarque en gilet rond, pantalon de nankin, chemise à jabot, bas chinés et souliers à boucles. Derrière lui parade le prince de la Paix, tantôt tout chamarré de ses uniformes de gala, de ses cordons et de ses plaques, tantôt vêtu d'un habit noir à la française qui lui donne l'apparence (i d'un huissier avantageux. »
Même dans l'inaction, les années sont fugitives: un jour vint où le colosse croula. L'Empereur n'allait plus être que le souverain d'une petite île, presque aussi insignifiante en ses dépendances que le palais Borghèse. Lui tombé, les princes de Bourbon sont libres.
L'envie de quitter Rome les prend aussitôt. La restauration du trône du chef de sa Maison donne à Charles iV la pensée de venir habiter le midi de la France et le 5 janvier 1815, il écrit à Louis XVIII pour avoir son agrément, le cas échéant. Il demandait aussi à son fils de revenir en Espagne. Ferdinand lui fit comprendre que les ciconstances politiques ne le permettaient guère et que pour la Reine, il craindrait, en la mettant en contact avec ses anciens sujets, de l'exposer au ressentiment d'une nation aigrie. Il se contentait d'envoyer à ses parents 40 000 piastres pour être partagés entre sa sœur d'Etrurie et eux. — Ils continuèrent donc à vivre en Italie, respectés malgré leurs ridicules, à cause de leur bonhomie.
Accoutumés à les voir en leur promenade habituelle, les Romains ne s'inquiétaient plus de ces personnages oubliés. Il fallut la mort et les pompes des funérailles pour rappeler autour de leur nom l'attention de la foule. En janvier 1819, la Reine se trouvait seule au palais Barberini; une fluxion de poitrine eut promptement raison de ses soixante-neuf ans. Elle mourut, après avoir reçu la bénédiction apostolique, entourée de ses filles : Marie-Louise, duchesse de Lucques (nous retrouvons là l'ancienne reine d'Etrurie), et Marie-Isa-
406 L'ESPAGNIi ET ÎNAPOLÉON
belle, duchesse de Calabre (1). La vieille reine d'Espagne, an moment suprême, songea encore à la passion qui avait dominé sa vie en recommandant aux bontés de ses enfants le prince de la Paix (2).
Cet enterrement royal auquel on donna toute sa magnificence, occupa la curiosité de la ville. — Après l'embaumement, revêtue d'-an grand habit blanc, la poitrine décorée des ordres d'Espagne, un crucifix d'or dans les mains, la Reine demeura quatre jours exposée dans un salon du palais de la place del Tritone. Le 9 janvier le convoi se rendit à Sainte-Marie- Majeure vers une chapelle ardente qui attira un peuple immense. Le cardinal Gallerati Scoti présidait le service. Le lendemain, chapelle papale; mais Pie VII fut empêché par le froid extrême d'y assister. Le cardinal di Gregorio dit la messe, où étaient présents 22 autres membres du Sacré Collège. A côté d'eux les princes de Hesse-Darmstadt, de Holstein-Augustembourg, de Saxe-Gotha et de Wurtemberg. Après l'absoute, on prit en grande pompe le chemin de Saint-Pierre, avec carrosses, gardes suisses, gardes nobles, dragons pontificaux. Quatre prands d'Espagne tenaient les cordons du char : les princes de Piombino, Altieri, Doria et di Sermoneta. Le corps fut reçu à l'entrée de la Basilique par le cardinal Mattei. On avait rigoureusement obsei'vé le même cérémonial qu'en 1689 pour les obsèques de Christine de Suède, et en 1735 pour celles de Maiùe-Glémentine Sobieski, femme de Jacques III d'Angleterre.
Marie-Louise de Parme, reine d'Espagne, repose encore dans les souterrains du Vatican, sans que rien dans sa vie licencieuse et superstitieuse d'une trop fidèle élève de Condillac ait justifié cet honneur. Les clefs du caveau de l'urne qui
(i) Elle deyint reine des Deux-Siciles en 1825.
(2) Godoy pensa d'abord se retirer dans les États de Lucques. — Dépêche de M. de Blaeas, 4 janvier 1819. Affaires étrangères, Borne, vol. 953.
contient son cœur sont toujours dans les cartons de l'ambassade; personne depuis plus de cent ans n'est venu visiter ses restes et qui a songé à donner de loin un souvenir religieux à sa triste mémoire?
