Feuilleton de la Liberté du 8 juillet
2. Je n'ai point parlé du drame moderne Fille et Mère (i855), parce qu'il n'y a pas grand bien à en dire.
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liste éloquent et audacieux, qui ne semble plus guère considérer le théâtre que comme une arme de polémique contre l'impiété et le vice, un moyen de résistance contre les mauvaises doctrines. Au nom de sa foi religieuse, il fait son procès à la société moderne. Une seule fois il écrira un drame de pure passion, sans portée actuelle, mais admirable encore par son élévation. D'autre part, son art devient chaque jour plus vigoureux, plus simple ; la trame de ses pièces est plus serrée ; il réduit autant que possible le nombre des personnages et se rapproche de plus en plus des procédés de l'art classique. Dans son souci de la vérité sincèrement rendue, il abandonne définitivement le vers pour la prose.
Les Espagnols considèrent comme une œuvre originale et comme une de leurs meilleures comédies de mœurs l'adaptation du Duc Job (sous ce titre : Lo Positiuo), avec laquelle Tamayo fit sa rentrée au théâtre après un long silence (1862). En effet, il n'a emprunté à Léon Laya que l'idée de la pièce; le dialogue., les caractères, les mœurs, l'action elle-même, très simplifiée, lui appartiennent en propre; et l'imitation se trouve être bien supérieure à 1 original, œuvre terne et faiblement écrite.
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La passion antireligieuse et politique empêcha seule le public espagnol d'applaudir, en i863, comme il le méritait, l'un des plus beaux drames de l'écrivain : Affaires d'honneur; et la critique d'outre-monts a été longue à réparer depuis l'injustice commise alors. Tamayo posait dans sa pièce la question du duel pour la résoudre dans un sens strictement chrétien. Par la logique intransigeante des idées, l'audace, presque inouïe au théâtre, de la thèse (songez-y bien, s'attaquer au duel, en Espagne!), par la vigueur de l'éloquence, la sobriété des moyens dramatiques, ce drame soutient la comparaison avec les œuvres maîtresses de Dumas fils. C'est pour moi la pièce à thèse la plus forte qui ait été écrite en Espagne au dix-neuvième siècle, et je me reprocherais de n'en pas donner ici un compte rendu détaillé.
Epoque contemporaine. Au premier acte nous sommes chez un député libéral, Villena. Son fils, Paulino, un petit jeune homme élevé à la moderne, raconte à son ami Miguel qu'il revient de la Chambre, où son père a développé une interpellation contre le Ministère à propos d'une élection scandaleuse : le Ministère va être mis aujourd'hui même en minorité et probablement Villena serat— il appelé à en former un nouveau. Cependant
Paulino donne à son ami quelques bons conseils : « Ton père et toi, vous vous rendez ridicules avec vos manières du temps passé... Il faut se moderniser un peu, que diable I Don Fabiàn ne s'est-il pas avisé l'autre jour, à la Chambre de commencer un discours en invoquant la protection de Dieu!... Tout le monde s'est moqué de l'excellent homme. »
Là-dessus arrive, tout bouleversé, un ami de la maison, Don Dàmaso. Il apporte la nouvelle de la victoire du Ministère à une énorme majorité. Voici ce qui s'est passé : Villena, dans son discours, a violemment attaqué le gouverneur de la province où a eu lieu l'élection.
Or le gouverneur, qui s'appelle Médina, est le beau-frère de D. Fabiàn Garcia. Don Fabiàn s'est levé pour le défendre, et il Ta fait avec une éloquence et une logique qui ont complètement retourné l'opinion de la Chambre. Mais, dans son indignation, il a été jusqu'à traiter Villena de menteur, de calomniateur. Villena, à son tour, aveuglé par la rage, l'a grossièrement insulté; de là, un scandale. A la fin de la séance, D. Dàmaso a quitté à la hâte la tribune pour saisir Villena au passage et tâcher d'arranger les choses.
— Je crains bien, Miguel, dit Paulino, que ton père n'ait à se battre avec le mien.
— Dieu veuille que non ! répond Miguel.
