‹ L'EspagneChapitre 214 sur 287 · CUENCA · texte numérisé non relu

CUENCA

Cuenca n'est pas chose très-facile : cette petite capitale de province n’est éloignée de Madrid que d’une trentaine de lieues, cependant le trajet n'exige pas moins de vingt heures. Néanmoins, le désir que nous éprouvions de voir un pays peu connu l’emporta sur la crainte des cahots, de la poussière et de la fatigue. Nouûs arrivâmes bientôt à la petite ville d'Arganda, dont le Ve rouge, au bouquet parfumé, rivalise sur les enseignes des tabernas de Madrid avec Île Valdepeñas etle Cariñena. Après Fuentidueña del Tajo, nous arrivâmes à Tarancon, une petite ville de la province de Cuenca, arrosée par le Riansarès, rivière qui a donné son nom à un personnage célèbre, dont le père tenait un estanco de tabacos à Tarancon. Bientôt le paysage devient plus accidenté; la contrée est une des plus boisées de la Péninsule : les montagnes et les Cotes sont couverts de chènes séculaires et de pins gigantesques. Les pénares de Cuenca sont depuis

longtemps célèbres en Espagne; c'est de là qu'on a tiré une partie des bois qui servirent à la construction de l'Escurial. Ces forêts sont très-giboyeuses, et on raconte que Philippe IV venait quelquefois y chasser, malgré les difficultés qu'entraînait un pareil déplacement. |

Cuenca (pourquoi écrit-on presque toujours Cuença ?) est bâtie, comme Tolède, sur ün rocher escarpé; seulement les eaux du Huecar, au lieu d'être troubles et jaunâtres comme celles du Tage, sont aussi transparentes que le cristal. Le pont de San Pablo, jeté sur le Garranco du Huecar avec une hardiesse remarquable, nous rappelle le puente San Martin de Tolède; une autre analogie, c'est que les rues, en partie creusées dans le roc, sont également tortueuses et escarpées ; il n'en est guère dont la pente ne soittrès-roide, sauf dans la partie basse de la ville, la Carreteria. Cuenca n’est pas riche en monuments, cependant, la cathédrale renferme des détails très-intéressants. Ce qui nous frappa d’abord dans la décoration générale, c’est la richesse des marbres, extraits, dit-on, de la Sierra de Cuenca, dont les carrières étaient très-riches autrefois. Quelques chapelles offrent des retables curieux, de belles sculptures en bois et des reas de fer d’un travail remarquable. La Capilla de los Caballeros renferme les tombeaux de deux membres de la famille Albornoz, une des plus illustres de Cuenca; ces tombeaux, qui datent du seizième siècle, sont riches en détails d'armures très-précieux. La cathédrale possède aussi de curieuses sculptures de Xamete, un artiste peu connu, et dont les travaux rappellent ceux du Berruguete ; le sculpteur y a prodigué les satyres, les tritons et toutes sortes de symboles mythologiques comme on en remarque si souvent dans les ouvrages de la Renaissance.

Cuenca, presque sans commerce et sans Industrie, paraît devoir être longtemps encore isolée du reste de l'Espagne ; il n’est guère probable qu'un embranchement de chemin de fer la relie de sitôt àMadrid ou à Valence, bien qu'elle se trouve à peu près à égale distance de ces deux villes. Cependant c'était autrefois un centre d’une certaine importance : outre les Mendoza et les Albornoz, Cuenca a donné le Jour à des personnages célèbres, notamment à une famille d’orfévres du nom de Becerril, qui ont produit de beaux ouvrages, malheureusement détruits pour la plus grande partie. Nous avions formé le projet de pousser, dans la direction de Valence. jusqu’à Mmglanilla, dont les mines de sel gemme sont des plus curieuses ; malheureusement le mauvais temps nous fit renoncer à cette excursion, qu'on ne peut guère faire qu'à cheval, et nous reprimes la diligence de Madrid, pour nous rendre à Ségovie en passant par la capitale.

Les touristes ne s'arrêtent guère à Ségovie, et ils ont bien tort, car il n’est guère de ville où l'Espagne du moyen âge soit représentée d'une manière plus pittoresque. Après avoir revu l'Escurial en passant, nous nous arrêtâmes un jour à San Ildefonso, ancienne résidence royale d'été, qu'on appelle également la Granja. C’est Philippe V qui fit bâtir en 1720, sur l'emplacement d’une grange, un Château dans le goût français, entouré d’un vaste pare avec fontaines, statues, grottes, bassins, jets d'eau, et qu’on a appelé le Versailles de l'Espagne ; seulement la Granja l'emporte sous le double rapportde la vue et de la pureté des eaux, qui descendent en cascades des montagnes voisines. Le parc et les jardins sont ornés de statues dans le goût français de la Régence et du règne de Louis XV. Beaucoup de ces sculptures sont l'œuvre d'artistes français : René Frémin, Jacques Rousseau, Hubert et Antoine Demandré, Jean Thierry, Pierre Pitué et Robert Michel ont également contribué à l’ornement du château, dont la façade est d’un bel effet, bien que les détails ne soient pas d’un goût irréprochable. Le village de San Ildefonso n'offre rien de remarquable, et comme Ségovie n’est qu'à deux ou trois lieues, nous pûmes y arriver le même Jour, après avoir passé près de Valsain et de Rio-Frio, deux autres résidences de moindre im-

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