‹ L'Espagne littéraireChapitre 18 sur 36 · Chronique du temps, citée par Rodriguez Villa, p. 9S · texte numérisé non relu

Chronique du temps, citée par Rodriguez Villa, p. 9S

Devenue, à la mort de sa mère, reine héréditaire de Castille, elle vit son père et son mari se disputer la régence du royaume, qu'elle était incapable de gouverner. Volontiers eût-elle cédé la couronne à Don Philippe en échange d'un peu d'amour. La mort subite de ce prince consomma la déroute de sa raison.

Il avait fallu l'arracher de force du cadavre de son époux. « Lorsqu'elle sut qu'on l'avait enseveli à la Chartreuse de Miraflores, elle voulut y aller et se fit préparer des vêtements de deuil neufs tous les jours, faits à son caprice, parfois en forme d'habits de religieuse ». Arrivée à la Chartreuse, « elle fit briser le plomb du sarcophage, déchirer les toiles embaumées qui enveloppaient le cadavre et commença de lui baiser les pieds ». Elle voulut conduire elle-même le cercueil jusqu'à Grenade, pour l'ensevelir auprès de sa mère Isabelle.

« Elle se mit donc en marche avec le cercueil de son époux adoré, accompagnée de quatre évêques, -de beaucoup d'ecclésiastiques, de Frères de divers ordres religieux. Lorsque, journellement, le funèbre cortège faisait halte, la Reine ne manquait pas de renouveler sa tâche douloureuse, d'ouvrir le cercueil, de mettre à nu les pieds du cadavre et de rester agenouillée en les baisant avec la même ten-

MANUEL TAMAYO Y BAUS. 29

dresse et la même effusion que s'il eût été vivant. » Le corps était placé sur un char magnifique, traîné par quatre chevaux. On voyageait de nuit, « parce qu'une veuve qui a perdu le soleil de son âme ne doit pas se montrer à la lumière du jour », Quand on s'arrêtait, le corps était déposé dans l'église de quelque monastère, où Ton célébrait un nouveau service funèbre.

Une jalousie posthume la torturait encore. Pas une femme ne devait approcher du cercueil. Une nuit, plutôt que de le laisser dans un couvent de religieuses, où elle était entrée par erreur, elle préféra le veiller en rase campagne, à la blafarde lueur des torches, que les rafales du vent menaçaient d'éteindre .

Ce fantastique voyage, imaginé par un cerveau en délire, et qui n'est pas de la légende, mais de l'histoire, dura des mois et des mois. Dona Juana s'arrêta enfin à Tordesillas, sur les instances du roi Ferdinand. Recluse au château de Tordesillas par son père, puis par son fils Charles-Quint, la malheureuse reine vécut encore quarante-six ans, concentrée dans son idée fixe, oubliée de tous, indiffé-

1. Lettre de Pedro Màrtir, citée par Rodriguez Villa, p 223. C'est là le sujet du célèbre tableau de Pradilla, qui eut la médaille d'honneur à Paris en 1878.

3o l'espagne littéraire.

rente à tout, sauf aux paresses de sa petite Catalina, la fille posthume et la vivante image de son mari, dernier rayon de soleil qui éclaira quelques années sa prison. Les Comuneros révoltés voulurent un jour la mettre à leur tête; elle sembla se ressouvenir qu'elle était reine; mais ce réveil ne dura qu'un instant. Elle retomba dans sa prostration morne, interrompue par des crises de fureur, des hallucinations; il fallait souvent user de violence, lui dar cuerda y pour qu'elle prît des aliments. A soixante-quinze ans seulement elle vit arriver la fin de ses maux et put aller dormir en paix auprès du cadavre adoré, dans l'église des Clarisses de Tordesillas.

Quelle destinée peut-on rêver plus tragique et mieux faite pour tenter un dramaturge? Et on imagine quelle série de tableaux aurait fait dérouler sous nos yeux l'audace géniale d'un Shakspere, depuis celui des noces joyeuses à Lille et des premières illusions de l'amour naissant, jusqu'à la pérégrination fantastique de la veuve inconsolée, jusqu'à cette lugubre prison, où la pauvre maniaque, vêtue de haillons sordides, les yeux hagards, toujours absorbée dans son rêve, attend l'heure si lente à venir de la délivrance.

