LE BOHÉMIEN RICO
Les gitanos de Grenade sont les plus grands gesticulateurs du monde, sans excepter les Napolitains, et ont dans les traits une mobilité extraordinaire. [ls passent pour être exercés au vol dès leur enfance, non pas au vol à main armée, car ils sont en général très-inoffensifs, mais à celui qui exige une habileté particulière dans les doigts; il faut pourtant dire à leur honneur qu'il y a des exceptions. Un jour nous étions entrés chez l'un d'eux, nommé Rico, brave homme à la figure
franche et avenante, qui nous avait offert quelques fruits ; il arriva à l’un de nous de laisser tom—
ber, sans s'en apercevoir, quelques pièces blanches, que le gitano nous rendit très-fidèlement.
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Doré voulut, en souvenir de cette belle action, le faire poser un instant, et récompensa son modèle avec une générosité dont il parut vivement touché. “
* Les gitanas sont sveltes et souples, et naréenteree un ‘déhanchement tout particulier; on er voit quelquefois d'une beauté remarquable, avec de grands veux noirs, vifs et fendus, des cheveux de jaiset des dents aussi blanches que l’ivoire. Leur grande affaire, c’ést de dire la bonne aventure, la bwena ventura, ou la baji, comme elles disent dans leur langage; c'est dans les lignes de la main qu’elles lisent l'avenir. Un auteur de la fin du seizième siècle, Covarrubias, les définit ainsi : Gente peraïda y vagamunda, inqguieta, engañadora y embustidora ; dicen la buenn ventura
por las rayas de las manos. — « Race perdue et vagabonde, trompeuse et menteuse; elles disent
la bonne aventure au moyen des plis de la main. »
Après la bonne aventure vient la danse, dans laquelle elles brillent d’une manière toute particulière ; il n’est pas un étranger qui veuille quitter Grenade sans avoir vu danser les gitanas. Ordinairement, elles se rendent à l'hôtel sous la conduite d'un capitan, gitano qui se charge d'organiser le ballet, armar el baile ; mais ces danses, accommodées au goût des étrangers, n'ont plus leur sauvagerie originale. Quant à nous, nous allâmes tout simplement recruter danseuses et quitarreros au Sacro-Monte, el en peu de Lemps /e bal fut armé ; les danseuses improvisées, superbes de désinvolture sous leurs misérables haillons, faisaient claquer leurs castagnettes d’impatience, en attendant les guitares et les panderetas qu'on avait été chercher dans les tanières voisines. Bientôt les guitares commencèrent à gfincer et à bourdonner sous les doigts des chanteurs, qui entonnèrent d'une voix de fausset nasillarde les mélodies les plus étranges; une vieille gitana,
type achevé de sorcière, s'était assise au pied d’ummur sur lequel s’étalait le squelette desséché
d’une énorme chauve-souris, accessoire qui ajoutait encore à son air passablement satanique ; elle s'arma d'un grand pandero, dont la peau bronzée résonnä bientôt sous ses doigts, accompagnant le cliquetis des lames de cuivre : Anda, vieja! Anda, revieja! — Na, vieille! va, deux fois vieille ! — Jui disaient les jeunes en l’exéitant ; et le tambour de basque se mit à ronfler plus fort sous le pouce nerveux de la gitana.
Une grande jeune fille admirablement faite, qu'on appelait /a Pelra, se mit à danser le zorongo avecune souplesse et une grâce charmantes ; ses pieds nus effleuraient le sol parsemé de cailloux. comme si elle eût dansé sur un tapis; les guitares pressaient le mouvement, et les cris de : Juy! ole !ole! alza! retentissaient de toutes parts, accompagnés d'applaudisseménts enthousiastes et de palmeados frappés dans la paume de la main. La gétanilla savait bien, du reste, que de jolies pièces blanches seraient la récompense de son talent, et nous pensions en la regardant à ces vers des Romances burlescos de Gongora, où le poëte dépeint une gitana habile à attirer au son d’un pandero les cruzades, qui sont une bonne monnaie :
Al son de un pandero Que à su guslo suena, Deshace cruzados, Que es buena moneda.
La danseuse, enivrée par son succès, redoublait d'agilité, et bientôt ses longs cheveux noirs, s étant dénoués, floltèrent épars sur ses brunes épaules. Un jeune gitano s'élança auprès de la Pelra, deux autres couples en firent autant, et la mêlée ne tarda pas à devenir générale, les couples se réunissant et se séparant pour se rejoindre de nouveau. Les danseurs, électrisés par les applaudissements des gitanos el par les nôtres, continuèrent ainsi longtemps encore, et ne s'arrêtèrent que quand les guitarreros, épuisés de fatigue et à bout de voix, cessèrent de chanter et de frapper les six cordes de leur imstrament.
Un instant après, ce fut le tour de deux petites gitanas de huit à dix ans qui, jalouses des succès de leurs sœurs aînées, se mirent à les imiter; l’une d'elles, à peine vêtue de quelques haillons