PUITS ARABE, A TOLÈDE
l'architecte, ainsi que lauteur d'un poëme qui célèbre cette huitième merveille du monde. — Octava maravilla!
On nous fit voir dans la capèlla de la Virjen del Sagrario une statue de la Vierge, très-ancienne et fort vénérée, qui à donné son nom à cette chapelle : suivant la tradition, cette statue existait déjà à Tolède dès l’époque des rois goths ; quand la ville tomba au pouvoir des Arabes, on la cacha au fond d'un puits pour la soustraire à leurs mains, et elle y séjourna près de quatre siècles, jusqu'à ce qu'un miracle la fit découvrir. Comme plusieurs anciennes Vierges que nous
à He à # dre et ie mains. vie la Hell dédiée à santa a) if de Notre-Dame del Sagrario, nous remarquâmes sur le sol une grande plaque de bn bronze, lo de près de deux mètres ; sur cette plaque, qui recouvre le tombeau du cardinal de F "ortocarrero, nous Jûmes l'inscription suivante en lettres d’or :
HIC JACET | S k . PULVIS CINIS ET NIHIL,
« Ici repose de la poussière, de la cendre, — et rien. »
Un voyageur du siècle dernier faisait observer que cette épitaphe, qui n’est que l'expression de l'humilité chrétienne, pourrait également être adoptée par un matérialiste.
La Sala capitular est une des se belles qu'il y ait en Espagne : la pièce d'entrée ou antesala, dont la décoration, de style moresque, est merveilleusement conservée, nous rappela les salles de l'Alhambra ; le plafond à stalactites, — artesonado, — est tout resplendissant d'or et d'azur. La boiserie des armoires est sculptée en noyer avee un art merveilleux : ce sont des mascarons, des satyres, des arabesques, des feuillages et autres ornements de l'exécution la plus précieuse. Fort heureusement, on sait le nom de l’auteur, qui mériterait d’être plus connu : c’est Gregorio Pardo. qui mit trois ans à exécuter son travail, commencé en 1549 ; on sait même le chiffre de la somme qui lui fut payée par le chapitre. Les églises d'Espagne sont extrêmement riches en renseignements de ce genre, si précieux pour l'histoire de l’art : leurs archives, respectées depuis des siècles, contiennent un très-grand nombre de documents relatifs aux peintres, sculpteurs, verriers, brodeurs et autres artistes qui ont contribué à embellir les églises de la Péninsule. Les nanas de la Sala capitular et d'autres parties de la cathédrale de Tolède n'ont rien qui doive surprendre, quand on pense à la richesse extraordinaire du clergé de cette ville : les archevèques de Tolède, qui portaient en outre le titre de primats d'Espagne et de grands chanceliers de Castille, n'avaient pas moins de deux cent mille ducats de revenu, tandis que ceux de Séville n'en avaient que quatre-vingt mille, et ceux de Valence trente mille seulement. Grâce aux dotations accordées par plusieurs rois d'Espagne, les autres membres du clergé de Tolède étaient riches à l'avenant. Les rois d'Espagne avaient le titre de chanoines de la cathédrale; on assure même qu'une amende de deux mille #aravedices leur était imposée parce qu'ils n'occupaient pas la stalle qui leur était assignée dans le chœur.
