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CHAPITRE III

I. Suchet, général heureux. — Son portrait. — Commandement de 1 armée d'Aragon. — Son administration, adresse et sagesse. — Pointe aveaturease sans succès sur Valence.

II. La campagne obsidionale. — Prise de Lérida (i4 mai 1810), de Mesquinenza (8 juin), de Tortose (janvier 1811), de Tarragone (28 juin 1811). — Suchet Qomjné maréchal de France. — Prise de Montserrat.

m. Marche sur Valence. — Siège de Sagonte. — Blake s'approche pour faire lever le blocus, il est repoussé. — Le général Heille vient renforcer Suchet. — Capitulation de Valence (9 janvier 1812) et de l'armée de Blake. — Le maréchal Suchet est créé duc d'Albuféra.

IV. Pacificateur et administrateur. — Le jardin de Valence. — Contribution de guerre. — Gestion loyale. — Sécurité. — Détente des esprits. — Recettes. — Dépenses.

V. Action militaire. — Prise de Peniscola. — Maladie du maréchal. — -Menaces des flottes britanniques. — Difticultés avec le roi Joseph.

En face de ces tristes spectacles, on peut placer des épisodes plus heureux.

Au milieu des demi-succès, des hésitations, des retardements, des incertitudes, des brouillards et des ombres, TEmpereur ne ressent que des désillusions; son orgueil l'empêche seul de les manifester; il maintient ses suspicions sur les capacités de son frère et charge d'ordres hâtifs, parfois contradictoires, toujours lointains, ses généraux. Il en est un qui lui procure de légitimes satisfactions, car il aime les gens

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heureux, et Suchet, en ces années 181 1 et 1812, se montre tout ensemble vainqueur et pacificateur.

C'est une des belles figures de Tétat-major impérial et la Fortune a été fidèle à ce guerrier qui lui a demandé beaucoup sans épuiser auprès d'elle son crédit. Il possédait les avantages extérieurs : sa taille moyenne était bien proportionnée, sa démarche correcte; sous un front dégagé des yeux intelligents donnaient à toute sa physionomie un air de calme imposant et presque doux; le nez est légèrement busqué, l'expression caractéristique réside dans la bouche dont les lèvres arquées manifestent à la fois de la bonne humeur et le goût de la vie. La tête dans son ensemble est belle.

Son caractère était égal, sa prudence sage et sa modération naturelle. Il avait traversé la Révolution avec adresse sans s'y compromettre trop ni entacher sa réputation. Colonel à vingt-six ans, général de division à vingt-neuf, il avait conquis ses grades par des actions d'éclat et, n'en ayant pas obtenu cependant toutes les récompenses que d'autres, à côté de lui, recevaient plus abondantes, il augmentait ses mérites de ce prestige que donne l'ingratitude aux services méconnus. — Soucieux en même temps de ses intérêts et de sa gloire, préoccupé de son avenir à une époque où toutes les ambitions étaient ouvertes, il s'était adroitement rapproché de celui qui distribuait les faveurs, par son mariage, le 16 novembre 1808, avec Honorine Anthoine de Saint-Joseph, ce qui le faisait le neveu de cette Désirée Clary (qui avait dû épouser Napoléon Bonaparte au lieu de Bernadotte), le neveu de la reine Julie et du roi Joseph, lequel, en bon parent, ne manqua jamais de porter son éloge auprès de l'Empereur.

L'année suivante, il avait trente-sept ans et se trouvait chargé des lauriers gagnés à l'armée d'Italie, à Ulm, à Auslerlitz, à léna, à Poltosk, quand il fut envoyé commander

larmée d Aragon, en avril 1809. C était une marque de confiance. Il sut y répondre.

Il trouvait une troupe disloquée par le nombre des blessés, des malades et le départ des régiments dirigés en Allemagne vers les rives du Danube. Il réorganisa de son mieux ces forces affaiblies, harcelées par les Espagnols, et quand Blake, à la tête de l'armée de Valence, s'approcha de Saragosse, l'armée d'Aragon lui infligea deux défaites cruelles à Maria et à Belchite (15 et 18 juin) .