— Oh ! ne commence pas à nous parler du bon Dieu, et sois bien convaincu que ni ton père, pour impeccable qu'il soit, ni le mien, qui est un homme d'honneur, ne voudront laisser sans vengeance l'offense qu'ils se sont faite mutuellement.
Miguel se retire. Cependant voici deux amis politiques de Villena : on cause de l'affaire; tout le monde est d'avis que Villena doit exiger une réparation.
Villena arrive enfin lui-même, pâle de colère. Il vient de rencontrer Fabiân, qui habite la même maison que lui, à l'étage supérieur. II lui a annoncé qu'il attendait ses témoins. Don Fabiàn lui a déclaré qu'il les attendrait en vain.
— Alors qu'as-tu fait? interroge Paulino.
— Je l'ai insulté autant qu'il est possible d'insulter un homme. Un moment j'ai cru qu'il se mettait en colère, et qu'à son tour il allait m'injurier; mais soudain il a baissé la tête, et, sans dire un mot, il a commencé à monter posément l'escalier.
Villena demande donc à ses amis d'aller voir D. Fabiàn. Il veut à tout prix un duel, et un duel sérieux. Il ne s'agit pas ici d'une rencontre pour la forme. Le discours de D. Fabiàn a fait à Vil-
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lena un tort immense : il se voit discrédité devant la Chambre, le jour qu'il rêvait d'être ministre. Ajoutez à cela la violence d'un tempérament bien espagnol.
— Il donnera des explications, insinue Paulino.
— Des explications 1 s'écrie Villena, je n'en veux pas; ce que je veux, c'est son sang... si je ne pouvais me battre avec lui, je crois que je l'assassinerais... Ohl les gens du peuple, dans ces cas-là, sont plus raisonnables que nous; ils ne soumettent pas leur vengeance à des règles, et n'attendent pas une nuit pour châtier une injure.
A ce moment, on annonce une visite imprévue. C'est Médina, le gouverneur que Villena a si violemment attaqué. Il s'avance vers Villena, très poli, s'excusant de se présenter à lui en costume de voyage.
Mais la scène est très curieuse et mérite d'être citée en entier.
MEDINA
Pardonnez-moi , monsieur de Villena , d'oser me présenter ici en tenue de voyage sans avoir l'honneur d'être connu de vous.
VILLENA, à part.
Allons; c'est un messager de paix. (Haut.) Veuillez prendre un siège.
MEDINA
Merci, {ntauud. vnima s'auted à côté de ha.) Je vais vous expliquer en deux mots l'objet de ma visite.
VILLENA
Comme il vous plaira.
MEDINA
Afin de donner de vive voix au gouvernement quelques explications au sujet de cette malheureuse élection qui provoque un tel scandale, j'ai dû abandonner mon lie de Barataria et prendre le chemin de Madrid , où je viens à peine d'arriver. Il y a des personnes, comme vous le savez, que l'envie démange d'annoncer une mauvaise nouvelle; aussi, à peine étais-je descendu de voiture rue d'Alcalà , que je tombai sur une âme charitable qui me conta tout au long ce qui s'est passé aujourd'hui à la Chambre.
VILLENA, à part.
Quel ton !
MEDINA
Alors, Monsieur, éprouvant, comme il était naturel, un grand désir de connaître par le menu les détails du service funèbre célébré pour moi dans le temple de la représentation nationale, j'ai pensé ceci sous mon bonnet, ou sous mon chapeau, peu importe : personne ne pourra me rapporter plus fidèlement ce qui a été dit de moi que celui-là même qui l'a dit. Et certain que, dans votre bienveillance, vous ne me refuseriez pas la première faveur que je vous demanderais, je suis venu ici
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vous prier très humblement de daigner, sans considérer la nouveauté et l'étrangeté de ma démarche, répondre à quelques courtes questions que je pense vous faire.
VILLENA
L'idée est originale.
MEDINA
Je suis très extravagant, et mon procédé en cette occasion est impardonnable, je le reconnais, je le confesse. A vous de me dire si vous me permettez, oui ou non, de vous faire ces questions.
VILLENA
Parlez.
MEDINA
Est-il vrai que vous m'avez accusé d'être inepte?
VILLENA
Oui, Monsieur.
