‹ L'EspagneChapitre 52 sur 287 · LL TE · texte numérisé non relu

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tait à l'aspect sauvage de cette petite ville un air mystérieux et tout à fait rébarbatif : les groupes de gitanos, prenant le frais de-

vant des maisons quelque peu en

ruine, nous faisaient penser à la

Cour des Miracles, et il ne nous RE — APRIVAIRE ec

fallait pas de grands efforts d'imagination pour nous croire PORN NES RU an ee

transportés en plein moyen âge.

ê Cest que Totana est le quartier général des gitanos du royaume de Murcie, de même que Séville est la métropole de ceux de l'Andalousie ; c’est sans doute en souvenir de leurs frères andalous que les bohémiens de Totana ont donné à deux quartiers de leur ville les noms de Sevilla et de Triana : on sait que Triana est un faubourg de Séville presque exclusivement habité par des gitanos. Quant aux paysans, leur costume ne diffère que peu de celui des Murciens.

Le maitre de l'auberge où nous nous arrètâmes était un oitano, comme un assez bon nombre des posaderos de la contrée ; il nous raconta comment, le métier n’étant pas toujours bon, il était obligé de faire le commerce de la neige. Ce commerce est beaucoup plus important qu'on ne pourrait le croire, dans un pays où la chaleur est suffocante une bonne partie de l’année ; il est

souvent exercé par les gitanos, qui vont chercher la neige dans une des plus hautes montagnes du royaume de Murcie, la Sierra de España. Us la chargent sur des ânes qui parcourent d'un pied assuré des sentiers qu'on ne croirait accessibles qu'aux chèvres et aux chamois. C'est un curieux spectacle de voir ces ânes, qui ploient sous leur charge, descendre la montagne en files interminables, comme de longues caravanes.

Une fois descendus dans la plaine, les neveros se dirigent vers les villes voisines, Où ils trouvent facilement à placer leur marchandise; car la neige, qu'on emploie pour les rafraîchissements à l'exclusion de la glace, est ici un objet de première nécessité. Chaque ville à ses pozos de nieve, ou puits de neige, où viennent s’approvisionner les revendeurs, qui la débitent au détail dans leurs boutiques, et ces petits industriels ambulants, si nombreux en Espagne, les Aguadores. qui offrent aux passants altérés, aux prix les plus modiques, toutes sortes de boissons glacées, bebidas heladas.

Le lendemain de notre arrivée à Totana, c'était jour de marché : nous ne pouvions trouver une meilleure occasion de voir les gitanos de Totana et ceux des environs; ils formaient une foule compacte et bruyante, qui grouillait au soleil sur la grande place, en groupes des plus pittoresques et offrant des tons chauds à faire pâmer le coloriste le plus exigeant. Le type des oitanos est tellement caractérisé, que rien n’est plus facile que de les reconnaître à première vue. Ces pauvres diables, qu'on peut bien appeler les parias de l'Espagne, ont formé de tout temps un peuple à part, une nation dans la nation, et on ne trouverait pas un seul Espagnol qui voulût reconnaître en eux des frères et des compatriotes.

Que sont les gitanos? À quelle race appartiennent-ils? De quelle contrée se sont-ils répandus sur l'Europe? Toutes ces questions n'ont pas encore été parfaitement résolues. Suivant l'opinion la plus accréditée, ils seraient les descendants des anciens Tchinganes, originairement établis sur les bords de l’Indus, et qui furent forcés d'abandonner leur pays à l'époque de l'invasion de Tamerlan : leur physionomie, bien plus asiatique qu'européenne, et leur langage, qui contient un nombre assez considérable de mots dérivant du sanscrit, donnent une grande vraisemblance à cette hypothèse.

Le nom de bohémiens, qu'on donne chez nous à cette race étrange et mystérieuse, vient sans doute de ce que les premières bandes qui émigrèrent en France se fixèrent d'abord en Bohême. C'est principalement dans les Vosges, et dans quelques endroits du Languedoc et de la Provence, qu'on en retrouve encore chez nous, presque tous vivant à l’état nomade; leur nombre paraît avoir diminué d'une manière assez sensible, surtout dans le Midi. On les retrouve encore, sous différents noms, dans presque toutes les contrées de l'Europe : en Angleterre, où ils sont assez nombreux, et où ils exercent quelquefois la profession de boxeurs, on les appelle Gypsies, c'està-dire Égyptiens. Les Allemands ! Jes nomment Zigeuner, les Suédois et les Danois Turtares, désignation qui tendrait à confirmer leur origine asiatique. Les Italiens et les Tures les appellent singari où zingant, etenfin on les désigne aussi sous le nom de zéncali : c'est le nom qu'ils se donnent ordinairement entre eux.