Tamayo a restreint son sujet à ce qu'il a de

MANUEL TAMAYO Y BAUS. 3l

plus général et de plus humain, et en ceci, la conception de son drame est toute classique. La poétique classique écarte le rare, l'exceptionnel, l'élément pathologique; elle rapproche les personnages historiques de l'humanité commune, atténue les brutalités de l'histoire et donne pour objet à l'œuvre dramatique le vraisemblable. Ce qui, dans Néron, intéresse Racine, c'est « le monstre naissant »; le véritable Néron, le monstre tout court, lui paraît en dehors de l'humanité. De même, Tamayo nous montre dans la reine Juana la femme aimante et jalouse, dont l'apparente folie n'a rien encore de morbide et peut s'expliquer par l'exaltation de la passion; il ne suit pas jusqu'au bout le développement de cet amour effréné, vraiment plus fort que la mort; il recule devant la peinture d'un désespoir qui sombre dans la démence. Et il nous a laissé une œuvre belle et grande, d'une composition harmonieuse, d'une pénétrante psychologie, dont le seul défaut est peutêtre de paraître un peu pâle à côté de la réalité historique, autrement terrible et émouvante 1 .

i. On est un peu étonné de voir M. Rodriguez Villa, par une admiration excessive pour l'intuition historique de Tamayo — qui d'ailleurs ne se prononce pas sur la folie ultérieure de son héroïne, — conclure (p. 4<>7) q ue Dona Juana ne fut

3 a l'espagne littéraire.

L'action se passe en i5o6. La reine Juana est reine de Castille, comme héritière de sa mère, Isabelle la Catholique. Son mari, Philippe le Beau, qui prétend gouverner à sa place, a voulu la faire déclarer folle par les Cortes de Valladolid; mais les représentants de plusieurs villes s'y sont opposés. Le peuple adore la fille de la grande Isabelle et est persuadé que l'accusation de folie est une calomnie odieuse, inventée par le Roi et ses cupides Flamands, qui veulent faire de l'Espagne leur proie. La plupart des grands seigneurs espagnols ont été achetés par Philippe le Beau et ont pris parti contre leur reine; un petit nombre seulement lui sont restés fidèles et sont prêts à la défendre

jamais que a folle d'amour ». Comment ne pas reconnaître les symptômes de la lypémanie (V. La Mélancolie, par Roubinovitch et Toulouse, Paris, 1897) dans son incapacité à être distraite de son idée fixe, dans ses hallucinations, son mutisme, ses refus d'aliments, ses fureurs enfin, qui lui faisaient briser à la tête de ses femmes les écuelles où on lui servait sa nourriture? Les rigueurs de la détention durent d'ailleurs aggraver sa maladie. La belle lettre, découverte par M. R.-V. et si souvent citée depuis, où elle déclaré que les extravagances de sa conduite « ne furent que jalousie, » fut écrite à Tinst gation de son mari, qui avait intérêt à ce qu'on ne la crût pas folle au moment où elle réclamait le trône de Castille qu'il espérait occuper à sa place, et lorsqu'elle jouissait encore, au moins en partie, de ses facultés.

MANUEL TAMAYO Y BAUS. 33

de leur sang; à leur tête se trouve PAmiral de Castille, modèle de loyauté et d'honneur.

En réalité, la Reine n'est pas folle : c'est une femme passionnée, éperdument éprise de son mari, qui la trompe, — exaltée par la jalousie, qui lui fait oublier son rang et ses devoirs de reine ; et sa conduite étrange, ses brusques changements d'humeur, donnent une apparence de raison aux partisans du Roi, qui la déclarent incapable de gouverner.

L'Amiral de Castille, pour prouver à tous qu'elle est saine d'esprit, lui a fait demander une audience pour lui et les Grands de la Cour; il veut lui exposer les maux dont souffre le pays, la supplier de prendre vigoureusement en main les rênes du gouvernement, et de ne pas livrer son peuple sans défense aux étrangers qui l'exploitent. Cependant la Reine vient d'apprendre, par une lettre découverte, qu'une de ses demoiselles d'honneur est la maîtresse du Roi. La voilà hors d'elle-même. Elle fait appeler aussitôt toutes ses demoiselles pour découvrir la coupable. C'est à ce moment que l'Amiral et les Grands sont introduits auprès d'elle. La manière distraite dont elle écoute les plaintes de l'Amiral, préoccupée seulement de comparer l'écriture de chacune de ses dames avec celle de la

lettre révélatrice, ses réponses incohérentes, son attitude indigne d'une reine semblent donner une preuve publique et incontestable de sa démence.