MEDINA
Passe. Il y a des gens qui ont tant d'esprit qu'il n'en reste plus pour les autres... Et d'être arbitraire?
VILLENA
Oui, Monsieur.
MEDINA
Ceci ne prouverait qu'une chose en fin de compte, c'est que j'ai agi à ma fantaisie... Et d'être vénal?
VILLENA
Oui, Monsieur.
MEDINA
Voilà qui ne peut passer. Mieux vaut être bon que de le paraître, mais mieux vaut encore l'être et le paraître à la fois. Et comme aujourd'hui dans le monde on ne respecte que la force, c'est par le moyen de la force que je me suis proposé d'obtenir le respect. Ainsi donc, je vous remercie, Monsieur, de l'extrême bienveillance avec laquelle vous avez satisfait mon impertinente curiosité, et j'espère que vous daignerez couronner votre œuvre en me faisant l'honneur de vous couper la gorge avec moi. (n se lève.)
VILLENA, se levant aussi.
Monsieur !
MEDINA
Pardonnez-moi. 'La vivacité de 'mon caractère ne me permet pas de faire les choses dans les formes régulières. Je vous enverrai mes témoins.
VILLENA
Epargnez-vous cette peine.
MEDINA
Comment?
VILLENA
J'ai une autre affaire en train avec une autre personne.
MEDINA
Fâcheux contretemps!.,. Y a-t-il quelque inconvénient à ce que je sache son nom?
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VILLENA
Aucun : il s'agit de celui qui vous a défendu à la Chambre.
MEDINA
Qu'entends-je? Mon beau-frère Fabiàn?
VILLENA
Lui-même.
MEDINA
Je suppose que la provocation ne vient pas de lui, mais de vous.
VILLENA
Précisément.
MEDINA
Eh bien! battez-vous d'abord avec moi. Je vous le demande très sérieusement. D. Fabiàn Garcia pèche peut-être par excès de vertu, et vous trouveriez en moi, sans forfanterie, un plus digne adversaire.
VILLENA
Je regrette beaucoup, Monsieur, mais une affaire urgente. . .
MEDINA
Je reconnais avoir mérité d'être congédié de la sorte, et je n'abuserai pas plus longtemps de votre bonté. Je cours prendre de nouvelles informations sur l'affaire. Mon L eau-frère se battra avec vous, si l'honneur ainsi le réclame. Mais ensuite — ne l'oubliez pas, — ensuite ce sera mon tour. Vous m'avez calomnié devant l'Espagne entière. Il y a des gens qui veulent qu'on pardonne au
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calomniateur; d'autres, qu'on le méprise; d'autres enfin, si c'est humainement possible, qu'on le tue : c'est aussi mon opinion. Je vous baise la main.
(H talue et tort par le fond.)
Paulino a entendu la fin de la conversation et trouve que c'est beaucoup pour son père de deux affaires à la fois. Il lui propose de se charger du gouverneur.
— Es-tu fou? interrompt Villena. N'aie jamais une pareille idée. Depuis que j'ai perdu ta mère, tu es le seul être que j'aime, et tu sais que je ne t'ai jamais défendu qu'une chose... La seule idée de te voir blessé!...
Les témoins rentrent alors pour rendre compte de leur mission. D. Fabiàn refuse de se battre.
— Et pour quelle raison?
— Parce que, s'il mourait, sa femme serait veuve et son fils orphelin.
Et il a ajouté qu'il avait un motif plus sérieux de ne pas se battre, le précepte du Décalogue : Tu ne tueras point.
Eclat de rire général, sauf de Villena. « Oh ! je le forcerai bien à se battre », s'écrie-t-il, et il court à son bureau écrire une lettre, rageusement.
Le second acte nous transporte dans l'intérieur de D. Fabiàn. Celui-ci est assis à son bureau et
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travaille ; près de lui sa femme, Dona Candelaria, est en train de coudre.
