RENE
Le seizième siècle fut l'époque la plus brillante de Salamanque: elle comptait parmi ses ha-
bitants les plus illustres personnages de la noblesse: ses prélats étaient riches et nombreux, et Benvenuto Cellini ciselait à Rome un magnifique vase pour un de ses archevêques. L'université était alors, avec celle d’Alcala, la plus brillante de l'Espagne; elle compta parmi ses professeurs le grand cardinal Ximenez de Cisneros, celui qu'on avait surnommé T'ertèus rex. Parmi les élèves, il suffit de nommer Cervantès, qui passa deux années à Salamanque, et qui habitait la calle de los Moros. C'est pendant ce séjour que l’auteur de Don Quichotte apprit à connaître les mœurs de l'estudiante, dont il a fait une peinture si remarquable. Cervantès avait du reste conservé un
très-bon souvenir de la fameuse université, qu’il compare à celles de Paris et de Bologne. Les
plaisanteries n’ont pas manqué à l’université de Salamanque. Un ancien voyageur raconte qu’au
moment où il allait arriver dans la ville, son âne, chargé de livres, se noya, et que son maître le.
fit enterrer avec l’épitaphe suivante : FR
Aqui yace sepultado D'un âne voici le tombeau :
Un borrico desdichado Des livres composaient sa charge ; Que cayendo en fatal rio N'ayant pas pris assez au large, Pobrecito se muri6, Avec eux il tomba dans l’eau.
Por traer libros atados Il marchait avec gravité ;
Que quedaron bien mojados : Mais malheur à qui le pied manque! Y por eso no Ileg6 à ser Sans cette chute il eût été
En Salamanca bachiller. Fait bachelier de Salamanque.
L'ancienne Salmantica des Romains est une des plus vieilles villes d’Espagne ; cependant le seul monument antique qu’elle possède est le beau pont de dix-sept arches sur le Tormès, qui remonte, dit-on, au temps de Trajan. Des bords de la rivière on a une très-belle vue sur la ville. dont les clochers, dominés par la cathédrale, se dessinent à l'horizon. La cathédrale, le monument le plus remarquable de Salamanque, date du commencement du seizième siècle, époque où le style gothique, en Espagne, commençait à peine à se ressentir de l'influence de la Renaissance. L'extérieur est très-richement orné, notamment la Puerta de las Palmas, ainsi nommée à cause des bas-reliefs qui la surmontent, et qui représentent l'entrée du Christ à Jérusalem. Les clous des portes sont très-curieux, et plus remarquables encore que ceux de Tolède. La pe Mayor, qui occupe le centre de la ville, sert de temps en temps d'arène pour les combats de taureaux. Les couvents étaient très-nombreux à Salamanque, ainsi que les anciennes maisons nobles; une des plus remarquables est celle connue sous le nom de casa de las Conchas, à cause des nombreuses coquilles en relief sculptées sur la façade, décoration d’un aspect très-singulier.
Le château d'Alba de Tormès n’est guère à plus de quatre ou cinq lieues de Salamanque, ce qui nous permit de faire une excursion jusqu’à la petite cité qui a donné son nom à une des plus illustres familles d'Espagne. Fernando Alvarez de Toledo, duc d’Albe, était seigneur du Castillo que nous apercevons au sommet d’une colline. Le château et le palais sont dans un état
déplorable : les hautes tours crénelées menacent ruine, et ces murs, ces arceaux supportés par | d’élégantes colonnes, témoins au seizième siècle de fêtes splendides, semblent sur le point de
s'écrouler, et servent aujourd'hui d'asile aux hiboux, aux corbeaux et à d'innombrables lézards. Du haut de la plate-forme, nous découvrons une vaste plaine qui appartient encore à la famille d’Albe : au milieu de ces champs fertiles serpente le Tormès, rivière aux eaux limpides, qui va se jeter dans le Duero. Après que Doré eut ajouté aux croquis de son album celui du Castillo de Alba, nous allâmes visiter le couvent des Carmelitas Descalzas, fondé par sainte Thérèse, qui