C'est dans la sacristie et dans les salles voisines que sont conservés les tableaux les plus précieux. La salle principale, de forme oblongue, a une centaine de pieds de longueur, et sa hauteur est en proportion ; le plafond, représentant l'apparition miraculeuse de la Vierge à saint ldefonse, est de Luca Giordano. Parmi les tableaux, nous citerons l'Apparition de saint Ilde/onse à sainte Léocadie, une Crèche et une Adoration des mages, par Orrente; un Déluge universel, du Bassan, et une toile représentant le Christ arrêté par les soldats, par Goya, qui réussit moins dans la peinture religieuse que dans la gravure à l’eau-forte. Notons enfin un Apostoludo, — c’est le nom qu'on donne aux tableaux représentant le Christ avec les Apôtres, et le Partage de la tunique du Christ, deux tableaux du Greco, qui s'est représenté lui-même sous la figure d'un des soldats qui entourent le Sauveur. Ce peintre naquit vers le milieu du seizième siècle : on n’a
nadia DER AE
pu trouver aueun document sur le lieu de
ARR qu'il était originaire de Grèce; la forme de son n
ÉEN tableaux en caractères grecs, ne permettent pas d’en dout | quelque temps à Venise et fréquenta, dit-on, l’atelier
Tolède : les travaux affluèrent, et le chapitre de la cathédrale lui commanda, dès S année, le tableau du Partage de ta tunique du Christ, où la préoccupation d'imiter Ja ouleur du Titien est évidente, comme dans sa Sainte Famille, de l'Hospedal del Cardenal, et dans les de premiers tableaux qu'il fit à Tolède. Dans les tableaux de sa seconde LME il abandonna sans ds: transition aucune les traditions de l’école vénitienne. Ces compositions étranges, où Les tonsles plus violents et les oppositions les plus extrêmes se heurtent d'une façon singulière, sont es évidemment conçues en dehors du domaine de la réalité, et trahissent une imagination maladive, en même temps que la main d’un peintre qui n'avait pas toute sa raison. Le Greco menait joyeuse vie, à la manière des peintres italiens : un auteur espagnol assure qu'il tenait à gage, dans sa maisou, des musiciens qui jouaient pendant ses repas. S'il gagnait beaucoup d'argent, il le dépensait à mesure; aussi à sa mort ne laissa-t-il pour toute richesse que des tableaux ébauchés. Les ouvrages du Greco ne sont pas rares en Espagne : on en compte une vingtaine dans les musées de Madrid, et à peu près le même nombre dans différentes églises de Tolède ; on en voit aussi dans les environs, notamment à Illescas. Il est à regretter que le Louvre n’en possède aucun, car si le Greco est un peintre fort inégal, il n’est jamais vulgaire, et parfois un éclair de génie vient illuminer ses bizarreries et ses extravagances. Le trésor de la cathédrale de Tolède, le plus riche qui existe en Espagne, était renfermé il y a quelques années dans deux pièces qu’on appelait e/ Cuarto de la Custodia, et el Ochavo, — l'Octogone. A la suite de plusieurs vols commis dernièrement, et qui, malheureusement, n’ont pas été les seuls”, les joyaux, — /as alhajas, ont été mis en sûreté dans une autre partie de la cathédrale. Citons d’abord la fameuse custode, entièrement en argent et en vermeil, la plus grande qui existe au monde : son poids dépasse quinze arrobas (près de deux cents kilogrammes), et elle ne contient pas moins de deux cent soixante statuettes de différentes dimensions. Cette pièce extraordinaire, haute d'environ trois mètres, est de style ogival fleuri, et fut commandée en 1515 par le cardinal Ximenez de Cisneros à Enrique de Arfe, qui mit neuf ans à l’exécuter: les pièces qui la composent sont innombrables. On conserve dans le trésor un livre fait par . Enrique de Arfe, et indiquant la manière de démonter et de remonter cette machine compliquée. La Custodia en renferme une autre plus petite, qui pèse environ seize kilogrammes d’or pur, et qu'Isabelle la Catholique fit faire avec les premiers lingots d’or que Christophe Colomb rapporta d'Amérique ; après la mort d'Isabelle, le cardinal Ximenez acheta la précieuse custode, et en fit don à la cathédrale de Tolède.
On nous fit voir ensuite la fameuse robe et le manteau de la Vierge del Sagrario, merveilles de richesse et de travail : le tissu disparaît entièrement sous des broderies faites de fil d’or, de perles, de diamants, de rubis, d’émeraudes et d’autres pierres précieuses, qui se comptent par milliers. Trois cents onces d’or ont été employées en fil, canetille, etc., et les petites perles qui forment la broderie pèsent à elles seules un poids presque égal. Ce riche vêtement, dont aucune reine ne possède le pareil, est en outre couvert d’une quantité de joyaux du plus grand prix, qu'on a fixés par-dessus la broderie, faute de place : nous en remarquämes jusque sur les manches. Le Vestido del Niño, où habillement de l'Enfant, est du même genre que celui de la Vierge; neuf personnes, exclusivement employées à ce travail, mirent plus d’un an ?
à en terminer la broderie. Notons encore un crucifix colossal d'argent doré, et une croix archiépiscopale de style
‘Il y a quelques mois, la belle couronne d’or de la cathédrale de Séville
| IR a été volée ; cette couronne, enrichie de pierreries, avait été donnée au xt siècle par saint Ferdinand.
et un grand souvenir historique en rehausse encore le prix : c'est celle qui fut, arborée sur la forteresse de Alhambra quand les Espagnols prirent possession de Grenade, le 2 janvier 1492.