Milieu tout différent : nous nous sentons dans une atmosphère de bonheur intime, de paix, de vie patriarcale. Mais Dona Candelaria s'aperçoit que son mari a des distractions, qu'il s'arrête d'écrire pour rêver; elle l'interroge, il la rassure, pourtant elle demeure inquiète. Elle craint que son fils n'ait fait quelque sottise qu'on lui cache : l'air de Madrid est si mauvais pour les jeunes gens! Pourquoi la maudite politique leur a-t-elle fait quitter cette bonne ville de Zamora, où ils étaient si heureux? Mais voici D. Dàmaso. Il semble tout désappointé de ne pas trouver D. Fabiân seul. On bavarde de choses et d'autres, et la conversation tombe justement sur un duel dont la presse donne le compte rendu. Discussion sur le duel; Dona Candelaria, avec son simple bon sens, montre que le duel est à la fois une sottise et un crime. D. Dàmaso soutient, en regardant D. Fabiân dans les yeux, qu'il est des cas où un homme d'honneur ne peut refuser de se battre. L'arrivée de Médina coupe court au débat. Dâmaso reste enfin avec son ami. Il est venu lui conseiller d'accepter la rencontre. Au début, il a tout fait pour arranger les choses; mais, au point où elles en sont, il n'y
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a plus à reculer. Après tout, ce n'est pas une grande affaire. « Moi-même, dit-il, j'ai été sur le terrain; pourtant je puis assurer que le Cid était plus vaillant que moi. Et j'ai acquis ainsi la réputation d'un homme qui a fait ses preuves. Un peu de courage donc! Les rodomonts comme Yillena sont souvent les adversaires les moins redoutables. »
D. Fabien, qui jusqu'ici a contenu ses sentiments, éclate alors, et sa réponse, très émouvante, montre bien quelles sont en ce moment ses luttes et ses angoisses.
T'imagines-tu par hasard que, si je ne me bats pas avec lui, c'est que la peur me retient ou que la volonté me fait défaut? Non, Dâmaso; ma joie serait de tuer cet homme. Je me sens capable de boire son sang. J'ai tant changé en quelques heures ! On gravit la côte de la vertu lentement et au prix de mille fatigues; on la redescend aussi vite qu'on roule dans un précipice. Luttez sans relâche des années et des années contre vos mauvaises passions : lorsque vous crovez les avoir vaincues pour toujours, elles se réveillent soudain au premier choc et se dressent révoltées. Ah ! Dâmaso, quelle horrible désillusion! 11 j a quelques heures, je me trouvais heureux; j'aimais tout le monde : les bons, parce qu'ils étaient bons ; les méchants, parce qu'ils étaient méchants et me faisaient pitié. Je n'aurais pas voulu faire de mal à une fourmi. Et, en ce moment, mon imagination n'est
hantée que d'images sanglantes, de scènes de meurtre et d'extermination; en ce moment, je cherche en moi un peu d'humilité, un peu de résignation, et je n'y trouve que vanité, colère, haine, désir de vengeance ; en ce moment, je ne conçois pour l'homme qu'un seul plaisir, un seul, celui de se venger. Je pense à ma femme et à mon fils, et, comme je vois en eux un obstacle à la satisfaction de mon désir, je voudrais qu'ils me haïssent, je voudrais pouvoir moi-môme les haïr. Je pense à Dieu, et ma raison dresse des pièges à ma foi, et je sens s'agiter dans mon âme l'esprit de rébellion. Résister à la tentation de me battre avec mon ennemi, voilà ce qui me coûte : me battre avec lui, voilà ce qui me serait agréable et facile. De la volonté? Je n'en ai que pour cela. Du courage? Quand le monde entier défendrait mon adversaire, je serais prêt à me mesurer avec le monde entier... Mais mon fils, qui est si bon... ma femme, qui m'aime tant... mon Dieu, qui m'a créé et est mort pour moi sur la croix... C'est pour cela que je ne me bats pas... pour cela... rien que pour cela!
D. Dâmaso essaye de le calmer.
— Quelle manière de prendre les choses! Il est certain que ni comme époux, ni comme père, ni comme chrétien, tu ne devrais accepter ce duel. Mais, dans la vie, on ne peut pas toujours être si rigoriste.
Et il lui montre que, s'il persiste dans son refus, il sera bafoué, que sa situation ne sera plus tenable à Madrid, et qu'il n'aura pas d'autre ressource
que d'aller s'enterrer au fond de sa province, pour n'en plus sortir.