L'Amiral et ses amis se retirent consternés., tandis que le parti des Flamands triomphe.

La lettre est d'une jeune moresque, Aldara, qui a consenti, sur les instances du Roi, à être attachée au service de la Reine sous le nom de Dona Béatrice. Elle n'a d'ailleurs que de l'aversion pour D. Philippe, dont elle a toujours repoussé l'amour. Elle a voulu, en suivant la Cour, se rapprocher d'un jeune gentilhomme espagnol, D. Àlvar, qu'elle aime et dont elle est dédaignée. Ce D. Alvar éprouve pour la Reine une passion idéale et chevaleresque, semblable un peu à la dévotion mystique que l'on a pour une sainte préférée.

Lorsque la Reine sait enfin quelle est sa rivale, elle entre dans une folle rage, s'empare de deux épées, dont elle tend l'une à Aldara, et veut à tout prix se battre avec elle. Aux cris d'Aldara épouvantée on accourt de toutes parts : cette fois personne ne pourra plus douter de la folie de la Reine. D. Alvar s'approche vivement d'elle pour la rappeler à la raison.

— Vous ignorez donc ce que Ton dit de vous?

On prétend que vous êtes folle !

— Folle ! s'écrie la Reine, en poussant un cri terrible.

— Oui, folle, malheureuse ! répète le Roi, d'un ton de fureur concentrée, en la saisissant par le bras avec violence.

La Reine jette autour d'elle des yeux égarés :

— Folle! Folle! murmure-t-elle, comme sans comprendre, puis brusquement,' changeant de ton :

— Si c'était vrai? Et pourquoi non? Les médecins l'affirment, tous ceux qui m'entourent le croient... Alors tout cela serait l'œuvre de ma folie, et non de la perfidie d'un époux adoré!... Oui, cela doit être ainsi... Philippe m'aime, il ne m'a jamais trahi ; je n'ai pas vu de lettre ; cette femme ne s'appelle pas Aldara, mais Béatrice. Comment ai-je pu croire à toutes ces folies? Tout, oui, tout, est l'effet de mon délire!...

Et s'adressant alors tour à tour à ceux qu'elle nomme, elle va de l'un à l'autre :

— Dis-le-moi, Marliano, mon bon médecin ; dites-lemoi, Messieurs; dites-le-moi, Madame; vous, D. Alvar; toi, mon époux; n'est-il pas vrai que je suis folle?... C'est certain ; que nul n'en doute plus !... Quel bonheur, mon Dieu, quel bonheur! J'ai cru être malheureuse; ce n'était pas cela; mais j'étais folle!...

Et, vaincue par l'émotion, elle tombe inanimée. Toute cette fin du troisième acte est d'un grand effet.

A l'acte suivant, le Roi veut profiter de l'impression produite par la dernière extravagance de la Reine pour obtenir sa réclusion et se faire reconnaître légitime et unique- souverain de la Castille. Mais Dona Juana, qui, revenue de son égarement, s'est rendu compte du danger qui la menace, survient en plein Conseil ; elle a quitté sa simple robe noire habituelle, et paraît dans tout l'éclat de la majesté royale, la couronne sur la tête, le manteau de pourpre jeté sur les épaules. Avec une dignité souveraine et une ironie cinglante elle apostrophe son époux stupéfait et ceux des Grands qui l'ont trahie.

« Pour enfermer la Reine, Messieurs, s'écrie-t-elle, il faudrait que la Reine se laissât faire ! J'ai trop longtemps oublié mon peuple, qui réclame mon appui : c'est à lui dorénavant que je veux me consacrer. » Et tandis que les partisans de D. Philippe essayent d'acclamer leur maître, Dona Juana ouvre la fenêtre, se montre au balcon, et on entend monter de la rue les cris de la foule : « Vive la Reine ! A mort les Flamands ! »

— Que veux-tu, Philippe, dit-elle, en se tournant vers son mari, mon peuple a sans doute perdu la raison comme moi 1

MANUEL TAMAYO Y BAUS. Sj

Le drame se termine dans les larmes. D. Philippe est atteint d'un mal subit, qui ne tarde pas à s'aggraver. Les médecins le condamnent, et nous assistons aux angoisses de Dona Juana, qui a cette consolation douloureuse de voir son mari lui rendre son amour et implorer son pardon, au moment où elle va le perdre. La scène finale des adieux est déchirante.

