‹ L'EspagneChapitre 215 sur 287 · SÉGOVIE : L’ALCGAZAR ET LA CATHÉDRALE · texte numérisé non relu

SÉGOVIE : L’ALCGAZAR ET LA CATHÉDRALE

sommeil profond. Nous repassions dans notre mémoire les récits d'anciens voyageurs, récits fort peu rassurants pour nous, car Pan fut sur le point d’y mourir de faim, et l’autre eut grand'peme

à trouver un gîte dans un pays où, dit Saint-Simon, «les cabarets et les hôtelleries sont mconnus.»

Les temps sont bien changés, et l'on peut aujourd’hui arriver à Ségovie à quelque heure que ce

soit sans risquer, comme autrefois, de coucher à la belle étoile.

Ségovie possède trois monuments remarquables : l'aqueduc, l'Alcazar et la cathédrale, Notre première visite fut pour l'aquedue, œuvre grandiose, la plus importante de ce genre qui existe en Espagne, et peut-être dans d’autres pays. La partie de l’aqueduc qui arrive dans de cœur de Ja ville, à la place de l’Azoguejo, se compose'de deux rangées d’arcades superposées, qui dépassent de beaucoup la hauteur des maisons les plus élevées. D’énormes blocs de granit, ajustés sans

ciment ni mortier, ont résisté pendant dix-huit sièeles aux injures du temps. On ignore à quelle .

époque remonte l'aqueduc ; cependant la beauté de sa construction permet de l’attribuer au premier siècle de l'ère chrétienne. Le peuple le désigne,simplement sous le nom du Pont, — el Puente ; — quelquefois aussi on l'appelle e/ Puente del Diablo, —le Pont du Diable, — comme si üne puissance surnaturelle avait seule pu mener à fin une œuvre pareille. Cette croyance devait être fort répandue autrefois, car nous la trouvons relatée dans un petit livre imprimé à Paris en 1615, sous le titre d'Anventatre général des plus curieuses recherches du royaume d’Espagne, qui parle de ce «pont faict d’un estrange artifice. Quelques-uns trouvent qu'il a esté basty par les diables: mais j'estime que c'est une fable, parce que je l’ay ouy dire en ceste mesme ville. — Ce pont, ajoute l’auteur, est contraire à tous les autres ponts du monde, parce que là où les autres servent de passage aux hommes, cestuy-cy sert pour faire passer l’eau, et les personnes passent pardessous.» Navagiero, qui séjourna quelque temps à Ségovie en 1527, vante l’aqueduc, «travail magnifique, dit-il, dont je nai vu le pareil ni en Espagne, ni dans aucun autre pays... Ilest entièrement fait de pierre vive et d’œuvre rustique, comme l’amphithéâtre de Vérone, avec lequel il offre de loin une grande analogie... En vérité, cet aqueduc mérite d’être placé parmi les choses extraordinaires d'Espagne... » L’aqueduc amène à Ségovie l’eau du Æio-Frio, — la rivière froide. On raconte que les Arabes de Tolède, après avoir pris d'assaut Ségovie vers la fin du douzième siècle, démolirent plus de trente arches, et que sous le règne des rois catholiques elles furent réparées par un moine hiéronymite avec tant d’art, que la partie refaite. se confond aujourd'hui avee la construction primitive.

L’Alcazar de Ségovie, ainsi qu'une partie de la ville, est bâti sur un rocher élevé d'une centaine de mètres et de forme allongée, qu’on a comparé à un navire. C’est sur la partie du rocher figurant l'avant que s'élevait l’Alcazar, un des plus curieux monuments de l’ancienne Espagne. Nous disons s'élevait, car, le 7 mars 1862, l’ancien palais-forteresse a été en grande partie dévoré par un incendie qui détruisit de magnifiques salles, uniques en leur genre, et merveilleusement conservées depuis plusieurs siècles. La tour de Henri IV de Castille, qui formait l'entrée, fut seule préservée à cause de l'épaisseur de ses murs ; mais un grand nombre de précieuses peintures, de riches plafonds en bois résineux et d’ Me frises, tout cela fut entièrement consumé par les flammes. Saint-Simon avait été frappé de la beauté de cette ancienne demeure des rois de Castille : « Les appartements des rois, dit-il, sont admirables par leur plain-pied, leur étendue, leur structure et les ornements sages, magnifiques et très-bien exécutés dont ils sont enrichis. Leur dorure épaisse, foncée, brillante comme si elle venoit d’être faite, les plafonds avec leurs peintures exquises, et l'ordonnance des ornements, tant des murailles, des portes, des fenètres et des plafonds, me rappela tout à fait ceux de Fontainebleau, ne balançant pas toutefois à préférer ceux de Ségovie. » On sait que Lesage a fait de ce château la prison de Gil Blas. On renfermait autrefois au plus haut du donjon les prisonniers d'État. Parmi ceux qui y furent détenus, nous citerons le célèbre aventurier Riperda. Après quinze mois de captivité, il parvimt à s'échapper en 1728, grâce à la servante du gouverneur, qui lui donna ses habits.