On apporte un mot : Villena envoie à D. Fabiân une lettre insultante pour le provoquer encore et le menace de monter lui-même si dans un quart d'heure il n'a pas reçu de réponse. A la lecture de cette lettre, D. Fabiàn blêmit de colère, et D. Dàmaso croit un moment avoir triomphé ; mais D. Fabiân, redevenu bientôt maître de lui, déclare avec une énergie nouvelle qu'il ne se battra jamais. Les instances de Médina succèdent à celles de D. Dâmaso, et Miguel lui-même, dans l'indignation que lui cause la lettre odieuse de Villena, supplie son père de ne pas laisser cet outrage impuni.
— Être méprisé de tous, de mes amis, de mes parents, de mon fils même! en aurai-je la force? s'écrie D. Fabiân la sueur au front, épuisé par cette lutte héroïque.
Ace moment paraît Villena. Et voici une des scènes maîtresses de la pièce, d'une intensité dramatique extraordinaire et d'une prodigieuse éloquence.
VILLENA
Je viens vous demander si vous avez envie que je vous assassine.
DON FABIÀN
Croyez-vous ne m'avoir pas fait assez de mal?
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VILLENA
Et vous, croyez- vous qu'on peut offenser impunément un homme tel que moi? Il serait trop commode, en vérité, d'insulter les gens et de refuser ensuite de leur rendre raison, sous prétexte que c'est un péché de verser le sang. Oh! cette fois, vous avez compté sans votre hôtel Moi, on ne m'arrête pas avec des protestations ridicules de religion mensongère, et, de quelque façon que ce soit, il me faut de votre sang pour me venger.
DON FABIEN
Il n'est pas vrai que je vous aie insulté. Je me suis borné à défendre une personne de ma famille, accusée publiquement de vénalité, et j'ai nommé calomnie ce qui n'a pas d'autre nom, que je sache. 11 est singulier que le méchant n'ait pas honte de commettre sa faute, et qu'il ait honte ensuite de l'entendre nommer par son nom.
VILLENA
Veillez à ce que vous dites.
don fabiXn
C'est vous qui m'avez offensé, autant qu'on peut offenser une créature humaine, avec une rage cruelle, une insistance barbare. C'est vous qui avez osé m'écrire cette lettre immonde, cette lettre infâme, à laquelle je fais encore trop d'honneur en la foulant à mes pieds.
(H déchire la lettre, la jette à terre et la piétine.) VILLENA
Don Fabiân, souvenez-vous que je suis chez vous.
DON FABIAN
Eh quoi t puis-je l'oublier? Votre présence ici m'autorise à tout.
VILLENA
Il est naturel que vous n'ayez pas même compris toute la gpravité de vptre faute. Vous qui n'êtes rien et ne signifiez rien, vous ne pouvez apprécier la délicatesse des hommes qui, comme moi, sont arrivés à occuper un poste élevé dans le monde. Savez-vous bien qui je suis?
DON FABIAN
Je le sais parfaitement. Vous êtes un de ces audacieux qui, par leur talent d'intriguer à toute heure, de trafiquer criminellement de leur conscience, de s'enrichir comme par enchantement, acquièrent le droit de s'appeler hommes importants et sont un vivant témoignage de ce que peuvent dans le monde l'impudence et l'effronterie.
VILLENA
Je suppose au moins que vous ne parleriez pas de la sorte si vous n'aviez désormais perdu tout espoir de vous soustraire au danger qui vous épouvante. Je suppose que c'est là le coup de désespoir du lâche qui se voit traîné de force au champ d'honneur. Je suppose que le moment est enfin venu où l'hypocrite va jeter le masque de dévotion sous lequel il a voulu dissimuler en vain sa honteuse lâcheté.
DON FABIAN
Écoutez. Je ne voulais pas me battre; vous savez pourquoi, parce que je suis un niais, un imbécile, qui
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croit très sérieusement porter en lui une âme immortelle, qui croit au paradis, au purgatoire et même à l'enfer, — riez tant qu'il vous plaira, — qui croit à Dieu, en un mot, et môme ne craint pas de le déclarer. De telles raisons, c'est évident, ne pouvaient vous satisfaire. Croire au Dieu du catéchisme, voilà qui est bon pour les gens d'esprit borné, pusillanimes et méprisables; car vous autres, hommes de volonté personnelle et de jugement indépendant, vous savez vous faire à chaque moment des dieux à votre goût, des dieux compatibles avec cette dignité humaine, qui consiste à repousser avec colère et mépris le joug d'un devoir sacré pour accepter humblement celui de préjugés vils ou ridicules.