Tâche plus difficile, il fit vivre ses soldats sur le pays occupé et, succès plus inattendu, sans molester les habitants, tant il mit d'ordre, de régularité, d'habileté et de discipline à son administration.

Il empêcha qu'on enlevât le trésor de ^otre-Dame-del-Pilar (vases sacrés, candélabres d'or et d'argent) ; là commença sa popularité auprès des Aragonais. Il fut aidé dans sa pacification par l'évéque d'Huesca, le père Santander, plus tard archevêque de Séville, et quelques Espagnols distingués. La situation financière était lamentable; en levant une contribution extraordinaire en argent pour la solde de la troupe, Suchet exigea qu'elle fût dépensée sur place et revint ainsi aux habitants par une heureuse circulation. Des contributions en nature étaient attribuées à la subsistance même de l'armée; presque tous les propriétaires riches avaient quitté la province, les terres restaient sans culture; le général Suchet retrouva des laboureurs en protégeant leur travail et gagna leur confiance en achetant leur blé qui passa de 16 francs à 32 francs le quintal. Trois centres d'approvisionnement pour la troupe (grains et farine) furent créés à Lérida, Tortose et Mora. La nécessité d'acheter des bestiaux fit monter le prix de la viande, mais enrichit les vendeurs; les troupeaux furent répartis sur pied aux régiments, ce qui permit la surveillance; les hommes pourvus de deux jours de m. g

vivres sur le sac. L'administration civile fut réservée aux corrégidors et les pouvoirs judiciaires aux alcades; les actes du gouvernement furent rendus au nom de l'Empereur, sans ])rotestation des habitants. La loterie fut supprimée, des douanes organisées, on exigea des comptes financiers des Communes. Des travaux utiles furent continués ou entrepris, ce qui apporta des salaires à la classe pauvre : tel le canal impérial, les fontaines de Sai-agosse, les hospices de Huesca et de Teruel; on répara la Plaza de toros, des courses y furent données, la police locale réorganisée.

En réprimant les abus, le généi^al se fît une réputation de justice qui agréa fort aux Espagnols, car il se montrait impitoyable pour punir les vols. Il fit passer en jugement trois commandants de place : l'un fut condamné à un an de prison et tenu de restituer. Il fit réintégrer au Trésor une somme de 10 000 francs par un officier supérieur négligent « dont par ailleurs il estimait la bravoure » (1). Il ne craignait pas à l'occasion la manière forte, il le dit lui-même. « Les difficultés ne m'arrêteront pas. Je ferai enlever jusqu'à la dernière piastre pour approcher de l'exécution des ordres de l'Empereur " (2). Il lui fallut donc brûler à contre-cœur, mais impitoyablement, sur la place de Saragosse, les marchandises anglaises qu'il avait en vain demandé de taxer seulement, au moment du blocus continental.

Il a reçu d'autres ordres du roi Joseph. Celui-ci entreprend alors son expédition d'Andalousie et voudrait que l'armée d'Aragon descendît lui prêter main-forte et prît Valence. — Suchet accède et part pour ce qu'il appelle, dans ses Mémoires^ « l'excursion du 3' corps. »

Elle est malheureuse : il n'a pas d'artillerie suffisante et

(1) Lettre manuscrite de Sucliet à Berthier, octobre 1810. — AF IV. 1626, i" dossier, pièce 19.

(2) Ibid., 19 mars 1810.

les Valencieas, au paroxysme de l'enthousiasme patriotique, ne lui ouvrent pas leurs portes. — L'Empereur, qui ne veut voir que les résultats, entre dans une violente colère :

Le général Suchet a été malgré mes ordres à Valence ; il en est revenu très légèrement; il a compromis mes troupes. Cette conduite n'a nullement répondu à mon attente. Il est indispensable que le général Suchet répare ses sottises (Ij.