La cathédrale de Ségovie mérite d’être citée parmi les plus belles d'Espagne ; l'architecture est de l’époque où le style gothique se mèlait à celui de la Renaissance, époque si fertile en char-

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mants chefs-dœuvre ; on nous fit remarquer dans une des chapelles le grand retable de Juan de Juni, peintre castüillan du serzième siècle. Cette peinture, qui est connue sous le nom de Piedud

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de Juni, offre des parties d'une grande beauté. Nous ne pûmes nous empêcher de faire de tristes réflexions en comparant la ville d'aujourd'hui à celle du moyen âge et du seizième siècle, /4 fuerte Segovia, cette grande et belle cité dont la monnaie était si renommée, et dont Navagiero

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No voici rs la Vieille-Castille, — Castilla la Vieja. « Le Cable Vicjo, d dit le refrain populaire, est homme de bon cœur et de bon conseil: il n’est pas très-dégourdi, il est même quelque peu triste et lourdaud, et ce que sa simplicité offre de plus remarquable, c'est. qu'il appelle franchement les choses par leur nom. » La Castille! que de choses dans ce nom! N'est- “il pas le symbole du vieil honneur espagnol, de l’orgueil castillan? Nous avons parlé de l’orgueil castillan : ce n’est pas d'hier qu'il est proverbial chez nous, comme le montrent bon nombre de livres et de caricatures qui parurent en France, notamment au commencement du dix-septième siècle. Voici une gravure qui représente un rodomont, et qui porte pour légende ces quatre Vers : |

Ce Castillan croit, en mérite, Surpasser tous les conquérans,

Et la terre semble petite x Pour borner ses desseins errans.

Dans un autre, nous voyons don Haraman de Chico, l'épée en l'air et la mine arrogante, la moustache retroussée jusqu’à l'œil, e/ bigote al ojo ; il s'adresse à un petit page qui l'accompagne, et lui montre des soldats dans le lointain :

- Mire au bout de mon doigt tous ces gros de gendarmes : YF Je vais comme un lion fondre tout droit là-bas, É Et si ces gens ne sont tous plastronnés d’enclumes, J'en veux plus renverser du seul bout de mes plumes Que n’eût fait Rodomont avec cent coutelas!

Ces rodomonts, les aïeux de ceux qu'on appelle aujourd'hui jaques, valentones où perdonavidas, sont toujours représentés avec ces formidables moustaches retroussées qu'on appelait en Espagne bigotes à la Borgoñona. Les moustaches jouaient un grand rôle dans la toilette d'un Espagnol au seizième siècle, et c’est sans doute de cette époque que date l'expression proverbiale : tener bigotes, — avoir des moustaches, — pour désigner un homme ferme et résolu. Quevedo mentionne un Curieux accessoire de toilette, fort en usage à son époque, et qu'on appelait bigoteras. C'était une espèce d'étui ou de fourreau de peau destiné à envelopper les moustaches pour les préserver de tout contact pendant le sommeil, et dans lequel on les enfermait avant de se mettre au lit. Cent ans plus tard cet usage existait encore, et pendant la nuit on attachait les bigoteras derrière les

: oreilles au moyen de petits rubans. Un écrivain hollandais, parlant «de 1 humeur des Aragonois », dit que «ceux-ci ont sans doute autant d’orgueil que les Castillans, et s’estiment plus qu'eux, et que toutes les nations d'Espagne...» et il cite quelques anecdotes à l'appui de son assertion : voici d’abord celle d’un « Aragonois qui voulait arracher les dents aux Francois... Con estas armas y este brazo no se sacarän las muelas à los gavachos? Dès qu'il fut en Catalogne.