VILLENA
Mais vous êtes arrivé à faire taire le scrupule qui vous empêchait de vous battre, n'est-ce pas cela ?
don fabiXn
Pour ne pas vouloir me battre, j'ai beaucoup d'autres raisons. Vous, vous livrez à dessein votre fils à luimême pour qu'il pense et agisse comme il voudra ; moi, je me suis consacré à guider le mien dans le chemin de la vertu. Vous, en mourant, vous ne causeriez autour de vous que des afflictions passagères; moi, j'entraînerais au tombeau une femme en qui je n'ai trouvé, durant vingt-sept ans, qu'amour, abnégation et piété. Vous, le lendemain du jour où vous m'auriez tué, vous iriez dîner au restaurant avec vos amis; moi, si je vous tuais, je resterais condamné à mourir de chagrin et de remords. Vous, vous ne vivez que pour jouir les biens
mesquins de la terre; moi, je vis pour mériter les biens infinis du ciel. Vous, vous n'apporteriez comme enjeu au combat que la vie à laquelle vous croyez, la vie temporelle, c'est-à-dire un instant de vie ; moi, j'y apporterais une vie éternelle. Dites-moi un peu si un duel entre nous deux serait un duel égal; dites-moi si l'on doit jouer une vie qui vaut autant que la mienne contre une vie qui vaut aussi peu que la vôtre.
DonFabiànl
DON FABIAN
Et pourquoi ne pas admettre l'inégalité des âmes, comme on admet l'inégalité des classes? Si un mendiant vous provoquait, ne diriez-vous pas : Je ne me bats pas avec un mendiant? Eh bien! pourquoi, lorsqu'une canaille vient provoquer un honnête homme, l'honnête homme ne pourra-t-il pas répondre : Je ne me bats pas avec une canaille ?
VILLENA, allant sur Don Fabidn.
Oh!
DON FABIAN
Que faites-vous?
VILLENA
Un seul mot. Voulez-vous vous battre, oui ou non?
DON FABIÂN.
Je veux vous tuer.
VILLENA
Àh ! enfin ! . . . il était temps.
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DON FABIÂN
Nous yoilà Ions deux également infâmes.
On convient rapidement des témoins et de l'arme, et Villena se retire.
Dona Candelaria, qui est entrée sans être aperçue, a pu entendre la fin de la scène. Elle s'approche de D. Fabiàn, toute pâle, et lui dit avec émotion :
— Fabiân, ce soir, à neuf heures, part une diligence pour Zamora; allons-nous-en.
Elle ne voit que la fuite qui puisse sauver son mari. Lui, tout tremblant encore de rage, déclare violemment qu'il se battra, que c'est décidé, qu'il faut céder à l'opinion, qu'il ne veut pas être déshoaoré. Avec une patience angélique, elle le calme, 'apaise, feint d'entrer dans ses idées; puis, lorsju'elle le voit un peu revenu à lui-même, doucenent elle lui rappelle son devoir, sa foi, tout ce ju'un moment de colère lui a fait oublier.
La scène prend ici un caractère d'incomparable grandeur, et l'émotion religieuse y est à son com- >le.
— Figure-toi, lui dit Dona Candelaria, d'un ,ôté le monde entier avec ses joies et ses vanités, le l'autre Jésus, seul, avec sa couronne d'épines
60 l'espagxe littéraire.
et son sceptre de roseau. Choisis. Avec qui veux-tu aller?
Et elle lui représente encore que, s'il a le mat heur d'être tué dans ce duel, il mourra peut-être sans confession, il ne pourra reposer en terre chrétienne. « Que se [>assera-t-il alors dans le cœur du fils et de l'épouse, lorsqu'ils verront condamnés à un exil infâme les os de l'époux et du père, sans pouvoir même leur dire : Reposez en paix? »
D. Fabiân, vaincu, consent à partir le soir même. Sa femme court tout préparer en hâte et l'envoie chercher des places pour la diligence.
