CHAPITRE XI
CHARLES IV ET LA REINE d'ÉTRUBIE
I. Charles IV à Gompiègne. — Marseille lui est assigné comme résidence. — L'installation rue Mazade. — La vie de la famille royale. — Le prince de la Paix. — Difficultés pécuniaires. — Départ pour l'Italie (mai 1812).
— Voyage de Marseille à Rome. — Arrivée au palais Borghèse.
II. Marie-Louise de Bourbon, reine d'Étrurie. — Reléguée à Gompiègne puis à Nice. — Tentative d'évasion. - — Antoine Sassi della Tossa et Chifenti. — La Reine conduite à Rome au couvent des Dominicaines. — M. deNorvins.
III. Réunion de la famille royale (juin 1812). — Les distractions de Charles IV.
— La restauration de 1814 les laisse à Rome. — Obsèques delà Reine (1819).
— Mort du Roi (janvier 1819). — La iin de la destinée de la reine d'Etrurie.
— A l'Escurial.
Les relations dramatiques de Napoléon et de l'Espagne commencent avec les Bourbons Je Madrid, cette tragédie doit finir par eux. Charles IV et Marie-Louise, ceux qu'on appelait " les vieux Rois " , pouvaient exciter une certaine pitié pour leurs malheurs, mais l'insignifiance du premier et la légèreté de la seconde ne permettaient de leur accorder qu'une faible commisération. La bonhomie avec laquelle le monarque détrôné acceptait son sort lui valait cependant la sympathie des populations auprès de qui il était désormais appelé à vivre.
Quand il eut abdiqué à Rayonne, on l'avait dirigé vers Fontainebleau; le :25 mai 1805^, il s'y arrêtait et de là gagnait Gompiègne qui lui était assigné comme résidence. Le château
était digne d'un descendant de Louis XlV. Il y resta peu de temps. A Tarrivée, il remit au général Reillc une lettre poiir Napoléon où il se louait des égards qui lui avaient été rendus sur la route. Puis, dès le 5 juillet, il demandait à aller trouver dans le Midi un climat plus doux; ce qui amena un ordre bien caractéristique de l'Empereur : a Charles IV quittera Compiègne quand il voudra; il voyagera en roi ou incognito, à son choix... à ses frais. — Il veut aller à Nice, très bien. La reine d'Etrurie ira avec lui, oh en Toscane, à son choix. Si Charles IV veut aller à Monaco, très bien encore. — Godoy, homme de peu de conséquence, restera à Paris, s'il veut. — Comme ce départ de Compiègne rend le château libre pour moi, qu'on accélère le départ de Charles IV. — M. de Rémusat est chargé de tous les détails (I) . »
Avec les derniers jours de l'élé on se mit donc en roule; on fit une assez longue escale à Aix-en-Provence et l'on atteignit Marseille, ville qu'avait choisie Charles IV. Il attendit au château de Saint-Joseph, appartenant au maire, baron Anthoine de Saint-Joseph, que fussent prêtes les maisons où il allait loger : rue Mazade, lui, la reine et l'inséparable Godoy; rue Petit-Saint-Geniés, la fille de ce dernier et les gens de la suite. Les propriétaires (2) avaient profité de la bonne aubaine d'un locataire d'un rang si illustre pour majorer les loyers de leurs immeubles qui de 20 000 passèrent à 65 000 francs. L'entrée, le 18 octobre, revêtit une apparence solennelle par le défilé de ces grands carrosses de gala espagnols, de forme surannée, aux livrées magnifiques et défraîchies qui attiraient l'attention, la curiosité, peut-être les sourires de la foule. — Et la vie quotidienne s'établit aussitôt dans sa régularité monotone.
(i) Ordre de l'Empereur à Duroc. Hayoïiiic, 15 juillet 1808. Manuscrits. Fonds français, n" 6596.
(2) MM. Majastre, Martin, Rolland et Gielse.
La journée du Roi est toujours la même : le chocolat du matin, la messe, une promenade à pied dans les rues, accompagné du Prince de la Paix, suivi de deux domestiques, et, à la faveur de cet «incognito » relatif, l'approche des mendiants qui se pressent sur le passage, pour une aumône qu'on ne leur refuse pas. — A midi, le dîner; table abondante, presque somptueuse, avec l'étiquette de la Cour respectée; le Roi découpe lui-même, avec cette maestria alors en usage chez les maîtres de maison; il est servi à genoux, il boit des boissons glacées toute l'année, souvenir sans doute des azucarillos de l'Espagne. Le repas, assez court, est suivi d'une légère sieste.
