II
(2) Mémoires, II, 295. — Pour toute cette administration de Valence, voir le chapitre xviu des Mémoires du maréchal.
et des dépenses pour Tannée 1812, dans le gouvernement de Valence, » mémoire envoyé au duc de Feltre par le duc d'Albuféra. On trouve qu'en trente-quatre mois d'occupation, les recettes en argent ont atteint 51 547 047 fr. 63, et les perceptions en nature : 50 754 828 fr. 83, soit un total reçu de 102 301 876 fr. 46. Le produit des douanes figurait pour 1.264 647 fr. 57, les confiscations des denrées coloniales pour 1 340 954 fr, 75. Tous ces fonds avaient été versés dans la caisse du payeur central, sauf 6 millions dans celle du roi Joseph.
Quatre-vingt-dix millions de biens séquestrés avaient été administrés par et pour le domaine impérial.
Les renseignements des Archives de la Guerre semblent devoir être retenus, car ils étaient vérifiables par les autorités sur des pièces officielles; ceux établis d'après des souvenirs ou des papiers personnels pouvant demeurer moins certains et moins précis.
Le maréchal avait voulu achever d'abord la soumission du pays. Il le fallait par une action militaire. La petite place de Peniscola, assise sur un rocher qui domine la mer, fut entourée, attaquée, enlevée. Une belle affaire à Altafala (24 janvier 1812) mit en fuite le général Lacy qui rôdait près de notre armée de Catalogne (1). Notre conquête de Tarragone
(1) Dans ses Mémoires (II, 244), le duc d'Albuféra attribue au général baron d'Erolc'S un aveu honorable après cette défaite, mais aux Archives de la Guerre, le rapport est signé du général espagnol Lacy (et daté de Berga, 5 février 1812) qui, expliquant à sa façon son insuccès, ajoute ce témoignage précieux pour nos soldats: «Il faut avouer que les Français ont agi en cette occasion, envers nos prisonniers, avec une humanité au-dessus de tout éloge et que le général
fut défendue d'une surprise tentée par des corps espagnols audacieux. L'armée d'Aragon se trouva malheureusement appauvrie par les prélèvements incessants qu'ordonna Napoléon alors tout occupé de ses grands préparatifs pour la campagne de Russie. Il rappela tous les Polonais qui servaient dans la péninsule. Suchet perdit ainsi les 1", 2" et 3" régiments de la Vistule, plus ses escadrons de lanciers; il dut aussi voir s'éloigner, non sans regrets, les divisions du général Reille portées sur l'Ebre pour défendre la Navarre contre Mina, Mendizabal, l'Empecinado; il lui fallut détacher la division du général Palombini pour repousser en Castille les généraux Montijo, Villacampa et Bassecourt. Déçu, fatigué, malade, il réitérait en termes expressifs et un peu pompreux son désir de revenir en France : « Plutôt je serai opéré, plutôt je pourrai continuer à consacrer à mon souverain bienaimé, tous les instants de ma vie. » Mais l'Empereur ne voulait pas voir s'éloigner de son poste un si bon serviteur, il l'invitait à y demeurer (1) et pour l'y retenir lui envoya son premier chirurgien, le baron Boyer avec son gendre, le docteur Roux. Le maréchal demeura fort satisfait de leurs soins (2), il regretta seulement que les guérillas, près de Tarragone, eussent empêché de passer au retour le docteur Bover, a cet homme intéressant » dont il s'était efforcé de hâter le retour en France (3) .
Lauiarque, qui les commandait, a acquis plus de gloire par la touchante générosité qu'il a manifestée que par la bravoure incontestable de ses troupes. >i
(1) Il fallait à cette heure que chacun, coûte que coûte, demeurât où il était. Aux Archives de la Guette, à une dernande de congé apostillée par le duc de Raguse, l'Empereur écrit en marge : « Point de congé » . — Et Berthier ajoute : « Cette décision de l'Empereur doit servir pour toutes les demandes de congé, n — 31 janvier 1812.
(2) De Valence, le 1*^' avril, il écrivait au général Reille : « L'habile opéraîeur M. Boyer part cette nuit pour retourner à Paris; il me laisse son gendre dour me soigner, ma convalescence est en bonne voie. » Archives de la Guerre. (Papiers Reille.)
(3) Suchet à Berthier, Valence, 23 avril 1812. Archives de la Guerre.
Avec des forces réduites de près de 20 000 hommes, le duc d'Albuféra parait de son mieux aux éventualités successives La situation générale empirait autour de lui. Le 3 mai, s'étant dégarni du 114' de ligne pour le placer à Guença et recevant du roi Joseph l'ordre d'envoyer une division à Madrid, il fait tristement l'aveu au général Reille qu'il va se trouver à Valence avec 6 000 hommes seulement.
Et cependant, ajuste titre il devait se préoccuper de l'arrivée prochaine des Anglais. Une flotte britannique partie de Sicile, une première division le 7 juin 1812, venant de Palerme, une seconde, sortie de Messine le 21 juin, comprenant l'une 14 bâtiments de transport, une frégate et un brick, l'autre 29 transports, une frégate, 2 corv^ettes et 2 bricks, amenait un important corps de troupes sous le commandement du général Maitland. Le port de Mahon était leur point de réunion, de là, ils devaient débarquer en Catalogne, attaquer Tarragone et Barcelone. Le 9 juillet, on les signalait à Suchet.