Le rôle de Dona Juana, qui remplit toute la pièce, est la création d'un grand dramaturge : peut-être n'y a-t-il pas, dans tout le théâtre espagnol, d'étude de caractère plus forte et plus nuancée. Il faudrait suivre scène par scène l'art savant et délicat avec lequel Tamayo sait peindre tour à tour la tendresse exquise, mais exigeante, de son héroïne, — sa méfiance excitée par le moindre soupçon et aussi vite calmée par une caresse, — sa jalousie lui faisant oublier soudain tout ce qu'elle doit à son rang, s'exaltant peu à peu jusqu'à la fureur, dans cette scène du duel, où elle apparaît bien, selon l'expression vigoureuse de Pedro Mârtir, « comme une lionne d'Afrique » ; — puis, à côté de cela, sa bonne grâce tout espagnole son esprit, sa malice, lorsqu'elle veut regagner le cœur de son Philippe en le rendant jaloux à son tour, — et sa dignité royale brusquement reconquise, lors-

38 i/espagne littéraire.

qu'elle tient fièrement tête à ses serviteurs révoltés,

— et enfin son énergie, si maîtresse d'elle-même, lorsqu'elle soigne son mari agonisant. On ne saurait dire tout ce qu'il y a dans ce caractère — à côté de la violence d'un tempérament passionné

— de charme, de noblesse, de beauté morale :

c'est la plus parfaite idéalisation de la femme espagnole, égale aux plus belles figures de Lope et de Tirso.

Tamayo a su grouper autour de son héroïne d'autres personnages très vivants, et présenter, sans abus de couleur locale factice, un tableau exact de l'époque. Philippe le Beau est bien le prince séduisant et libertin, au caractère faible et irrésolu , que les historiens nous dépeignent. Don Âlvar personnifie avec éclat l'idéalisme chevaleresque et mystique des Espagnols du seizième siècle. Le personnage un peu romanesque d'Aldura rappelle l'expulsion récente des Maures, si glorieuse pour le patriotisme castillan. L'Amiral de Castille, Don Juan Manuel, représentent les deux factions opposées de la noblesse espagnole, l'une d'un loyalisme à toute épreuve, l'autre, avide d'argent et d'honneurs et prête à livrer l'Espagne au plus offrant. Et au fond du tableau, nous devinons le peuple espagnol tout entier, profondément re-

MANUEL TAMAYO Y BAUS. 3g

ligieux et fermement attaché à ses libertés séculaires comme à ses souverains légitimes.

M. Alejandro Pidal, dans son éloquente introduction aux Œuvres complètes de Tamayo, — qui condamne désormais les admirateurs du maître à paraître bien froids dans l'éloge, — estime la Folie (F Amour son chef-d'œuvre. Telle est aussi l'impression de M. Faguet 1 . Bien qu'à mon avis Affaires d'honneur soit peut-être une pièce plus forte et plus originale, je reconnais volontiers que La Folie d'Amour a mieux les caractères d'une œuvre destinée à devenir classique. Les Espagnols n'admireront jamais assez ce drame, qui reconstitue fidèlement un des plus solennels moments de leur histoire, et qui est dans l'esprit national un peu mieux que tant de mélodrames vulgaires et brutaux auxquels ils ne marchandent pas aujourd'hui leurs applaudissements.

La Folie d'Amour a obtenu un grand succès

i . « Folie d'Amoar me paraît non seulement l'œuvre la plus forte de Tamayo, mais tout simplement un chef-d'œuvre dramatique. Il est vrai qu'il ne faut jamais juger d'un drame sur le scénario. Mais néanmoins je serais bien étonné si Folie d'Amoar n'était pas une très belle chose, puissante, captivante, touchante et donnant la sensation du grand. » (Feuilleton des Débats du 27 juin 1898, consacré à cette étude sur Tamayo, publiée alors sous une première forme.)

4o l'espagne littéraire.

sur les principales scènes d'Europe, en Italie, en Allemagne, en Russie. « Ce drame débordant de passion méridionale, nous apprend M. Stanislas Rzewuski ! , a eu un succès extraordinaire dans tous les pays slaves, où on le joue encore et bien plus souvent qu'en Espagne. Toutes les comédiennes russes ont voulu exprimer la jalousie, le désespoir, l'invincible et fatal amour de la Reine Juana. »

Page 1