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L'ORGUEIL CASTILLAN. ui 087

il trouva occasion de faire paroïstre son cœur, mais il fut assez malheureux pour y recevoir d'abord un coup au bras, et un autre à la jambe qui l'ont estropié ; à présent on le nomme l’arracheur de dents : e/ Sacador de muelas. » Plusieurs ouvrages satiriques imprimés en France vers le commencement du dix-septième siècle montrent qu'il existait chez nous une certaine prévention contre nos voisins, témoin un petit volume en français et en espagnol : « Rodomontades espagnoles. ete. » Get ouvrage est inspiré par le même sentiment que les gravures satiriques dont nous avons parlé plus haut; nous nous bornerons à en citer deux autres du même genre : les Enblèmes sur les actions, perfections et mœurs du segnor Espagnol, traduit du castillien, et l'Antipathie des François et des Espagnols, par le docteur Ch. Garcia. Ailleurs, l'Espagnol est traité de coquefredouille ; c'est dans madame Deshoulières que nous trouvons ce mot, dont le sens nous échappe :

«... L'Espagnol, ce coquefredouille, Va toujours à l’école et perd toujours bredouille. »

Un voyageur anglais (1772) parle de la «haine nationale qui est réciproque, dit-il, entre les Espagnols et les Français, qu'on appelle en Espagne gavachos, en signe de mépris; j'ai vu quelquefois les petits garçons et les femmes du peuple courir après mon domestique Baptiste, en le poursuivant de cette épithète. » Montesquieu fait écrire à un personnage des Lettres persanes : «Je parcours depuis six mois l'Espagne et le Portugal, et je vis parmi les peuples qui, méprisant tous les autres, font aux seuls Français l'honneur de les haïr. » Cette antipathie est-elle aussi réelle qu'on l’a souvent répété? Nous pensons qu'on l’a ne exagérée, et qu’elle va tous les jours s’effaçant, surtout chez la partie éclairée et intelligente de la nation. Du reste, il faut reconnaître qu'il règne entre les Castillans et les habitants des autres provinces, sinon de l'antipathie, du moins un certain antagonisme. Tels sont, par exemple, les Catalans :

Els Castillans son uns bruts.

« Les Castillans sont des gredins. »

Voilà ce que nous lisions dernièrement dans un petit journal de Barcelone, la Escoba (le Balai). publié en catalan. Il est certain que les habitants de la Catalogne sont plus laborieux, plus industrieux, et par suite plus riches que leurs voisins, et on ne peut dire d’eux qu'ils sont d’ «invincibles ennemis du travail, » paroles que Montesquieu applique injustement aux Espagnols en général. La morgue castillane est depuis longtemps proverbiale. L'auteur d’un violent pamphlet imprimé en Hollande, sous le titre de Relation de Madrid, prétend qu'il n’y a si petit pécaro qui ne s'estime Aidalgo como el Rey, que les cochers mêmes portent l'épée ; il va jusqu’à dire que les Espagnols sont couverts de certains insectes, — péojos, — « qui s’estiment icy aussi cavaliers et hidalgos comme le reste des Espagnols, et dans cette vanité se plaisent aux bonnes compagnies, et üennent les rangs les plus hauts et les plus visibles parmi la noblesse. » On connaît le mot attribué à un prédicateur espagnol : Dans un sermon qu’il faisait sur la tentation de Jésus-Christ, il disait que lorsque le diable le transporta sur une haute montagne d'où l’on découvrait toute la terre, les Pyrénées, par bonheur, lui cachaient l'Espagne ; autrement, il aurait succombé à la tentation. On connaît aussi le proverbe populaire : « Sè Dios no fuese Dios, seria rey de las Españas, y el de Francia su cocinero. » — Si Dieu n'était pas Dieu, il serait roi d'Espagne, et le roi de France serait son cuisinier. |

Les écrivains espagnols ont reconnu certaines exagérations de l’orgueil national. Le colonel Cadahalso consacre à ce sujet un chapitre de ses Cartas marruecas (Lettres marocaines) : «I Y à quelques jours, dit-il, je demandai mon carrosse pour aller voir un de mes amis qui était malade. Comme on me faisait attendre, je voulus savoir si l’on avait mis les chevaux, et l'on me