Cependant un bavardage de domestiques apprend à Paulino le départ des Garcia. Il monte voir Miguel et, avec une ironie insolente, il Finvile, en ami, à empêcher son père de commettre une sottise qui le couvrira de honte. Le ton blessant de Paulino commence à venir à b >ut de la patience de Miguel, quand on entend du bruit et des cris dans la rue.
Paulino s'élance à la fenêtre :
— C'est mon père qui vient de donner au tien un soufflet... et ce n'est pas volél
— Misérable! s'écrie Miguel en se précipitant sur Paulino, qu'il saisit à la gorge. Tu es encore plus vil que ton père !
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Courte scène de provocation : les deux jeunes gens sortent ensemble pour aller se battre sur Fheure.
On entend dans la coulisse la voix de D. Fabiàn, qui appelle sa femme.
Il entre, les cheveux défaits, le visage congestionné.
— Il m'a donné un soufflet, en plein jour, au milieu de la rue. Je le tuerai !
— Pense à ta femme, à ton fils, à ton Dieu, répète encore Dona Candelaria.
— Pas même pour mon Dieu je ne supporte un soufflet !
— Mais Lui, n'en a-t-il pas supporté pour toi? A ce moment Villena lui-même, très ému, paraît
à la porte.
— Un seul mot, pardon... Nos fils vont se battre... On les a vus sortir en voiture... Je redoute quelque malheur.
Tout le reste naturellement est oublié, et Ton s'élance à la poursuite des jeunes gens.
Le troisième acte est très court. Un coin de campagne auprès de Madrid. Villena, Dona Candelaria, D. Fabiàn, D. Dâmaso ont fait de vaines recherches dans toutes les directions, en suivant les indications qu'ils ont pu recueillir. Une petite
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fille du peuple accourt effarée : elle vient d'apercevoir, à quelque dislance, derrière un bosquet, des hommes qui se préparent à se battre ; et elle raconte en pleurant comment elle a vu son père mourir dans un duel au couteau, car les gens de rien, eux aussi, ont leurs affaires d'honneur. Soudain retentit un coup de pistolet, et quelques instants après on apporte Miguel mortellement blessé.
La scène qui suit serait sans doute bien difficile à supporter au théâtre ; elle est trop héroïquement chrétienne, trop surhumaine. Devant leur fils mourant, ce père et cette mère ont le courage de ne rien donner à la nature et de refouler toute émotion. Leur seule pensée est de sauver son âme. On a couru chercher un prêtre ; en l'attendant, D. Fabiàn prépare Miguel à la mort.
— Rappelle-toi tes fautes, malheureux, rappelle-lestoi avec le regret de les avoir commises.
— Je les ai toutes sous les yeux, je me repens de toutes.
— Songe que ton dernier péché est bien grandi
— Presque aussi grande est ma douleur.
— Pardonnes-tu à tes ennemis ?
— Oui.
— A celui qui t'a donné la mort?
— Oui.
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— A celui qui a donné un soufflet à ton père?
— Je lui pardonne.
— Tu as devant toi tes parents, en proie, par ta faute, à une angoisse inexprimable.
— Pardon, mon père, pardon.
Et Miguel meurt dans les bras de ses parents, en invoquant la Vierge et Jésus crucifié. Villena et Paulino ont assisté avec une émotion croissante à cette fin si saintement chrétienne.
Médina est survenu sur ces entrefaites. Il s'avance vers Villena et lui dit à voix basse, avec une colère concentrée : « Vous avez donné un soufflet au père; vous avez causé la mort du fils. Vous comprendrez après cela que je veuille vous tuer. Mais vous tuer est trop peu. Tiens, misérable 1 » Et il lui donne un soufflet.
Villena pousse un cri, fait un geste de rage; puis soudain se dominant, sous l'influence de l'émotion religieuse qu'il vient d'éprouver : « Je. mérite cela, murmure-t-il; je le souffrirai pour l'amour de Dieu, de ce Dieu sur qui j'ai craché, que j'ai crucifié!... Dieu de mes pères, Dieu véritable, je crois en toi! » Et il tombe à genoux près du cadavre de Miguel.