Cette lettre, plus que sévère, et en partie ine.vacte, est datée de Paris du 20 avril; Suchet avait déjà commence cette campagne de deux années, 1810-1812, à laquelle on a donné le nom d'obsidionale^ car, en vingt mois, il va s'emparer de plus de places fortes que de célèbres généraux n'en ont conquis dans toute leur carrière. Dès le 13 avril 1810, il débuta par l'investissement de Lérida, où avait échoué le Grand Gondé; le 19 son divisionnaire Harispe repoussait victorieusement la sortie du gouverneur Gonsalez, puis, le 23, à Margalef l'attaque de Henri O'Donnell qui venait secourir les assiégés. Le 29, Haxo ouvrait la tranchée, la ville capitulait le l^ mai. — Il en sera de même, le 8 juin, pour Mesquinenza; ce qui nous assurait le passage entre l'Aragon et la Catalogne.

En effet, Macdonald, qui commandait l'armée de cette dernière province, vint rejoindre Suchet à Lérida (août 1810). Il leur fut facile de s'entendre, ces deux chefs avaient des qualités semblables. Napoléon leur faisait transmettre ses

(1) L'Empereur à Berthier, 20 avril 1810.

ordres en ces termes impératifs qui n'admettent pas d'opposition bien qu ils fassent trop souvent mal exécutables. La lettre du prince de Neuchâtel à Suchet est tranchante comme un coup d'épée :

L'Empereur, monsieur le général comte Suchet, me charge de A^ous faire connaître que son intention est, qu'aussitôt que vous aurez pris Tortose, vous mettiez cette place au pouvoir du duc de Tarente et que vous concentriez votre corps d'armée en Aragon... Vous recevrez alors les derniers ordres de S. M. pour partager votre armée en deux corps, vous marcherez avec le premier, composé d'environ 15 000 hommes, sur Yalladolid, manœuvrant pour appuyer les opérations jusqu'à ce que les Anglais soient battus et jetés à la mer. Aussitôt que les Anglais seraient chassés du Portugal, vous rentreriez avec vos 15 000 hommes en Aragon, et vous vous porteriez sur Valence (l).-.

Quelle singulière conception! Toujours cette consigne puérile : les Anglais « jetés à la mer » . Et faire des calculs sans admettre que l'armée qui aurait remporté ce grand succès — où Napoléon lui-même avait échoué, — reviendrait à son point de départ, sans avoir perdu (tués, blessés, malades, prisonniers, disparus) un homme de son effectif primitif de 15 000 soldats.

Macdonald et Suchet ne s'occupèrent que de prendre Tortose, comme il leur avait été tout d'abord prescrit, Suchet par ses propres moyens, Macdonald partageant 1 opération. Les difficultés étaient grandes, dans ce pays ravagé par la guerre, de faire venir sans encombre l'artillerie qui manquait au premier et de réunir les approvisionnements qui faisaient défaut au second. Les eaux basses de l'Ebre augmentaient l'embarras des transports.

Et puis, le 28 octobre, le duc de Tarente mande à Suchet

(i) lUmbouillet, 17 juillet 18J0.

LE MARÉCHAL SUCHKT 117

que le convoi de France qui doit ravitailler Barcelone épuisé risque d'être enlevé par l'ennemi qui tient les passages des Pyrénées, ce serait la perte de la ville et la perte de la ville serait la perte de la Catalogne ; pour éviter cette « catastrophe sans remède » , il remmène d'urgence ses troupes afin d'écarter O'Donnell qui se prépare à des coups de main hardis. — Il laisse ainsi l'armée d'Aragon seule devant Tortose, contre qui les opérations se trouvent fatalement suspendues.

Pendant ce dernier semestre de 18101a pensée de Napoléon sur les choses d'Espagne s'arrête à des considérations où le siège d'une petite ville de Catalogne ne figure que pour une faible part. A ce moment, les ambassadeurs de son frère Joseph sont à Paris et plaident la cause de l'indépendance du royaume ; il les éconduit. Il projette d'annexer à l'Empire la rive gauche de l'Ébre. Il prescrit l'application rigoureuse du blocus continental. Il lève des contributions extraordinaires qui fourniront la solde des troupes. — Pour les choses militaires, c'est Masséna qui vient se heurter aux lignes anglaises de Torrès- Védras, c'est Soult qui se cantonne à Séville pendant que Victor, devant Cadix, s'épuise en des efforts que secondent Mortier en Andalousie, Sébastiani à Murcie et Grenade, avec plus de bonne volonté que de succès. C'est Madrid presque sans gouvernement et sans force, les guérillas coupant les communications sur tout le territoire.

