‹ L'EspagneChapitre 51 sur 287 · TRE · texte numérisé non relu

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MARAICIERS DE MURCIE.

chance de jouir de ce spectacle le lendemain de notre arrivée. Dès le matin, les cloches de la

cathédrale et des différentes églises sonnèrent d repique, c'est-à-dire à coups redoublés, pour

annoncer la solennité du jour; les habitants des campagnes arrivaient en foule, vêtus de leurs

plus beaux costumes ; les maisons se pavoisaient, chacun ornait ses balcons des plus belles tapis-

series où des soieries les plus riches ; ceux qui ne pouvaient trouver place aux fenêtres commen-

122 | CHAPITRE SIXIÈME. Fu k

caient à faire la haie de chaque côté des rues. Bientot les balcons se garnire ‘de femmes, et une musique lointaine nous annonça le passage du cortége : en tête venaient les châsses, les saints, les reliques et les madones des différentes églises, portés par les paysans ; les vierges étaient en bois peint et de grandeur naturelle ; nous en comptâmes environ huit, chacuné accompagnée du clergé des paroisses et d'une longue file de paysans un grand cierge de cire à la main; venaient ensuite les autorités civiles, puis différentes musiques : nous en remarquâmes une entièrement composée d'ecclésiastiques vêtus d'aubes et de surplis empesés. La marche était fermée par des maceros ou massiers en costume du seizième siècle, toque, pourpoint et chausses à crevés en velours rouge, et portant au cou la golilla empeste. À mesure que le saint sacrement passait, la foule se mettait à genoux et se prosternait, et les femmes faisaient pleuvoir du haut des balcons une pluie de fleurs. Les Espagnols aiment les cérémonies, et par-dessus tout les cérémonies religieuses : les fêtes de ce genre sont chez eux une tradition et un besoin ; cette raison suffirait à nous faire croire que le protestantisme a bien peu de chances de prendre jamais racine dans la Péninsule. |

Après avoir assisté aux fêtes de la rue et aux fêtes de l'Église, nous suivimes la foule qui se répandait dans les A/amedas, où nous achevâmes d'étudier les costumes variés à l'infini dans leurs détails. Les arbres d'Afrique et d'Amérique y croissent à côté de ceux d'Europe: nous remarquâmes dans le Paseo del Carmen de superbes orangers, qui nous rappelèrent les vers de Victor Hugo :

.… Murcie a ses oranges.

En effet, les oranges de Murcie sont les meilleures qu'il y ait en Espagne, meilleures même que celles de Valence, surtout les naranias de sangre, qu'on appelle ainsi parce que l’intérieur en est rouge comme du sang.

Le chemim de fer nous conduisit en deux heures de Murcie à Carthagène. Ce port, qu'on appelle Cartagena de Levante, pour le distinguer de celui de l'Amérique du Sud, est bien déchu de sa splendeur passée : fondée par les Carthaginois qui y avaient établi leur grand arsenal, la ville devint extrêmement riche, et lorsque Scipion s’en empara, les Romains y trouvèrent un butin prodigieux, «à tel point, dit un auteur latin, qu'il est impossible d'en donner une idée. » L'argent était si abondant, que les vainqueurs en firent des ancres pour leurs navires. Il y a cent ans, sous Charles IT, Carthagène était très-florissante ; elle avait alors soixante mille habitants ; elle n’en a plus guère que la moitié. Les mines des environs étaient très-productives dans l'antiquité: on exploite aujourd'hui les scories abandonnées par les Romains, et on en extrait encore une-grande quantité de plomb.

Rien ne nous retenait plus à Murcie; nous avions visité ses monuments peu nombreux; sa cathédrale, vaste et imposante, malgré son style hybride, et une construction arabe, e/ Almudi,

le grenier, qui à conservé son nom et sa destination. Nous avions fait le projet d'aller de Murcie à Grenade, c'est-à-dire de traverser une partie de l'Espagne de l’est à l’ouest; la distance n’est pas très-considérable, mais il n°y a aucun moyen de transport régulier ; le pays est extrêmement accidenté, et les routes en fort mauvais état. Nous résolûmes néanmoins de partir à l'aventure et d'aller, sil le fallait, à cheval, à mulet, en galère, et même à pied au besoin. Nous fixâmes notre première étape à Totana, où nous comptions séjourner assez de temps pour étudier à notre aise les nombreux gitanos qui lhabitent, Nos places étaient retenues dans une galera atartanada, et nous fimes nos préparatifs de départ comme s'il avait fallu traverser le grand désert ; nous allâmes d'abord acheter dans la calle de la Traperia de ces belles mantes murciennes, aux couleurs st’ chaudes, et dont chaque extrémité se termine par une grappe de pompons de laine ; nous achelâmes également des a//orjas, autre accessoire de voyage non moins utile que la mante : on appelle

TR alforja une espèce de grand bissac de laine dont chaque extrémité se termine en carré, et dont les deux vastes poches se ferment au moyen de cordons ornés de toutes sortes d agréments et de passementeries. Il serait très-imprudent de s'embarquer.sans a//orja dans un pays où les auberges sont souvent, comme au temps de Gervantes, dépourvues de vivres, et où le voyageur s'expose à souffrir de la faim, s'il n'emporte ses provisions; nous ne partimes donc qu'après avoir bien garni nos a//orjas, à l'exemple du bon Sancho.

Il était à peine jour quand notre galera atartanada se mit en route, et nous n'avions pas trop de la journée pour faire les dix lieues qui nous séparaient de Totana. Notre véhicule, ainsi que l’in-

dique son nom, était une espèce de compromis entre la galère et la tartane : c'était la galère avec

# . TOTANAÏIBES GITANOS. 123

atténuation de peine. Longtemps encore nous aperçümes la haute tour de la cathédrale de Murcie, dorée par les rayons du soleil levant, et il était près de midi quand nous atteignimes Lebrilla, petite ville à l'aspect sauvage et misérable, aux maisons basses, bâties en pisé et habitées en

partie par des gitanos, qui deviennent de plus en plus nombreux à mesure qu'on s'éloigne de Murcie. Après une halte de

deux heures, nous nous remîimes

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en marche par une chaleur écrasante.

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