LE TOBOSO; LES TINAJAS
«A Villa de Santa-Cruz, dit-il, la seule chose qui nous frappa fut une queue de vache dans la-
quelle l'hôtesse attachait ses peignes. Comme c'était la première fois que nous voyions un exem-
ple de cet usage, qui existait du temps de Sancho, et qui fut si utile au barbier en lui fournissant une fausse barbe, nous nous en occupâmes particulièrement, » |
Dans aucune province d'Espagne nous n'avons vu des mendiants si déguenillés : il semble parfois que les haillons mêmes viennent à leur manquer. Nous remarquâmes que parmi ces mendiants il y avait un assez grand nombre d’aveugles : on prétend que la réverbération du soleil sur la poussière blanche dont ces plaines sont couvertes produit fréquemment des cas de cécité. Ces malheureux ont grand soin de ne pas manquer le passage des voitures, car c’est presque uniquement à la charité des voyageurs qu'ils doivent les faibles ressources qui les empêchent de mourir de faim. Un jour, près de Madridejos, Doré dessina un de ces aveugles, accompagné de sa petite fille, et qui portait sur sa poitrine une pancarte explicative ; nous fûmes aussi témoins du désespoir d’un autre qui venait de manquer le coche dans lequel nous étions : il s’arrachait les
cheveux et levait au ciel sa pauvre guitare, en entendant le bruit de notre diligence qui s'é-
loignait rapidement. Une chose nous consola pour lui : celle de! Norte y Mediodia suivait la nôtre à peu de distance, ce qui dut le dédommager d’avoir manqué une bonne aubaine.
Arrivés à Tembleque, nous abandonnâmes notre pesant véhicule pour menter en Wagon. Nous vimes dans la gare des carros chargés de ces énormes jarres de terre ow #najas dont nous avons déjà parlé, et qu’on aperçoit si souvent en Espagne. Ces jarres étaient pleines d'huile, et venaent de la Manche ; car cette province ne produit pas seulement des céréales : on y voit dans quelques cantons de vastes plantations d’oliviers. L'emploi des #najas doit être très-ancien en Espagne : Cervantès parle de celles qui se fabriquaient au Toboso, et qui firent tant d'impression sur l’ingénieux hidalgo, quand illes aperçut rangées en rond dans la maison du chevalier du Gaban-Vert. « O doux trésor, trouvé pour mon malheur !.. 0 cruches tobosines, qui avez rappelé à mon souvenir le doux trésor de mon amer chagrin ! » La forme des linajas ne varie guère, mais en revanche elles servent à plusieurs usages: c’est pour l'huile et pour le vin qu'on les emploie le plus souvent, mais elles reçoivent également d'autres liquides, notamment le vinaigre et l’eau-de-vie: celles qui contiennent de l'huile sont quelquefois enterrées dans le sol, comme les amphores romaines. Il en est de très-crandes, qu’on appelle finajones, et dont on se sert comme de citernes ou réservoirs pour les eaux pluviales, et aussi comme de bassins pour laver le linge. On en fait encore des vases à fleurs, et aussi, qui le croirait ? des baignoires : Nous avons pu nous assurer du fait dans quelques endroits de l’'Andalousie. Théophile Gautier raconte ainsi un bain qu'il prit à Grenade. «.… C’étaient d'énormes jarres d'argile comme celles où lon conserve l'huile; ces baignoires d'un nouveau genre étaient enterrées jusqu'aux deux tiers à peu près de leur hauteur. Avant de nous empoter dans ces cruches, nous les fimes garnir d’un drap blanc, précaution de propreté qui parut extrêmement bizarre au baigneur, et que nous eûmes besoin de lui recommander plusieurs fois pour nous faire obéir, tant elle l'étonnait. Il s’expliqua ce caprice à lui-même en faisant un geste commisératif des épaules et de la tête, et en disant à demi-voix ce seul mot : Ingleses ! Nous nous tenions accroupis dans nos pots, notre tête passant en dehors à peu près comme des perdrix en terrine. »
Avant de se servir des tinajas destinées à contenir de l'huile, on a soin de les imbiber d'eau à plusieurs reprises : grâce à cette préparation, qui rend la terre moins poreuse, il se forme une espèce d’enduit qui retient l'huile, lors même que l’eau paraît entièrement évaporée. C’est
sans doute la nature poreuse de l'argile des jarres qui a donné naissance à ce proverbe :
El jarro nuevo Primero beve que su dueño.