Voilà donc des mois de luttes incessantes, dont l'armée d'Aragon n'est pas exempte, contre des bandes alertes ou des troupes régulières, à Benicarlo aux bords de la mer, à Mora, à Livisa, à Darroca, à Morella, à Cernova, à Vinaroz, à Teruel, à Alventosa, à Villastar^ à Fuente-Santa, à Falset, à Uldecona. Tous les lieutenants de Suchet y gagnent des lauriers, les généraux Lavai, Abbé, Vergés, Montmarie, Klopiski, Habert, Musnier.

Enfin, ayant ravitaillé Barcelone et installé le général Bara-

guay-d'ltîlliers à Girone et à Piqueras, en Haute Catalogne, le duc de Tarente se trouve libre de redescendre vers Tortose et il rejoint Sochetà son quartier général de Mora. Un nouvel investissement commence aussitôt, le 15 décembre. En vain, les Espagnols tentent des sorties, nos batteries se mettent en action, des parlementaires sont envoyés (l" janvier 1812) et Tortose capitule après un demi-blocus de 6 mois, 27 jours de siège, 13 nuits de tranchée ouverte, 5 jours de feu.

Le succès appelle le succès. Suchet, à peine réconforté en hommes, munitions et vivres, se portera vers Tarragone. A la direction immédiate de ses troupe?, il va joindre le commandement de celles de l'armée de Catalogne, c'est-à-dire en tout 40000 hommes (Français, Polonais, Italiens, Napolitains) et ces derniers, contrairement à leur réputation acquise, montreront des qualités de solidité et de bravoure.

A Saragosse, où il réside souvent, Suchet régularise leurs dépenses, et réclame des frais de représentation, car « il a constamment un couvert très nombreux et a besoin de beaucoup d'argent » (1). Il organise derrière lui ses garnisons, ses postes de sûreté, ses courriers.

Mais voici une novivelle fâcheuse bien inattendue : par la trahison de deux espions introduits dans la place, Figuières vient de tomber entre les mains des Espagnols (2). C'est un puissant réconfort moral pour eux qui en font grand éclat; ils l'exploitent de toutes manières (3).

Par contre, Macdonald s'émeut, et insiste auprès de Suchet pour qu'il lui renvoie les régiments à lui confiés, sous peine

(1) Lettre à Berthier. Archives rie la Guerre.

(2) llapport du général baron Guillot, 10 avril. Archives de la Guerre. Lettre de Jean-Anlhoine Martinez au général Baraguay-d'Hiltiers, 21 avril. Archives de la Guerre.

(3) Aux avant-postes français devant Cadix, ils firent circuler un petit imprimé vantant ce succès et transformant la surprise en triomphe. — Sébastiani à Soult, 25 avril 1811. Archives de la Guerre.

de ne pouvoir conserver ses communications avec laFrance (1) . — Suchet est bon camarade et confiant en son étoile : il se démunit et se décide rapidement à partir coûte que conte avec ce qu'il a de prêt. Le 27 mars, ayant payé à toute l'armée un mois de solde, il quitte Lérida, six jours de vivres sur le soldat, la farine sur des voitures et des mulets, ses caissons de munitions remplis. Le 4 avril, des marches assez pénibles le conduisent devant Tarragone au moment où de son côté se présente une escadre anglaise qui vient épauler de ses canons les Espagnols dont les créneaux sont déjà bien armés.

Transporté par d'avitres bateaux britanniques, Gamjxïverde, qui a été repoussé quand il a voulu ravitailler ses compatriotes à Figuières (2), Gampoverde arrive pour prendre entre deux feux les F'rançais qui se trouvent à la fois assiégeants et assiégés.