L'après midi amène la distraction de la musique dont Charles IV fut toujours passionné, sans y avoir montré autre chose que de la bonne volonté. Il forme un trio avec Duport, le violoncelliste incomparable (I), et Boucher son premier violon. — Si le temps est pluvieux, les tables de jeu sont dressées, une partie de cartes s'organise. S'il est beau, c'est la promenade, le plus souvent dirigée vers le petit castel, la bastide de Mazargues, dont le roi a fait l'acquisition. Charles IV, Marie-Louise, l'infant François de Paule sont montés dans une première voiture que traînent six mules aux pompons rouges, avec cocher français et postillons espagnols. Arrivée dans la campagne. Sa Majesté descend et marche, entourée de ses gens qui faisaient la haie sur la route. On est rentré à 8 heures pour un souper frugal. A 10 heures le coucher du Roi (2).
Assez souvent, il monte à cheval, on lui amène un beau coursier andalou et il part. — Marie-Louise ne sort qu'en voiture; pas une fois elle ne quitta ses appartements pour marcher un peu. Elle vit retirée et ne voit personne. L'Infant, au contraire, entreprend de longues promenades, accompagné
(1) Duport resta attaché à ia musique du roi d'Espagne, de 1S08 à 1812.
(2) Notice sur le séjour a Maraeille du roi d'Espagne Charles IV, par un Vieux Marseillais. In-S», Marseille, 1826.
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de son précepteur, personnage assez curieux, énigmatique, mêlé aux résistances catholiques du temps (!). II se nomme l'abbé Escolasse de la Bruyère (2). On lui trouve une mine rébarbative et, au reste, une figure déplaisante par une tache de vin qui dépare sa joue gauche. — l^a police, mise en éveil sur ses agissements, saisit sa correspondance et l'arrêta au mois de septembre 1811; on ne le remit en liberté que plus d'un an après, sans qu'on ait pu rien relever de précis contre lui.
Charles IV porte des habits de drap très fin, de couleur claire, des culottes courtes, un gilet blanc, des manchettes de batiste, des bottes à revers, un chapeau rond; à la boutonnière le ruban de ses ordres et une petite décoration presque imperceptible.
Le préfetdu déparlement, l'ancien conventionnel et régicide Thibaudeau, l'a accueilli officiellement à son arrivée, par ce compliment qui dénote bien ses sentiments désinvoltes et révèle sous quel angle il considère toutes choses : « Sire, je viens offrir mes hommages à l'ami de l'Empereur. » Il est volontiers railleur et souvent peu poli. Le chef du diocèse, l'archevêque d'Aix, Mgr de Gicé, l'ancien ministre de Louis XVI, y met plus de formes, il est lui-même toujours bien accueilli (3). L'Empereur trouve toutes ces courtoisies excessives et c'est de sa plume la plus sèche qu'il mande à Bigot de Préameneu, le ministre des cultes : « Faites-moi connaître pourquoi l'archevêque d'Aix a ordonné une neuvaine
(1) C'est lui, qui, à Marseille, recevait de» mains d'André Morelli, valet de chambre de Pie Vil, emprisonné à Savone, les pièces qu on se proposait de faire parvenir aux cardinaux exilés et qu'à son tour l'abbé de la Bruyère transmettait à Lyon, à Bertaud du Coin, d'où elles arrivaient à Paris, par les soins de Franchet d'Esperey. — Voir : Geoffroy he Gr.vndmaisOn, Napoléon et les cardinaux noirs, p. 109.
(2) Il était Normand, né à Saint-Lô en 1766.
(3) Il mourut d'ailleurs dès le 22 août 1810.
parce que la reine Louise était malade et pourquoi Von fait prier pour des individus, sans la permission du gouvernement. (1) 11
Il est certain que le clergé est déférent pour les princes et se sent pressé de correspondre à leurs habitudes de piété; ainsi, le jour de la Fête-Dieu, le curé de la paroisse Saint- Victor, M. de Glappiers, fait passer la procession devant les fenêtres du Roi qui se tient au balcon, à genoux, portant le grand cordon de Charles III avec la Toison d'or, la Reine parée de ses diamants.
Lgalement, le commissaire général de la police, Permon, fréquente assez fréquemment rue Mazade, son rôle l'y porte; il a des manières déférentes, de grands égards et paraît vouloir se rendre agréable. Sa sœur, la duchesse d'Abrantcs, dit, dans ses Mémoires (2) qu'elle lui avait recommandé celte conduite et s'en applaudit.