Andrea Navagiero, qui visita Tolède en 1525, a écrit quelques lignes curieuses sur la cathédrale :‘ « Le trésor de cette église est d’une grande richesse, plein d'innombrables ornements sacerdotaux et autres objets donnés par divers rois et archevèques pour l'embellissement de l'église. Il y a beaucoup de vêtements de drap d’or, ornés de perles et de joyaux ; et, parmi les autres richesses, une custode ou tabernacle pour porter le corps-Christ, entièrement d'or et d'argent, avec des joyaux à profusion, laquelle, dit-on, vaut trente mille ducats : ce qui est certain, c’est qu’elle est très-belle et très-superbe. (C’est la fameuse Custodia dont nous venons de parler.) Il y a encore une mitre fort riche, ornée de très-beaux bijoux, mais qui vaut peut-être moins qu'ils ne disent, bien qu’elle soit d’un très-grand prix. Les autres bijoux et perles sont si nombreux que je n’en donne pas le détail; mais leur valeur est telle qu’on peut dire avec vérité que cette église est la plus riche de la chrétienté, car l'archevêché et la cathédrale de Tolède ont plus de revenus que tout le reste de la ville. » Il y a trois siècles et demi que ce passage est écrit, et si on pense que depuis cette époque les princes, les prélats et Les simples particuliers ont enrichi à l’envi le trésor, on pourra se faire une idée de ce qu’il contient de merveilles.
Éblouis par tant de richesses, nous avions besoin, pour reposer nos yeux, de l’austérité de la pierre ; aussi allâmes-nous, après avoir visité les a/hajas, examiner dans tous leurs détails les belles sculptures gothiques de la Puerta del Perdon, la porte principale, au-dessus de laquelle s'élève une immense rosace de trente pieds de diamètre. D’après une croyance populaire, les femmes enceintes gravissent les degrés de cette porte, dans l'espoir d'obtenir une heureuse délivrance. La Porte du Pardon, qui ne s'ouvre que dans les circonstances exceptionnelles, est flanquée de deux portes plus petites : la Puerta de la Torre, située au-dessous de la tour, et celle de los Escribanos. Nous remarquâmes au-dessus de cette porte une curieuse inscription en espaenol du quinzième siècle, relative à la prise de Grenade, à l'expulsion des juifs d'Espagne et à l'achèvement des voûtes de la cathédrale. Sur un pilier voisin est une naïve peinture de la même époque, représentant une vierge connue sous le nom de Muestra Señora de la Leche, Notre-Dame du Lait, parce qu’elle donne le sein à son divin Fils. Plus loin, un saint Christophe colossal occupe une grande partie de la muraille : c'est une ancienne peinture, haute d’une quarantaine de pieds, qui nous rappela celle de la cathédrale de Séville : on la désigne communément sous le nom de San Cristobalon, forme augmentative de Cristébal. Audessus de la salle capitulaire d'été se trouve la bibliothèque, très-riche en imprimés et en manuscrits. On nous fit voir dans d’autres salles différentes pièces qui servent à former le fameux monument de la semaine sainte, ainsi que les gigantones et la {arasca, énormes mannequins hauts de plusieurs mètres, habillés de soie à la mode du siècle dernier. Ils figuraient autrefois en tête de la procession de la Fête-Dieu, mais cet ancien usage a été aboli, les gestes ridicules et les contorsions des gigantones ayant été jugés peu dignes d’une cérémonie religieuse.