Cette espérance, qui n'est pas sans probabilité, augmente la confiance du gouverneur Contreras qui repousse tout accommodement, refusant même de recevoir des parlementaires. Mais les actes valent mieux que les fanfaronnades. Strehet enlève le fort de l'Olivo, il occupe de vive force la basse ville et Campoverde s'approchant de trop près, bien qu'avec 14000 baïonnettes et 2 000 chevaux, est contenu, il hésite, prend peur, recule, fait demi-tour et laisse libre le terrain.

(1) A cette heure, tout le monde sollicite son voisin : Masséna demande à Bessières un secours de vivres, car il n'a rien trouvé à Salamanque (15 avril). Soult demande à Joseph des renforts (18 avril) et à Berthier de l'argent, de la poudre et des bombes (20 avril). Macdonald supplie Suchet de » voler à son secours » et ce dernier réclame à l'armée du Nord de lui envoyer au plus vite des détachements afin de contenir derrière lui l'Aragon. Ai-chives de la Guerre.

(2) Campoverde voulait faire entrer un convoi de 800 mulets et bœufs. Tl avait sommé Baraguay-d'Hilliers de se retirer, « pour éviter l'effusion de sang. « — Baraguay répondit : « La proposition de votre général est d'une insolence révoltante. 11 est à la tête de son armée, je suis à la tête de la mienne. Diteslui que dans un quart d'heure il sera battu. » — « Ce fut une prophétie réalisée dans le temps annoncé. » — Lettre de Baraguay-d'Hilliers à Clarke, 5 mai 1811. Archives de la Guerre.

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L'assaut est donné, le 28 juin. La ville est prise, au prix de quels efforts! « Des officiers fuyant la route, plusieurs succombent, les colonnes se rallient, la masse se reforme, se pousse, arrive au sommet et, comme un torrent irrésistible, surmonte la brèche et inonde les remparts » (1). — La résistance avait été farouche, l'attaque fut illustrée par des traits de bravoure peu communs ; en voici un : un caporal de grenadiers nommé Bianchini, du 6" régiment italien, avait à l'escalade du fort d'Olivo fait plusieurs prisonniers. Il les amena au général et avait répondu à sa question : « Quelle récompense puis-je t' offrir? » — « L'honneur de monter le premier à l'assaut de Tarragone. » Nommé sergent, il se présenta en effet dans sa plus belle tenue au moment suprême réclamant la faveur promise. Il s'élance donc, est blessé une fois, deux fois, trois fois, ne s'arrête pas, exhorte ses camarades cl tombe enfin, la poitrine traversée par un coup de feu.

Mais la vaillance n'exclut pas la colère ; les soldats français (1 enivrés par le bruit, la fumée et le sang » restaient fort irrités des pertes qu'ils avaient subies : 920 morts, 3300 blessés. Les officiers qui les avaient soutenus s'efforcent maintenant de les contenir; la lutte se continuait même après la victoire, dans la ville on fusilla de nombreux Espagnols, les blessés seuls étaient respectés. Le gouverneur Contreras, atteint d'un coup de baïonnette, fut sauvegardé par un officier du génie et bien traité par Suchet, il le remercia vivement de ses soins, avant d'être conduit en France (2). — Le gain était considérable, 10 000 prisonniers (dont 537 officiers), 20 drapeaux, 307 canons, 1500 fusils; le triomphe était d'importance, car Tarragone constituait, par terre et par mer, le point de jonc-

(1) Mémoires du maréchal Suchet, II, 98.

(2) Prisonnier au fort de Bouillon, il s'en échappa en 1812 ; réfugié en Angleterre, il tit paraître sur les événements de Tarragone un rapport fort inexact et d'une loyauté peu scrupuleuse.

tion entre la Catalogne et Valence. L'Empereur manifesta sa satisfaction et, rappelant les services déjà rendus par la prise de Lérida, de Mequinensa, de Tortose et de Tarragone, il nomma le jour même où la nouvelle lui parvint à Saint-Cloud, le général Suchet, maréchal d'Empire (l).

Napoléon était à cette heure magique de son destin, au lendemain du mariage avec Marie-Louise, dans les joies politiques et domestiques du bonheur satisfait, au zénith de sa puissance et de sa gloire. Suchet venait d'ajouter un rayon à la couronne.