C'est dans la première moitié du quinzième siècle que les gitanos paraissent pour la première fois en Espagne; les rois catholiques Ferdinand et Isabelle rendirent en 1499, à Medina del Campo, un édit leur enjoignant de résider dans certaines villes, sous peine d'être chassés du royaume dans un délai de soixante jours. En 1539, un autre édit déclara que «si les Égyptiens, après l'expiration des soixante jours, étaient trouvés en état de vagabondage, ils seraient envoyés aux galères pour six ans. » Philippe I fit publier à Madrid, en 1586, un édit qui confirmait ceux de ses prédécesseurs ; de plus, dans le but de restreindre les vols et les fourberies dont ils se rendaient constamment coupables, il leur était défendu de vendre aucune marchandise dans les

loires et marchés, sans avoir obtenu une permission particulière mentionnant le lieu de leur

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interdit de porter le costume et le nom d'Égyptiens, et de parler leur langage, «parce Lu “ ’exis- Fe"

tant pas comme nation, leur nom devait être à jamais confondu et oublié. » AE AISNE PES Philippe IV déclara, dans un édit de 1633, que les lois publiées set eux en 1499 étaient insuffisantes pour réprimer leurs excès ; il leur défendit tout commerce, grand ou petit, et leur

enjoignit de vivre dans un quartier à part, séparés des autres habitants, comme les juifs; Met -

pour détruire par tous les moyens le nom de gitanos, nous ordonnons que personne n'ose les appeler ainsi, ce nom devant être regardé comme une grave injure ; et rien de ce qui leur appartient, nom, costume ou actions, ne sera représenté soit en danses, soit de toute autre manière, sous peine de deux années de bannissement et d'une amende de cinquante mille maravédis, laquelle sera doublée en cas de récidive, etc. .

En 1692, Charles IT défendit aux na d'habiter des villes de moins de mille feux ; il leur interdit également de porter des armes à feu et d'exercer d'autre état que celui d'agriculteurs. Par un édit plus sévère encore, publié en 1695, et qui ne contient pas moins de vingt-neuf articles, le même roi leur défend particulièrement d'exercer l’état de forgeron et de posséder des chevaux ; il leur est accordé une mule et un âne pour les travaux des champs; ceux qui abandonneront leur village seront punis de six ans de galères. Un document publié à Madrid, en 1705, montre que les routes et les villages étaient infestés par des bandes de gitanos, qui ne laissaient aux paysans ni repos ni sécurité ; les corregidores et autres agents avaient le droit de faire feu sur eux comme bandits publics, dans le cas où ils refuseraient de livrer leurs armes ; on avait le droit de les poursuivre jusque dans les églises de refugio, asiles inviolables pour les autres criminels, même pour les parricides. Ces églises, qui servaient de refuge étaient désignées par: ces mots : Es de refugio, placés au-dessus de la porte principale ; on retrouve encore cette inscription sur quelques églises d'Espagne : nous l'avons remarquée notamment au-dessus du portail de la cathédrale d'Orihuela, où on peut la lire encore. Malgré ces persécutions, les gitanos, plus heureux que les juifs et que les Morisques, ont trouvé le moyen de se maintenir en Espagne; il faut dire que la plupart vivent dans la plus grande misère, méprisés des Espagnols, qui continuent à les regarder comme une race maudite, et leur rendant haine pour haine, mépris pour mépris.

Il n'est pas de vices, pas de crimes, dont les gitanos n'aient été accusés depuis plusieurs siècles par les écrivains espagnols. On se souvient de la façon dont Cervantes les traite dans les premières lignes de la gétanilla de Madrid, une de ses Novelas ejemplares : « Il semble, dit-il, que

les gitanos et les gitanas ne soient venus au monde que pour être voleurs ; ils naissent de pères .

voleurs, sont élevés au milieu de voleurs, étudient pour devenir voleurs... »

Un auteur assure qu'en 1648 une bande, composée de plus de huit cents de ces malfaiteurs, parcourait les Castilles et l’Aragon, commettant les crimes les plus atroces. Francisco de Cordova raconte dans ses Didascalia comment, vers la même époque, ils essayèrent de mettre au pillage la ville de Logroño, presque abandonnée de ses habitants à la suite d'une peste qui avait désolé la contrée. On n’en finirait pas si on voulait rapporter les accusations sans nombre qu on faisait peser sur les gitanos ; j'ai seulement voulu en donner quelques exemples pour faire comprendre comment, encore aujourd'hui, ils vivent pour ainsi dire isolés au milieu de la population, for-

