UN CONVOI D’ANES, AUX ENVIRONS D’ARANJUEZ
Le voyage de Madrid se fait aujourd’hui en chemin de fer, et n’exige guère que trois heures. Le soleil était levé depuis peu de temps quand lomnibus de la station vint nous chercher à la fonda: nous descendimes la côte rapide, et nous eûmes à peine le temps de saluer en passant la Puerta del Sol, dont les rayons du soleil levant coloraient en rose les murs lézardés. Au-dessus de la route s'élevait un nuage de poussière soulevé par une interminable caravane d’ânes et de mulets chargés d’eau, de charbon, de fagots de chêne vert, de fruits et de légumes, et autres provisions pour la ville; des paysans à pied gravissaient lentement la montée à côté de leurs bêtes, en murmurant leur chanson monotone. Au bas de la côte, nous traversâmes le pont d'Alcantara, et arrivés à la station, nous eûmes encore le temps de jeter un regard d'adieu à PAlcazar, aux vieux clochers et aux murailles arabes qui font comme une couronne de pierre à la montagne de granit sur laquelle Tolède est bâtie. Le chemin de fer n’a pas changé Tolède : plusieurs fois nous l'avons revue, toujours aussi déserte et aussi calme. mème en temps de révo
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Mais l'heure du départ vient de sonner; nous DAS EN je, cri tone AI HUE senores. al coche! Le sifflet de la machine se fait entendre ; une épaisse muraille de roseaux qui s'étend à gauche de la voie cache à nos-yeux les eaux du Tage, mais en indique le ‘cours; ils sont, sans aucun doute, de la même espèce que les calami dont parle le poëte latin :
Nos Celtas, Macer, et truces Iberos Cum desiderio tui petemus.
Sed.quodcumque tamen feretur, illie Piscosi calamo Tagi notata
Macrum peine nostra nominabit.
« Macer, nous irons en te regrettant au pays le Celtes et des farouches Ibériens ; mais partout où nous porterons nos pas, On lira : sur nos tablettes ton nom, Macer, tracé avec le roseau du Tage aux eaux poissonneuses. »
Nous atteignons bientôt une petite station qui porte le nom arabe d'Algodor, puis Castillejo, où la voie s'embranche sur la ligne de Madrid. Une demi-heure après, nous arrivons à Aranjuez.
On à voulu trouver l’étymologie d'Aranjuez dans deux mots latins : Ara Jovis, — l'autel de Jupiter, — ce qui ferait remonter à l’époque romaine l'ancienneté du Versailles de l'Espagne; on ne pouvait, du reste, faire moins pour une résidence royale, — sitio real, séjour favori de tant de souverains. Quoi qu'il en soit, Aranjuez n’était au quatorzième siècle que l'habitation d'été d’un grand maître de l’ordre de Santiago, et ne passa dans le domaine royal que sous les rois catho liques. Charles-Quint en fit un rendez-vous de chasse; les premières constructions furent élevées sous le règne de Philippe Il par Herrera, architecte de l’Escurial, et augmentées successivement par plusieurs rois d'Espagne. Une large allée, bordée d'arbres magnifiques, nous conduisit direclement au palais, construction massive en briques, avec chaînes de pierres de taille, qui rappelle quelque peu Fontainebleau. Une inscription en style lapidaire, placée sous la façade, porte le nom du fondateur, Philippe IL, et celui de Philippe V ; puis une autre : « Ferdinandus VI, Pius. Felix, consummavit anno MDCCLII. » Une autre inscription, placée sur deux ailes en retour. nous apprit qu’elles avaient été élevées par Charles HT de 1775 à 1778. Ce prince avait un goût particulier pour Aranjuez, et y dépensa, dit-on, des sommes considérables. L'ameublement est de la fin du siècle dernier : des plafonds du trop fécond Luca Giordano, quelques toiles de Raphael Mengs, de Bayeu, du Vénitien Amiconi et de Maella, peintres fort à la mode en Espagne sur le déclin du dix-huitième siècle. La pièce la plus intéressante est le Gabinete, orné de revêtements en porcelaine, non pas de la Chine ni de Capo di Monte, comme on l’a souvent imprimé à tort, mais de la manufacture royale du Buen Retiro. |