« La jarre neuve boit avant son maître. »
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des noces de Camache, dont chacune contenait Aie des moutons entiers qui n'y paraissaie it pas musée céramique de Sèvres possède une tinaja e | e: | hauteur et environ trois mètres vingt centimètres de done gaie si Tembleque, renommée pour ses melons, est une petite ville tout à à fait inigoifiante, située dans un vallon et entourée de coteaux d'un aspect assez triste. Son nom sert également à pe. désigner ces épingles que les femmes portent dans leur chevelure, et dont l'extrémité, terminée par une fleur, un bouton ou quelque autre ornement, tremble au moindre mouvement. Les trains de chemin de fer sont peu nombreux en Espagne : aussi avions-nous dû attendre plusieurs heures à la station de Tembleque. Nous primes enfin nos billets pour Aranjuez, où nous arrivâmes au bout d’une heure et demie; nous n’y restèmes que le temps nécessaire pour nous reposer SOUS ses épais ombrages, car nous comptions y revenir au retour de lexcursion en Estrémadure que nous allions entreprendre. Les routes qui conduisent à cette province sont peu nombreuses : aussi étions-nous obligés d’aller attendre à Talavera de la Reina la diligence qui part de Madrid. Après avoir quitté la petite station de Castillejo, nous nous dirigeâmes vers Tolède. Nous ne pûmes voir cette fois que très-rapidement la plus curieuse des anciennes villes de l'Espagne, et nous la quittâmes en nous promettant d'y faire à notre retour une longue station.
Il était presque nuit quand nous arrivâmes à Talavera de la Reina. La diligence de Madrid à Badajoz, que nous attendions, arriva à sept heures du soir: nous primes possession du coupé que nous avions eu soin de faire retenir à Madrid, précaution sans laqueïie nous étions exposés à attendre plusieurs jours. Quand le jour parut, nous avions déjà franchi l’ancienne limite de l'Estrémadure. Cette province a été ainsi nommée parce qu’elle commençait à la rive gauche ou extrême du Duero, — extrema Durü ; depuis la nouvelle division territoriale de la Péninsule, elle forme les provinces de Badajoz et de Caceres. L’Estrémadure est le pays le moins peuplé de l'Espagne, et il n’en est pas non plus dont les habitants soient plus arriérés : d’après un dizain
populaire, qui les appelle les Zndiens de la nation, ils sont rebelles à toute idée d'association, craignent les entreprises, et ne se risquent pas volontiers dans les affaires ; chacun est cantonné chez soi et vit content dans son recoin; ils fuient toute instruction, et, bien que d'un naturel trèsvif, ils sont d’une grande paresse :
Espiritu desunido
Domina à los Estremeños,
Jamäs entran en empeños
Ni quieren tomar partido :
Cada cual en si metido
Y contento en su rincon,
Huye de toda instruccion ;
Y aunque es grande su viveza,
Vienen à ser, por su pereza,
Los Indios de la nacion.
Le village d'Almaraz, où nous fimes la première halte de jour, est bâti sur le bord du Tage; que nous passâmes sur un pont bâti entre deux rochers, dans un site très-pittoresque. Ce pou, qui date du seizième siècle, passe pour un des plus beaux d'Espagne ; sa construction est d'une grande hardiesse, et, malgré sa longueur considérable, il n'a que deux arches, qui s'élèvent à une hauteur effrayante au-dessus des eaux jaunâtres du Tage. Le Puerto de Miravete, où nous
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