Le prince de la Paix, le commensal habituel, mène une vie plus extérieure, il a une petite loge à la Comédie. Ce ^ gros garçon, rubicond, avec des yeux à fleur de tête cachés par des lunettes », s'habille avec soin; on lui voit généralement un habit bleu à boutons d'or. Il affecte de porter le ruban de la Légion d'honneur. Sa bourse n'est pas très garnie; il écrit à Champagny, minisire des Relations extérieures, pour rappeler les promesses faites à Rayonne, fort oubliées à Marseille; il dit qu'il avait à Madrid, chez ses banquiers, des dépôts d'un million et demi provenant de la vente de ses laines, mais qu'ils ont été versés au Trésor, tandis que ses troupeaux eux-mêmes étaient confisqués : donc plus d'argent et plus de capital, il est obligé de vivre d'emprunts (3).
(1) 3 mars 1809. AF IV, 879. — LKCBsrnK, Lettres Inédites de Napoléon I", t. I, 287.
(3) 1" mai 1809. Espaç^ne, vol. 679, fol. 7.
Vers le même temps, son frère Diego, duc d'Almodavar, aussi mal en point que lui, sollicite son entrée dans l'armée française, tout au moins dans les troupes à la solde du roi Joseph (1).
La chapelle du Roi est desservie par sept ou huit moines espagnols, d'une vie exemplaire et tout absorbés par leurs devoirs de piété. Le service de la bouche est nombreux, comme pour une chose d'importance : maîtres d'hôtel, chefs d'office, cuisiniers, marmitons, sommeliers, pâtissiers, confiseurs, etc. Mais les frais montent vite, les notes s'accumulent, les traitements sont mal payés, alors c'est la gène d'une petite Cour en détresse. En 1811, la vaisselle du Roi est portée au mont-de-piété; on vend même des pièces d'argenterie. A la foire de Beaucaire, Charles IV envoie trente chevaux de ses écuries pour faire un peu d'argent (2). Il veut emprunter 500 000 francs sur ses diam.ints; il veut aller à Paris parler lui-même à l'Empereur (3). Voyage naturellement impossible et qui serait sans effet, car au contraire, Napoléon réduit à 2 400 000 francs la pension rovale arrêtée d'abord à 7 millions et demi, et encore stipule-t-il que ce sera « jusqu'à ce que l'Espagne puisse faire ces paiements (4) » .
Aussi le malheureux « ancien monarque » se trouve-t-il accablé de dettes, il ne paye ni fournisseurs ni domestiques; son trésorier, M. Félix de Viergol, écrit au maire de Marseille: « Nous nous trouvons dans la dernière misère et il n'y a pas même du crédit pour dîner. Je vous prie de voir si vous trouvez un moyen pour nous secowrir (5). »
Un banquier fait une avance de 230 000 francs, mais ensuite refuse une traite de 12 000 francs pour diverses
(1) 20 décembre 1809. Espagne, vol. 680, fol. 302.
(2) AF IV, 1506, Bulletin de police.
(3) Id., 5 août 1809.
(4) Lettre à Mollien, 20 novembre 1809. AF IV, 1680.
(5) 14 février 1809, billet original. Espagne, vol. 678, fol. 162.
dépenses de table qui lui est présentée. L'ancien agent de Godoy, Isquierdo, qui se trouvait alors à Paris (l), sollicite pour obtenir la fin de cette situation précaire par une noie qu'il porte un soir au château des Tuileries, mais il ne parait pas avoir été reçu, ni écouté. De même, c'est en vain que le colonel Gailhé de Geyne (2), premier écuyer de Charles IV, vient à Paris (3), pour implorer, le mot est exact, le paiement retardé des pensions : « Un seul mot, un seul regard, et Votre Majesté peut rendre cette famille au bonheur, et prévenir les tristes effets que pourrait produire la crainte d'avoir déplu et de ne plus inspirer à leur puissant protecteur un intérêt qui fait tout leur espoir et leur existence (4). »
La vie s'écoulera désormais dans cette position misérable, entre des recettes aléatoires et des dépenses supérieures. Charles IV peut regarder avec mélancolie l'état des paiements stipulés par le traité de Bayonne et comparer les promesses avec les réalités ; c'est 10 165 954 francs qu'il estime devoir toucher et lui être déjà dus (5). Ce n'est pas un dédommagement pour lui de se plaindre des procédés vexatoires de la police, d'énumérer les querelles de son entourage, les mesquineries des subalternes. Napoléon reçoit ces missives, ne les lit pas et se
(1) Il demeurait, 1, rue Lepelletler. 2 février 1809. Espaanc, vol. 678, fol. 110.
(2) Officier français au service d'Espagne, puis passé à larmée de Portugal, et employé de nouveau auprès de Charles IV.
(3) II descendit à l'hôtel de Toscane, rue de Richelieu.
(4) Requête à l'Empereur, i.8 février 1809. AF IV, 1681.
(5) (État au 19 novembre 1809) des paiements. AF IV, 1680.
Roi Charles