Ces détails, fournis par les dépêches officielles, sont corroborés par deux gravures de Vincent Teoli : 1° la chapelle ardente de Sainte-Marie-Majeure et 2" « Transporto solenne del cadavere di Maria Luisa de Borbone » . Tirées à 1 000 exemplaires, elles furent payées 150 écus. L'ambassadeur les comprenait dans les frais des funérailles, 18 355 écus romains, auxquels il ajouta la dépense de l'impression de l'oraison funèbre prononcée en « latin » par Tabbé Catalan, auditeur de rote pour l'Espagne.
Charles IV n'était pas là; il se trouvait chez son cousin, le roi de Naples. A peine eut-il la connaissance de ces détails; il souffrait en les recevant d une violente attaque de goutte qui l'emporla la semaine suivante, le 19 janvier. Il était né à Naples le 12 novembre 1748; il ne semblait y être revenu que pour mourir.
Le marquis de San Martino, son majordome, son capitaine des gardes et le prince San Nicandro dirigèrent ses obsèques. De la salle d'Hercule, où il fut exposé, on le porta à l'église de Santa Chiara, autrefois sépulture des princes de la maison d'Anjou. La Cour napolitaine ne sembla pas avoir été affectée outre mesure, son frère Ferdinand IV pas plus que les autres (1). Son testament avait été dicté en présence de l'ambassadeur d'Espagne, M. de Labrador, mais la signature du vieux Roi manquant, Ferdinand VII prélendit l'éluder en ce qui lui déplaisait; confirmant les dispositions faites en
(i) On trouve un autre indice de l'indifférence causée par cette mort : sur la fin de ce Bourbon d'Espagne, il n'y a pas un mot de I anjbassadeurdes Bourbons de France à la cour des Bourbons de Naples : le duc de Narbonne-Pelet. — Affaires étrangères. Naples, vol. 142.
faveur des domestiques il ordonna de regarder comme nul tout le reste, entres autre l'article des dettes qui, malgré les trois millions de pension annuelle, ne laissaient pas d'atteindre un fort joli chiffre. On profita même de la circonstance pour renouveler à Manuel Godoy la défense expresse de retourner en Espagne.
Des événements critiques troublaient alors la péninsule ibérique et la flotte était occupée à conduire en Amérique des troupes pour essaver de contenir la révolution du Pérou, il fallut attendre « l'occasion » d'un bâtiment en partance pour Barcelone pour que le corps du débonnaire et médiocre roi fût transporté dans son royaume. — A l'Escurial, il repose maintenant dans le « Panthéon des Rois » à sa place, entre son père et son fils. — A Rome, sa mort passa pleinement inaperçue. Il courut seulement un sonnet, composé par Agnello Giordani, membre, sous le nom de " Mitylène » , de l'Académie des Arcades, où le vieux roi est comparé à Numa!
Sa fille, la reine d'Étrurie, avait sollicité le bon plaisir du Congrès de Vienne pour retrouver des Etats que d'illustres diplomates distribuaient alors avec un dédain parfait des droits des princes et des traditions des peuples.
A cette loterie gouvernementale, le petit duché de Lucques échut donc au fils de Marie-Louise de Bourbon qui devait exercer la régence; tandis que Marie-Loviise d'Autriche, ex-impératrice des Français, recevait Parme et Plaisance, dont la possession devait revenir (il en fut ainsi trente ans plus tard) au duc de Lucques à la condition pour ce dernier de résigner alors son premier duché à la Toscane.
Marie-Louise de Bourbon s'éteignit, à peine âgée de quarante-deux ans, au mois de mars 1824. Elle voulut être ensevelie en habit de dominicaine, ce qui pourrait être un témoignage du souvenir gardé aux religieuses dont elle avait reçu l'hospitalité un peu forcée au monastère de San Dôme-
nico e Sisto (I). — A cette princesse d'une volonté molle on prodigua le marbre. Sur la grande place de Lucques une élégante statue de Carrare; et dans les caveaux de TEscurial, où elle se repose d'une vie balloT:tée entre l'Espagne, la France et l'Italie, on lui donna un tombeau tout blanc sur lequel se lit la sage et mélancolique inscription qui convient à toute sa race :
Est humana gloria fugax :
Disce mori.
(1) Elle a laissé, de la plume de quelque secrétaire, à la date du mois de mars 1814, des Mémoires écrits en italien, et depuis traduits en français et en anglais. Ils tombent, avec des détails qui ne sont pas sans valeur, naturellement dans l'apologie.