Son ardeur s'en trouvait excitée. Ayant écarté les Anglais de Villanova, il courut déloger de Montserrat le général d'Eroles qui y trouvait un abri entre ses incursions autour de Barcelone. Le poste dominait les hauteurs, le célèbre couvent était devenu une forteresse, les moines s'étant réfugiés à Majorque. Il fut enlevé avec audace et énergie. L'église vénérée demeura à l'abri de tout désordre. Et le nouveau maréchal reprit le chemin de Saragosse, pour préparer l'expédition contre Valence que lui pi-escrivait Napoléon en des termes qui ne laissaient pas prise à l'hésitation : » L'ordre impératif de l'Empereur, écrivait le major général le 25 août 1811, est que votre quartier général soit, vers le 15 septembre, le plus près possible de cette ville. » Il n'y avait qu'à se mettre en route.

Sur le chemin, il rencontrait d'abord Murviedro, ville ouverte sans doute, mais à côté de laquelle s'élevait le rocher do

(1) Quatre généraux de brigade furent nommés divisionnaires, dix colonels, généraux de brigade.

Saffonte, au nom célèbre dans Fhistoire des résistances héroïques et qui sonnait comme un chant triomphal pour la défense du patriotisme ibérique. — Les Espagnols avaient fortifié la position avec une ardeur inlassée : double retranchement, bastions, fossés, batteries; l'antique théâtre des Romains, conservé depuis des siècles avec un soin scrupuleux, avait été sacrifié, démoli, rasé pour y établir des canons.

Une première attaque hâtive fut manquée le 28 septembre. Un second assaut éprouva le même sort infructueux le 18 octobre. Cet arrêt, qui enthousiasma les assiégés, permit à Blake, sortant de Valence, drapeaux déployés, de placer Suchet entre son armée et les remparts de Sagonte. Suchet comprit qu'il fallait d'abord se débarrasser de ce nouvel et gênant adversaire qui avait excité le patriotisme de ses soldats (1). Sans oser distraire son artillerie de son action continue contre les murailles de la ville, ni pouvoir choisir un champ d'action moins désavantageux, il reçut le choc, y para par une charge de ses cuirassiers et, à son tour prenant l'offensive, enfonça le centre espagnol, dispersant après les deux ailes, sous les yeux consternés des défenseurs des remparts qui voyaient disparaître dans la poussière et dans les ombres du soir, la suprême chance de salut. Leur canon, d'abord servi par des gens au comble de l'enthousiasme et du délire, se taisait peu à peu et le nôtre, s'accentuant d'heure en heure, rendait la brèche praticable. Dès le lendemain, 26, la garnison, sommée, capitula. Nous étions maîtres de la position « qui jadis avait si longtemps bravé les efforts d'Annibal » (2). — Le gain était 4681 prisonniers dont 2 généraux, 270 offi-

(1) « Je parle à des Espagnols qui coiubatlent pour la liberté de leur patrie, pour leur religion et leur roi. Notre devoir est de vaincre l'ennenai ou de mourir dans le combat. «

(2) Rapport du. général R«gniat et Notes du colonel du génie Henry 26 octobre 1811. Archives de la Guerre. (Papiers de la succession Thiébault).

ciers, 20 drapeaux, 4 200 fusils presque tous de fabrication anglaise et 12 pièces.

Le maréchal poussa sur Valence, soixante lieues à peine l'en séparaient, en suivant de près Blake qui s'y retirait.

Sur les bords du Guadalviar, — les Espagnols occupent la rive droite, les Français la rive gauche, — le général Harispe s'établit fortement le 3 novembre. Des combats partiels s'échangent. Suchet hâta le retour des troupes qu'il a dû distraire pour escorter les prisonniers faits à Tarragone. Le général Reille arrive avec un convoi de vivres et un corps de 14 000 hommes, ce qui nous donne un total de 33 000 combattants. Suchet, tout réconforté de ce renfort, se montrait plein d'entrain et écrivait à son subordonné, qui était en même temps un confident et un ami : « L'opération est belle, la presque totalité de l'armée espagnole est réunie. Je crois pouvoir vous assurer que sa destruction et la prise de Valence seront des événements importants pour la tranquillité de la péninsule et agréables pour l'Empereur (1). «■ Il prévoyait juste.