Ce n’est pas à son palais qu'Aranjuez doit sa réputation, mais à ses merveilleux jardins, qu’on à COMparés avec raison à une oasis : entourés d'une contrée qui oftre l’image d’un désert, ils présentent ce que l'imagination peut rêver de plus frais, de plus riant : cours d’eau ombragés. cascades, fontaines, arbres gigantesques, buissons et haies. Ces jardins, au dire de Saint-Simon, avaient été tracés autrefois dans le goût flamand, par des Flamands que Charles-Quint avait fait venir exprès. Dès le dix-septième siècle, les arbres d'Aranjuez étaient déjà cités comme des merveilles de végétation. Madame d’Aulnoy vante ses avenues d’ormes et de tilleuls, « si hauts, si
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Ces descriptions sont encore vraies aujourd'hui : les sn ont grandi, un grand nombre ont été plantés depuis, de sorte que les Espagnols, justement fiers de leur Aranjuez, ont le droit de dire qu'il ne faut chercher ni à Versailles ni en aucun pays de l’Europe une plus belle végétation | sous un ciel si pur. Argensola, Gomez Tapia et d’autres poëtes espagnols ont célébré à l'envi ce séjour enchanteur. Gomez Tapia, qui vivait au temps de Philippe IL, vantait ces arbres au feuillage épais, « dont Hercule aurait pu se faire une couronne, et cette abondance de lauriers qui auraient pu servir à Apollon pour sa transformation. Les saules, les cyprès, les frênes verdoyants
ne se peuvent compter : les vignes s'enroulent autour des trembles, au milieu des lierres qui en-
vahissent leurs trones. Le sol, toujours frais, est émaillé de toutes sortes de fleurs. Jamais tapis de Turquie, aux couleurs innombrables, au tissu ingénieusement fabriqué, ne pourra parvenir à égaler de semblables merveilles. » Faisons le tour des jardins en commençant par la Calle de la Reina, — Vallée de la Reine, longue avenue d’une lieue qui se prolonge jusqu’au Tage; elle est plantée d’ormes gigantesques, dont le feuillage est impénétrable aux rayons du soleil. Nous n'avons vu nulle part en Espagne une voûte de verdure aussi haute et aussi majestueuse, si ce n'est à Grenade, dans l'Alameda que baignent les eaux du Genil. Le Jardin de la Isla, qui se trouve dans une île du Tage, est ombragé par des arbres plusieurs fois séculaires, et on le fleuve, comme au temps de Martial, entretient la fraîcheur :
Æstus serenos aureo franges Tago, Obseurus umbris arborum.
« À l'ombre des arbres qu'arrose le Tage aux flots dorés, tu te garantiras des chaleurs de l'été. »
Le jardinier qui nous accompagnait nous conduisit à la fontaine qui fut peinte par Velazquez pendant un de ses séjours à Aranjuez; le tableau, qu’on voit au Musée de Madrid, rend merveilleusement la poésie de ce site sauvage et silencieux, et montre que le premier des peintres espagnols élait aussi habile dans le paysage que dans les autres genres. Plusieurs autres fontaines, de création plus récente, sont ornées de statues de bronze et de marbre blanc : N eptune, Apollon, Jupiter, Hercule, Bacchus, Cérès, Flore et Pomone, les Tritons, les Néréides et les Naïades, les Dryades et les Hamadryades, presque toute la mythologie y a passé. Nous remarquâmes, parmi d’autres allégories, un groupe placé au sommet d’un rocher factice, et qui représente l'union du Tage, le vieux fleuve, avec la nymphe Jarama. La plupart de ces statues sont dans le style décoratif de la décadence italienne ; quelques-unes cependant, celles de l'Algarde par exemple, ne sont pas sans mérite. N° Gulions pas deux statues de l’époque romaine : une Vénus et un Antinoüs, que le peuple appelle Adam et Ëve. Les fontaines sont munies de nombreux tuyaux, el leur eau s ‘élance à une hauteur considérable : le jet de la Fuente del Tajo, — la fontaine du
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