126 CHAPITRE TROISIÈME. | mant une caste à part, se mariant toujours.entre eux et parlant une langue qui n’est intelligible que pour eux. La a: OS) 44 d Les gitanos d'aujourd'hui sont loin d'être aussi redoutables que ceux d'autrefois : parmi les nombreux défauts qui leur étaient reprochés, un seul reste, c'est leur penchant au vol ; ce penchant est général chez les gitanos, hommes ou femmes, enfants ou vieillards, et on peut affirmer que les lignes de Cervantes citées un peu plus haut sont restées vraies de tout point, À part cela, ils sont généralement de mœurs inoffensives. et il est assez rare d'en voir condamner pour

assassinat ; il n'est pourtant pas sans exemple qu'ils, aient entre eux de sanglantes querelles; la

cause en est souvent la jalousie, jamais le vol; car les gitanos, qui s'entendent si bien à voler les chrétiens — les busnés, comme ils les appellent dans leur jargon — ne se volent jamais entre eux.

Quelquefois la redoutable navaja, à la lame longue et aiguë comme une feuille d'aloès, est leur arme de combat ; mais les cachas, longs ciseaux qui leur servent à tondre les bêtes de somme, sont une arme plus terrible encore, et qu'eux seuls savent manier avec dextérité. Il n est guère

en Espagne, depuis les Pyrénées jusqu'aux Alpujarras, de cheval, mulet ou âne qui ne passe

chaque année par les mains d’un esquilador ou tondeur gitano : cette industrie semble avoir été depuis plusieurs siècles leur privilége exclusif, et parmi les Espagnols de vieille souche, cristianos viejos yrancios, comme ils aiment à s'appeler eux-mêmes, on ne trouverait que difficilement des esquiladores, si ce n’est dans quelques parties de l’Aragon. Les gitanos sont donc les seuls qui se servent pour le combat de cette arme d’un nouveau genre : comme ils portent presque toujours suspendue à leur ceinture la grande trousse qui contient leurs cachas de différentes dimensions, ils ne sont pas longtemps à se mettre en garde en cas de duel. La longueur de leurs ciseaux atteint presque un pied et demi; seulement, au lieu de les tenir fermés et de s’en servir comme d'un puñal où d'une navaja, ils les tiennent ouverts, les serrant de leurs mains noires et calleuses au point d'intersection des deux branches, de manière qu'on les croirait armés de ces anciens poignards dont la lame s’ouvrait en deux au moyen de la pression d’un bouton.

Un autre métier dont les gitanos ont le monopole, c’est celui de maquignon:il n’est pas de secret qu'ils ne connaissent pour donner aux rossinantes les plus maigres la vigueur, où du moins l'apparence de la vigueur ; nous eûmes, au marché de Totana, l’occasion d'admirer leur merveilleuse adresse sous ce rapport. Quant aux femmes, elles n’exercent guère d'autre métier que celui de danseuses et de diseuses de bonne aventure : dès qu'elles aperçoivent un étranger, elles se dirisent vers lui, prennent sa main, et, lisant dans les plis, elles prononcent d'un air inspiré des paroles inintelligibles, qui leur valent ordinairement quelques menues pièces de monnaie.

M. Georges Borrow, l’auteur du curieux livre intitulé The Zincali, est celui qui a le mieux étudié les gitanos : on sait qu'il eut la patience d'apprendre leur langue, le calé, et qu'il vécut plusieurs années au milieu d'eux, dans l'espoir de les convertir au protestantisme; il raconte qu'un jour, ayant un mulet chargé de bibles, un gitano prit son chargement pour des paquets de savon : QOui, luiréponditl, c'est du savon, mais du savon pour nettoyer les âmes! » Ce missionnaire avait fini par se faire passer pour un des leurs : cependant ceux qui les connaissent bien ont de la peine à croire qu'il ait fait beaucoup de prosélytes parmi eux.

Un peu avant de quitter Totana, nous vimes dans la cour de la posada une de ces petites scènes de toilette comme il n'est pas rare d'en rencontrer en Andalousie, et qui nous rappela certains détails de mœurs qui nous avaient frappés à Naples et dans le ghetto de Rome. Une superbe gitana d'une vingtaine d'années, brune comme une Moresque, aux longs cils et aux cheveux noirs et crépus, les oreilles chargées de lourds pendants, se tenait debout derrière une vieille femme accroupie, véritable type de sorcière, dans les bras de laquelle dormait un enfant ; un autre enfant presque nu, couché à côté d'un large pandero aux pieds de sa grand'mère, nous regardait d’un air sauvage et mélancolique, la tête appuyée sur sa main ; la jeune fille, les mains plongées dans

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