A peine remis de la blessure reçue à l'épaule pendant la bataille de Sagonte, le Maréchal est souffrant d'une fistule et tout en promettant de faire tous ses efforts pour « achever » devant Valence (2), il demande un congé de trois mois pour venir se faire opérer à Paris. Heureusement qu'il n'aura pas la malchance d'être écouté et qu'il se trouvera à son poste à l'heure de la victoire. Valence est assiégée fortement : Blake veut sortir II est rejeté; il veut crâner quand le Maréchal lui offre une capitulation honorable et fait le dédaigneux. Les cheminements de nos sapeurs se continuent avec méthode malgré les pluies, la boue, les froids de l'hiver. Nous étions

(i) Lettre au général Reille, « Au caïap devant Valence. » Arcliives de la Guerre.

(2) Lettre à Berthier portée par l'aide de camp de Rigny, 29 décembre 1811. Archives de la Guerre.

prêts à couvrir la brèche, quand deux parlementaires se présentèrent. Ils demandaient que l'armée espagnole se retirât librement sur Alicante et Garthagène. La prétention était outrecuidante dans l'état des choses. — Capitulation pure et simple, répondit l'assiégeant. — Elle fut signée le 9 janvier 1812 au matin et ratiliée avant le soir de part et d'autre.

Pendant quatre jours, Suchet consigna ses troupes aux portes de la ville, atin de permettre à l'ardeur de la lutte de se calmer. Douze cents grenadiers prirent ensuite possession des postes et, le 14, le maréchal, ayant donné lui-même l'exemple de rester au camp, entra à la tête de ses bataillons, sans que la tranquillité publique soit troublée. Le désordre qu'on avait pu craindre ne se produisit pas, le désarmement des milices s'effectua sans peine, une garde civique se forma assez facilement; si on envoya en France nombre de moines suspects de patriotisme, les églises demeurèrent ouvertes et l'archevêque, Mgr Company, revint sans tarder.

Là encore, butin considérable : 18 200 prisonniers, dont 23 généraux et le général en chef, 21 drapeaux, 390 canons, 42 000 fusils, 2 000 chevaux. Dans les caisses publiques, 137 894 réaux en numéraire, 152 101 réaux non monnayés (1).

Le gain matériel et la dispersion d'une armée égalaient le gain moral d'une éclatante victoire. Splendide aurore d'une année qui promettait des succès radieux : belles étrennes offertes à la France et à son chef.

Dix jours après, le 24 janvier, arrivaient les éloges de l'Empereur et les récompenses à l'armée d'Aragon pour sa belle campagne couronnée d'un tel succès. — Le maréchal comte Suchet était créé duc d'Albuféra, dvi nom du lac où le 26 décembre s'était glorieusement terminé, par le passage du Guadalaviar, l'investissement de Valence. Les pêcheries de ces

(1) Arcltires de ht Guerre, 25. janvier 1812.

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vastes domaines constituaient une donation de plusieurs centaines de mille francs de rente. Le petit officier qui s'était enrôlé parmi les volontaires de 1791 était arrivé au sommet de la hiérarchie et du rang social.

Victorieux, il sut être pacificateur; et, par ce caractère plus rare des talents chez un conquérant, il prend une place à part dans la phalange des administrateurs de l'Espagne « impériale » . Suivi, son exemple aurait contribué à modifier les sentiments des Espagnols.

Il avait, sur un terrain plus restreint, en Aragon, conquis déjà cette réputation heureuse ; par ses soins, de bons rapports s'étaient établis entre ses soldats et la population, la fixité de ses contributions modérées écartait la crainte de l'arbitraire et amenait même la confiance; la justice de ses jugements fermaitla bouche aux opposants ; on avait vu les habitants faire bon accueil à nos régiments on les considérer comme des garnisons régulières : ainsi les gens de Caspe recevaient toujours amicalement, à chacun de ses retours, le 115' de ligne souvent cantonné dans leurs parages. — Cela avait été une mesure adroite que la jeune comtesse Suchet fût venue rejoindre son mari et, tenant maison ouverte, entretînt des relations avec les « Dames du pays (l) ». Les Aragonais vivaient en pai-x. en se trouvant à l'abri des dangers que pouvaient soulever les incursions de Mina.