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« François jee «ayant reçu une aie de Chao Du avec ces fitness pompeux : : Charles, par la

grâce de Dieu empereur des Romains, roi d'Espagne, de Castille, de Léon, d'Aragon, de ! Na

varre, ete., ne prit d'autre titre, en lui répondant, que celui de François, seigneur de Gentilly, qui est un petit village près de Paris, se mocquant par là de ses rodomontades espagnoles. » I faut reconnaître, du reste, que la fierté des Espagnols a quelque raison d'être, et qu'ils ont Je droit de parler avec enthousiasme des gloires de leur pays, qui fut le plus puissant de la terre au seizième siècle, époque où le nouveau monde était à eux et où les armées de l'Espagne occupaient une bonne partie de l’Europe. Aussi ne doit-on pas s'étonner de leur susceptibilité à l'égard des auteurs étrangers qui ont parlé de leur pays. Nous dirons quelques mots à ce sujet.

L'Espagne est peut-être le pays sur lequel on a débité le plus de fables et de faussetés. Ponz se plaignait déjà, dans son Viaje de España, de ce que plusieurs écrivains étrangers parlaient de son pays avec autant d'ignorance que s’il eût été question de la Tartarie. Voici d'abord un mome italien, le P. Caïmo, dont le livre est une satire parfois violente et souvent injuste; voici Fréron, qui prétend, dans l'Année littéraire, que l'hospitalité du peuple espagnol est comparable à celle des nations sauvages. L'abbé de Lubersac n’a pas été moins injuste : il assure qu'il n'y a pas en Espagne un homme qui ne croie faire un acte méritoire et être agréable à Dieu en détruisant les monuments de l'antiquité. L'ignorance avec laquelle cet auteur parle des choses espagnoles enlève beaucoup de poids à ses accusations : ainsi il place Séville dans le royaume de Cordoue, erreur du même genre que celle de cet auteur qui plaçait sur les bords du Guadalquivir le couvent de Yuste, en Estramadure ; il confond le théâtre antique de Murviedro avec un amphithéâtre, et prétend que les ruines romaines d'Italica sont de style gothique! L'Italien dont nous venons de parler ne se montre pas moins injuste dans un chapitre intitulé : Ma/propreté des Espagnols. « Trop attachés aux anciennes coutumes, dit-il, la plupart conservent leur grossièreté.….. Leurs manières sont impolies et dégoûtantes : prendre tout sans cuiller ni fourchette, mais avec les mains, pousser des hoquets et se permettre toutes sortes d'incongruités contraires aux règles de la politesse : c’est ce qui se pratique dans les tables des meilleures maisons de Madrid. » Voici maintenant comment parle un voyageur hollandais : «Il se trouve, dit-il, des Espagnols si 1gn0rants, qu'ils ne croient pas qu'il y ait d’autres terres que l'Espagne, d'autre ville que Madrid, et d'autre roi que le leur. Quand je parle d'Espagnols ignorants, j'entends parler de ces bons et purs Castillans qui, n'ayant point quitté leur foyer, ne savent si Amsterdam est aux Indes ou en Europe. »

Les différents ouvrages publiés sous le titre de Délices d'Es spagne sont pleins d'erreurs sur ce pays, et on en peut dire autant de plus d'un Guide. Dans un de ces derniers, on assure que le costume des Andalous est «exactement celui que porte Figaro sur nosthéâtres..…..» Un autre, décrivant un ancien édifice arabe de Séville, dit qu'on y admire un splendide plafond par Alerce ; or «lerce est tout simplement le nom d’un bois résineux que les Arabes employaient dans leurs con-

structions. Un autre Guide, — celui-là est anglais, — parlant d’une église de Grenade : /as Anqustias, — les Angoisses, — fait de ce nom celui d’un saint : San Angustias. L'auteur fait une longue diatribe contre l'Espagne etla France, tout en surexcitant l'amour-propre national de ses compatriotes; non content de tourner en ridicule les mœurs et le caractère des Espagnols, il essaye d'en faire autant de leur religion et de leur vénération pour la Vierge, vénération qu'il appelle mariolatry ; Comme si le premier devoir du voyageur n’était pas de respecter les croyances des peuples qu'il visite. Puis 1l appelle nos voisins des «barbares pittoresques » (picturesque barbarians), et les accuse de professer le plus profond mépris pour les étrangers en général.