— Mon fils est mort, lui dit alors Dona Candelaria, pour que vous ressuscitiez !
Tel est ce drame puissant, admirable d'abord par l'art sévère de la composition 1 . Rien qui soit en dehors du sujet, pas d'intrigue d'amour pour détourner ou fausser l'intérêt, pas un personnage inutile. Et, d'autre part, l'auteur a su tirer de son sujet tout ce qu'il renferme avec une rigueur de logique que je ne retrouve à un égal degré que dans les pièces les plus fortement construites de Dumas fils ou de Paul Hervieu. La solution du
i. « Le drame est serré, énergique, étreignant; il met en jeu des passions extrêmement fortes; il les étale dans toute leur ampleur, ce qui est le vrai moyen de nous faire accepter celles même que nous n'éprouvons pas. » (Faguet, feuilleton des Débats du 27 juin 1898). — « De toutes ces pièces, celle qui m'a le plus frappé, par la hardiesse de la conception et par l'ordonnance du drame, c'est Affaires d'honneur. » (Fr. Sarcey, feuilleton du Temps, même date.) « Tamayo a eu le courage d'aborder un sujet terriblement délicat, surtout en Espagne : le point d'honneur, le duel, l'impiété du duel condamné par l'Eglise, et il a eu le courage plus grand encore d'approuver la condamnation ecclésiastique. On échange des insultes et des soufflets tout du long de la pièce, il y a mort d'homme pour dénouement, et finalement tous les personnages se convertissent, tous les fronts, même les plus orgueilleux, se courbent et s'humilient dans un repentir général. M. de Tannenberg a traduit trois ou quatre scènes qui sont vraiment de premier ordre et d'une hauteur morale encore moins accessible peut-être, étant donné le point de vue religieux, à un public français qu'à un public espagnol. » (Claveau, feuilleton du Soleil, i5 août 1898.)
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conflit par le duel des deux fils, savamment préparée dès le début, est une excellente trouvaille d'homme du métier, qui a compris que, dans ce drame contre le duel, il en fallait un malgré tout pour que le spectateur fût satisfait. Le coup de théâtre de la fin, la brusque conversion de Villena, a quelque chose de violent et qui déconcerte ; mais cette conversion est mieux préparée, en somme, que celle de Félix dans Polyeucte, et on ne peut défendre à un auteur chrétien de peindre les effets subits de la grâce. Tous les personnages du drame sont esquissés avec un relief singulier, depuis Villena, cet aventurier de la politique , ambitieux et intrigant sans scrupules , respecté parce qu'il se fait craindre, puis, brusquement affolé de rage, indigné comme s'il était un honnête homme, parce qu'il a été démasqué et qu'une voix courageuse l'a flétri devant la Chambre étonnée et satisfaite , — jusqu'à ce pourfendeur de Médina, une silhouette, mais si bien campée, — jusqu'à cet excellent et pusillanime D. Dàmaso, l'honnête homme sans énergie, incapable de résister à l'opinion, conduit sur le terrain par la crainte du ridicule et maintenant tout fier « d'avoir fait ses preuves ». Quant aux deux figures principales de Dona Candelaria et de D. Fabiân, elles sont de tout point admira-
blés. Voilà bien l'idéal du mariage chrétien, cette union intime des âmes dans une croyance commune, qui aide à supporter ensemble les épreuves de la vie ; voilà bien la vraie vertu chrétienne, avec ses luttes intérieures insoupçonnées, avec son courage modeste, mais héroïque à l'occasion. Peut-être reprochera-t-on au style de la pièce d'être par moments trop oratoire : j 'alléguerai en défense de l'auteur que les avocats et les parlementaires, accoutumés à parler en public, conservent dans la vie ordinaire l'habitude de pérorer et de faire des phrases ; il n'est donc pas étonnant qu'un orateur comme D. Fabiân, dans la crise morale qu'il traverse, exprime les sentiments qui luttent en loi sous la forme qui lui est la plus familière : mises dans sa bouche, les tirades éloquentes du second acte sont tout à fait à leur place.