Ces mêmes procédés, ces moyens éprouvés furent mis en

(1) Mémoires du marcchal Sachet, I, 252.

œuvre sur le territoire de Valence et, bientôt, obtinrent les mêmes résultats.

L'une des plus petites provinces du royaume, avec des montagnes, des rochers à pic, des torrents sauvages, des grèves immenses, des terres marécageuses, mais aussi de nombreux cours d'eau, des rivières abondantes qui fertilisent le pays, Valeiîce et son jardin, contient un peuple industrieux et actif qui fait remonter au temps des Maures la fertilité de ses plaines. La majorité est composée de cultivateurs, et la variété de ses fleurs comme Tabondance de ses fruits est célèbre. Toutes ces richesses s'élaient presque évanouies depuis l'invasion qui avait trouvé la première résistance, et la plus sanglante, à Valence, en 1808.

C'est à la pacification des esprits que travailla le duc d'Albuféra. Une amnistie très large fut accordée, les taxes de guerres supprimées, les réquisitions nécessaires coordonnées, les contributions perçues avec modération, les emplois municipaux régularisés, les tribunaux demeurèrent gérés par les magistrats de carrière, l'administration des biens séquestrés continuée sans prélèvements, les douanes, les finances, les tabacs, à la tête desquels furent placés des Auditeurs français honnêtes et capables, conservèrent leurs anciens employés espagnols.

L'Empereur, en souvenir des massacres de 1808, avait frappé Valence d'une contribution de 53 millions. Le maréchal avait été effravé du chiffre; il parvint cependant à l'atteindre par un mode de perception discret, des primes de dégrèveuient aux communes qui se libéraient promptement, et en admettant des fournitures en nature de grains, bestiaux, draps, toile, cuir, matières nécesaires à l'armée. Les agents chargés de cette gestion délicate étaient des employés espagnols doublés d'individus français. Nos officiers avaient l'interdiction de toucher aucune somme en deniers.

" Ces précautions, dit modestement Suchet dans ses Mémoires (l), n'ont peut-être pas empêché qu'il ne se commît des abus, mais elles en ont du moins prévenu un grand nombre. » — " Le peuple, qui jusqu'alors avait montré une si grande horreur du joug étranger, devint tranquille spectateur de notre occupation parce qu'il n'était froissé ni dans ses habitudes, ni dans ses croyances. »

Habileté ou prudence — faisons-lui crédit pour ces deux vertus réunies, — le maréchal s'estima assez assuré de la confiance des Valenciens pour les convier à voter eux-mêmes les subsides à prévoir pour l'année 1813. Il réunit donc les principaux fonctionnaires civils et judiciaires, des délégués de villages; il ouvrit la première séance, ayant préparé tout un programme à examiner. — Les événements arrêtèrent ce bel élan de réformes. Après les dix-huit mois que Valence vécut sous l'autorité du duc d'Albuféra, les recettes avaient atteint 37 millions, les dépenses ne dépassaient pas 34 millions et demi, répartis entre 17 millions pour la solde, 0 millions pour le matériel, 2 millions de pensions et secours, 7 millions envoyés au roi Joseph, 1500 000 mis en réserve pour l'armée (2).

Et le maréchal peut ajouter en conscience, sans être démenti par les faits, que tous ces comptes avaient été réglés « sans qu'il eût été disposé en rien des richesses des églises, sans qu'il eût été vendu la moindre portion des biens du clergé, ni de ceux des riches propriétaires que la guerre avait éloignés de leurs foyers » .

A. dire vrai, les chiffres des Mémoira ne sont pas identiques avec ceux que fournit une pièce officielle des Archives de la Guerre à la date du 9 mars 1813 : « Etat général des recettes

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