La principale rue de Tolède est la calle de la Feria, où se trouvent les boutiques les mieux achalandées, et qui conduit à la place du Zocodover, en arabe /e marché. C'est dans le Zocodover que se célébraient autrefois les combats de taureaux et les autos de fé de l’inquisition. Tolède était la ville par excellence du Saint-Office : l'archevêque avait de droit le titre d'Inquisiteur général. Sur le Zocodover se tenait aussi le marché, et on disait la messe dans une petite chapelle qui se voit encore au-dessus d’une arcade donnant sur la place, la capilla del Cristo de la Sangre (du sang), afin que ceux qui venaient vendre ou acheter pussent l'entendre sans quitter leurs affaires. C'était encore le rendez-vous des oisifs et des chercheurs de nouvelles, et aussi de ces gens que Cervantès appelle « la troupe innombrable comprise sous le nom de picaros, »
gothique, montée sur une bn très-haute; cette croix appartenait au M. | 1: TER
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Une montée nous conduisit du Zocodover à l’'Alcazar, bâti sur la plus haute des sept de Tolède, point culminant qui domine le Tage. Ce palais fut commencé en 1534 par (Ua Covarrubias, un des grands architectes espagnols de la renaissance. La façade principale, qui
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occupe un des côtés d'un vaste quadrilatère, est ornée avec une grande richesse. Sur chacune 020 des autres façades on aperçoit encore des restes de l’ancienne ornementation, qui montrent ce que devait être autrefois ce magnifique édifice. Malheureusement l’Alcazar est dans un état de ,
dégradation qui fait peine à voir : des escaliers grandioses, dont les marches de marbre sont UN disjointes ; des colonnes qui ne supportent plus rien, des plafonds sur lesquels on ne saurait s’aventurer sans danger : tel est le lamentable spectacle que nous offrit l’ancien palais impérial. Les armes de Charles-Quint sont encore visibles au-dessus de la frise, et leur conservation forme avec le reste de l’édifice un contraste qui ressemble à une ironie. Ce n’est pas aux Espagnols qu'il faut reprocher l’état où se trouve aujourd'hui l'Alcazar. Dès l’année 1710, pendant la guerre de succession, les troupes alliées, composées d’Anglais, d’Allemands et de Portugais, incendièrent le palais impérial : les soldats arrachaient les boiseries délicatement sculptées des appartements, et s’en servaient pour allumer leur feu. Un voyageur italien, qui visita Tolède en 1760, fait une triste peinture de lAlcazar : «... Encore quatre-vingts années, ajoute-t-il, el suivant toute apparence, ces pauvres vestiges n’existeront plus, il n’en restera que de simples traces ; car ils dépérissent visiblement, et se couvrent de mousse, d’épines et de mauvaises plantes. » Cette prédiction s'est presque accomplie. Du haut de la vaste esplanade sur laquelle est bâti l’Alcazar, on jouit d’une vue splendide sur la ville et sur les environs : la flèche de la cathédrale s'élance, svelte et découpée à jour ; au-dessus du Tage, bordé de rochers et de constructions pittoresques, s'élève le pont d’Alcantara, avec sa porte fortifiée; çà et là surgissent d'épaisses assises de pierre, débris des fondations de quelques moulins arabes : quelques arcades de brique montrent encore la place où s'élevait au seizième siècle l'Artficio de Juanelo, jadis une des merveilles de Tolède. Cet w#icio était une machine hydraulique destinée à amener l'eau du Tage jusqu'à l'Alcazar. Déjà un appareil de ce genre avait été établi, mais les crues l'avaient emporté. Charles-Quint, qui était passionné pour la mécanique, fit construire une machine du même genre par Giovanni Turriano, horloger et mécanicien de Crémone dont les Espagnols ont traduit le prénom italien par Juanelo. L'empereur avait sans doute une estime particulière pour cet Italien, car il le choisit plus tard parmi ceux qui devaient l'accompagner dans sa retraite de Yuste. D'après Alvarez de Colmenar, cette machine « étoit composée de
grandes caisses de fer-blane, attachées les unes aux autres, et formant une file qui descen-
doit du château dans le Tage : l’eau entrant dans la première étoit poussée dans la seconde
par le moyen de certains rouages, et de celle-là successivement dans les autres, jusqu'au château où elle tomboit dans un réservoir, et se répandoit de là dans toute la ville par un canal; ce qui étoit d'une grande commodité. Cette machine est rompue depuis un siècle ou environ et on la laisse là sans prendre aucun soin pour la raccommoder: de sorte que Tolède n'ayant aucune fontaine, et située sur un roc où l'on ne peut pas creuser de puits, les habitants sont contrainets d'aller de tous les côtez de la ville au bord du Tage, et de descendre plus de trente toises pour y puiser de l'eau, » L'Artificio de Juanelo, que Cervantès cite, avec la fameuse custode, comme une des choses à voir dans Tolède, était connu autrefois hors de l'Espagne ; témoin ce pas-
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