Dix jours après, une escadre anglaise, sortie d'Alieante, s'approchait de la côte d'Albuféra, mais un vent violent l'obligea à gagner le large. Le 9 août, 200 voiles parties des Baléares, portant à bord 20 000 hommes de troupes de débarquement, s'arrêtaient à Alicante; ils venaient appuyer, à leur manière, l'effet de la bataille des Arapiles et le succès de leurs compatriotes avec Wellington.
Inutilement, ils bombardèrent Palamos; et l'annonce de l'arrivée de l'armée du Centre, apportant des renforts à Suchet dégarni de monde, les fit repartir. Le maréchal avait échappé à un danger immédiat que sa bravoure n'aurait pas redouté; mille difficultés d'un autre genre surgissaient entre lui et Joseph.
Le Prince s'était d'abord offusqué que les domaines d'Albuféra donnés au vainqueur fussent qualifiés dans le décret de
« fiefs de la Couronne impériale u , et regrettait que son Trésor si pauvre fût privé des riches revenus des pêcheries qui lui étaient attribués depuis la confiscation des biens du Prince de la Paix.
L'administration indépendante de la province de Valence déplaisait également au « Roi d'Espagne » , qui constatait avec grand déplaisir l'accueil très froid réservé par le Maréchal au duc de Santa-Fé envoyé pour établir des préfets joséphistes dans son commandement. Sans faire allusion aux pouvoirs que Santa-Fé invoquait, Suchct s'était contenté de lui faire répondre non sans ironie que s'il poursuivait son vovage « il serait bien aise de cette occasion de faire connaissance avec lui » (l). Leurs rapports demeurèrent donc dans la politesse la plus banale et le ministre du roi Joseph retourna comme il était venu, à Madrid, quand il apprit, le 18 mars, que le baron de Fréville était nommé, à Paris, intendant de la province (2). Il se vengeait de son insuccès par de petits procédés d'étiquettes en ne donnant pas, selon le protocole, à qui de droit son titre de duc d'Albuféra, et en continuant à l'appeler : « M. le Maréchal d'Empire, comte Suchct. »
Cn autre grief s'éleva à propos de la collation des cures, dignités et bénéfices, dont le Maréchal disposait sans contrôle; le Roi prétendait qu'on lui eu référât. Suchet répondit qu'étant chargé de la haute police dans la province qu'il gouvernait, les matières ecclésiastiques faisaient partie de cette attribution (3). Et le Roi, qui s'épanchait dans des conversations intimes avec La Forest sur ses déceptions de tout genre, ajoutait avec tristesse : « Ce n'est plus le même
(1) Dépêche du comte de La Forest, iS février 1812. — Corre$pondance , VI, 95
(2) Id., VI, 159.
(3) Dépêche très curieuse de La Foresl, () aiai 1812. — Correspondance , ■ VI, 216.
132 LESPAGNE ET NAPOLÉON
homme depuis qu'il est couvert de gloire et d'honneurs. " Malgré leur parenté et leurs bons rapports antérieurs, le fait d'être tout à coup sous le commandement direct du Roi avait amené entre Joseph et Suchet des relations plus difficiles encore quand il s'était agi des choses militaires. Joseph voulait disposer des troupes du Maréchal, qui s'y refusait. Invité à l'obéissance (3 juin 1812), il offrait sa démission (l). Puis, aux billets incessants qui lui parvenaient du prince, il prit le parti de ne pas répondre.
C'était donc sans grande sympathie qu'il verra arriver à Valence, ù la fin d'août 1812, le Roi suivi d'une foule innombrable de fugitifs, sans asile, sans défense et sans pain. Il ne pouvait leur refuser l'hospitalité et il a noté avec complaisance dans ses Mémoires (2) les dépenses qu'ils lui coûtèrent : Il Deux millions en lingots furent mis à la disposition du Roi. Sa garde fut habillée à neuf et l'armée sous ses ordres reçut, pour effectuer son retour dans la capitale, des approvisionnements de tout genre. Plus de 9 000 malades, blessés ou réformés, trouvèrent dans nos cantonnements et dans nos hôpitaux tous les secours dont ils eurent besoin et, à mesure qu'ils se rétablissaient, reçurent chacun un mois de solde, une capote et une paire de souliers, pour être en état de retourner à leurs corps ou de rentrer en France. »
Tovit cela était vrai, mais la capacité du maréchal souffrait d'être subordonnée aux ordres d'un prince qui en possédait si peu. Le recul des armées françaises du Nord, du Centre et d'Andalousie compliquait, en entourant les événements d'un
(1) «Je me trouve dans la désagréable nécessité d'engager V. M. à demander à l'Empereur de me donner un successeur qui, plus heureux que moi, puisse être cru dans ses rapports avec V. M. « — 30 juin 1812.
Voir aux Archives de la Guerre une lettre de plaintes du duc d'Albuféra au duc de Feltre, 24- juillet 1812.