‹ L'Espagne littéraireChapitre 17 sur 36 · LA FOLIE D'AMOUR · texte numérisé non relu

LA FOLIE D'AMOUR

Le sujet est emprunté à l'une des pages les plus émouvantes de l'histoire d'Espagne. L'héroïne en est la célèbre Jeanne la Folle, dont il convient d'abord de résumer la vie, d'après les témoignages contemporains, pour apprécier la manière dont le dramaturge l'a interprétée 1 .

i. Tamayo put se documenter très suffisamment sur son héroïne dans Prescott, Histoire de Ferdinand et d'Isabelle (i838) et dans les contemporains, notamment Pedro Màrtir et

Dona Juana de Castille avait reçu par les soins de sa mère, la grande Isabelle, l'éducation raffinée des princesses de la Renaissance. Elle avait le goût le plus vif pour la musique et apprit le latin avec Luis Vives. Elle montra une intelligence précoce et était assez jolie.

A dix-sept ans, ses parents la marièrent à Philippe d'Autriche, « un des plus beaux hommes de son temps », dit Sandoval, et il ajoute que « lorsque les dames de Paris le virent, elles estimèrent heureuse la femme qui l'obtiendrait pour mari ». Ce prince, aux manières affables et sympathiques, mais sans cœur et libertin, inspira à Dona Juana la plus violente passion, et lui fit bientôt connaître tous les tourments de la jalousie.

Son caractère s'altéra; pendant des journées entières elle s'absorbait dans sa douleur, refusant de quitter sa chambre, portant toujours la même robe, touchant à peine à la nourriture. La compagnie des femmes, belles ou laides, jeunes ou vieilles, lui était surtout odieuse. On vit là les premiers symptômes d'une maladie mentale, dont il y avait un précédent dans la famille : son aïeule ma-

Sandoval. L'ouvrage de M. Rodrfguez Villa, La Reina Juana la loca, Madrid 1892, a renouvelé en partie la biographie de la reine Juana à l'aide de documents inédits.

MANUEL TAMAYO Y BAUS. 27

ter n elle, cruellement atteinte aussi dans sa tendresse d'épouse, avait été vingt ans enfermée comme folle.

Les chroniqueurs de l'époque nous citent des faits qui prouvent jusqu'où allait, dès lors, Pexaltation de la princesse. Restée en Castille, tandis que son mari était en Flandre, elle voulut à tout prix le rejoindre, malgré la mauvaise saison. Elle se mit en route toute seule ; et comme on la retenait de force à Médina del Gampo, elle resta toute une nuit, presque nue, dans la cour du château. En Flandre, « comme on lui dit que le prince avait une amie, femme noble et très belle et très aimée de lui, elle entra dans une telle fureur que, comme une lionne, elle alla où était l'amie, et on dit qu'elle la blessa et la maltraita et lui fit couper les cheveux jusqu'à la peau \ »

Entre ses périodes d'abattement ou ses crises de fureur, elle avait des intervalles de calme où elle montrait la justesse de son esprit et une véritable dignité royale. Dans un naufrage, comme tout le monde s'affolait, elle ne manifesta nulle émotion et, pour expliquer son assurance : « Jamais Roi, dit-elle, ne mourut noyé. »

Page 1