L'Espagne
De Perpignan à Figueras. — Gerona. — Les serenos. — La noria. — De Gerona à Barcelone. — La capitale de la Catalogne : les églises. — Les mendiants. — Un cimetière en Espagne. — Une exécution par le garrote. — L’assassinat de l'alcalde de Ripollet. — Une complainte espagnole. — La Rambla. — Les anciennes prisons de l’'inquisition. — Le couvent de Monserrat, — Tarragone. — Les brigands espagnols. — La diligence, la galera et autres véhicules. — Le mayoral, le zagal et le delantero. — Reus et Poblet. — Tortosa. — Vinaroz et le duc de Vendôme. — Les algarrobos. — Benicarl6 ; comment le vin de Bordeaux se fabriquait il y a cent ans. — L'antique Sagonte ; Murviedro et son théâtre.
Depuis longtemps mon vieil ami Doré me parlait de son désir de voir l'Espagne : dans les premiers temps, ce n’était qu'un vague projet, négligemment lancé en l'air entre deux bouffées de cigare; mais ce fut bientôt une idée fixe, un de ces rêves qui ne laissent pas de repos à l'esprit, et je ne le voyais pas de fois qu'il ne me demandât à brûle-pourpoint :
« Quand partons-nous pour l'Espagne?
— Mais, mon cher ami, lui répondais-je, tu oublies done que, vingt fois déjà, si je sais bien compter, j'ai parcouru dans tous les sens la terre classique de la castagnette et du boléro?
— Raison de plus, reprenait-il : puisque tu as vu l'Espagne tant de fois, il n°y a plus de raison
pour l'arrêter, » J'avoue que je ne sus trouver aucune objection à un raisonnement de cette force, | 1
et notre départ fut bientôt résolu. Une des plus grandes joies du voyage, n'est-ce pas de revoir ce qu'on a déjà vu, et de le revoir en compagnie d'amis excellents et sympathiques ? | Quelques jours plus tard, nous prenions nos billets pour Perpignan, où nous arrivions dans la soirée du lendemain. De même que Bayonne est à moitié basque, Perpignan est une ville à moitié catalane: le dialecte populaire est, à fort peu de chose près, celui qu'on parle en Catalogne. Notre diligence, qui partit dès le lendemain, n'avait rien d'espagnol : un simple conducteur, :oiffé de la plus vulgaire casquette, remplaçait le mayoral au fameux costume andalou, chamarré de
soie et de velours ; pas le moindre
zagal; au lieu de dix ou douze
mules aux brillants aparejos, six
vigoureux chevaux : voilà un dé- " part où la couleur faisait défaut.
Heureusement les aloès ne tardèrent pas à montrer de chaque côté de la route leurs tiges aiguës comme des poignards : nous étions sous la latitude la plus méridionale de France, et nous apercevions déjà les sommets neigeux du Canigou au-dessus d'un immense
horizon de montagnes bleues et roses.
Bientôtnousquittions la plaine, et après avoir traversé le petit village du Boulou, nous franchissions le Col de Pertus : la diligence ne pouvait gravir que lentement ces routes escarpées, ce
qui uous permit de prendre l'a-
vance à pied, et de dessiner quel-
ques chènes-liéges monstrueux.
La montagne est couverte de ces
arbres aux branches tourmentées;
le tronc, quand il n'est pas dé-
pouillé de son écorce, est rugueux
comme un rocher; mis à nu, il prend une teinte rougeâtre ; on dirait que le sang coule des blessures qu'on lui à faites. Nous eümes aussi le temps de dessiner quelques-unes des ruines, superbes de couleur, dont la route est bordée ; leurs fondations, qui se confondent avec le roc. n’ont pu être ébranlées au milieu des luttes dont elles ont été le théâtre depuis tant de siècles. Le Col de Pertus a de tout temps été le passage naturel à travers la partie orientale de la chaîne des Pyrénées : Pompée et César le franchirent, et l'Ibérie devint une province romaine,