Il faut encore entendre l’auteur anglais parler de la peinture espagnole : «Les bruns particuliers à Velazquez et à Murillo étaient fabriqués par ces artistes avec les os de leur pot-au-feu journalier, d'où vient le nom de noir d'os (negro de hueso). Cette analogie culinaire peut être poussée plus loin : la o//a d’Andalousie est la plus riche et la plus succulente de toute l'Espagne: de là le brun /ocal de l’école sévillane. Moralès, un Estramadurien, adopta le ton plus chaud du chorizo national, ce riche saucisson au piment rouge. Les Valenciens préfèrent le morado local, la teinte

pourpre du jus de la mûre. » M. de Madrazo a jugé comme elle le mérite cette nouvelle manière

d'apprécier les diverses écoles : «D'après cette méthode, si vous voulez caractériser à priori le coloris des peintres anglais, flamands, bolonais, vous n’avez qu'à dire : les Anglais mangent beaucoup de roast-beef, de là leurs tons prédominants de viande rôtie : les Flamands consomment beaucoup de beurre, de là leur coloris jaunâtre et crémeux ; les Bolonais sont grands amateurs de mortadelle, par conséquent leur couleur favorite doit être celle du saucisson... ÆRrisum teneatis!» Un autre Anglais, Dalrymple, décrivant une soirée espagnole, appelle la réunion une tortilla ; 1 a même soin de répéter plusieurs fois ce mot, qui signifie une omelette, et qu’il confond avec le vrai mot : tertulia.

Les écrivains français qui ont parlé de la Péninsule ont été, pour la plupart, assez sévèrement jugés par la critique espagnole. Théophile Gautier lui-même n’a pas toujours trouvé grâce devant elle. Quant à Alexandre Dumas, il y a une chose que les Espagnols ne lui pardonneront jamais, c’est d'avoir dit que l'Espagne commence de l’autre côté des Pyrénées. S'il s'était borné à des plaisanteries sur le Manzanarès, passe encore; mais pourquoi affirmer que l'usage des broches est inconnu à Madrid, quand il n’est pas de fonda ou de parador qui ne possède un de ces ustensiles ? C’est qu'il fallait amener quelques anecdotes, très-amusantes du reste, comme celle de la visite chez les quincailliers de la ville, un dictionnaire de poche à la main, pour demander un asador ; puis il est fort ingénieux de faire rôtir un canard embroché au moyen d'une rapière de Tolède.

Une autre histoire que le célèbre romancier a sur la conscience, c’est celle du chapeau Gibus dont le ressort était faussé, et qu'aucun chapelier de Madrid ne pouvait réparer. On est réduit à le porter chez un horloger, qui parvient à le redresser au moyen d’un ressort de pendule ; malheureusement le ressort se détend quelques jours plus tard avec un grand fracas : le chapeau était à échappement. C'est le cas d'appliquer le proverbe : se non è vero, à ben trovato….. La vérité est chose si monotone !

Dans un article de revue intitulé os Viajeros franceses, un auteur espagnol relève avec raison les inexactitudes qui échappent trop souvent à nos compatriotes. L'un assure, par exemple, qu'en Espagne, ce pays des souvenirs par excellence, les conducteurs et les muletiers excitent leurs animaux en chantant les romances du Cid ; un autre prétend que «les théâtres sont carrés, que Madrid n’en possède que deux: les costumes, ajoute-t-il, sont inconnus, et les acteurs jouent leurs rôles en bourgeois : Tancrède paraît sur la scène en jaquette; Orosmane, en redingote; Zaïre, en bonnet de nuit, et Bajazet, sans turban... Comme le nombre des actrices est insuffisant, les hommes représentent quelquefois des rôles de femme; parfois même, la

représentation est retardée d'une heure; parce que la duègne, la reine ou la jeune première n'ont pas fini leur barbe... »

De pareilles sottises ne méritent même pas d’être réfutées ; contentons-nous donc de dire, en haussant les épaules, comme nos voisins : Mentiras y disparales ! Mensonges et absurdités !

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