UN DRAME NOUVEAU
Tamayo obtint, en 1867, avec Un Drame non* veau (trois actes, en prose), le plus beau triomphe de sa carrière. Les Espagnols considérèrent long 1 temps cette pièce comme le chef-d'œuvre de Tau-
teur, et peut-être même du théâtre espagnol contemporain; on a vu qu'aujourd'hui de bons juges préfèrent La Folie d'Amour. Elle a été traduite en plusieurs langues et jouée sur bien des scènes : c'est un illustre acteur italien, M. Novelli, qui la fit connaître le premier au public parisien 1 en 1898, le soir même où on reçut à Paris la nouvelle de la mort de Tamayo.
Nous sommes en Angleterre au temps de Shakspere : les personnages du drame sont Shakspere et quelques acteurs de sa troupe. Le grand comédien Yorick, bouffon excellent, admirable dans Falstaff, a, depuis longtemps, l'ambition de jouer un rôle tragique, de montrer qu'il sait faire pleurer comme il sait faire rire. Un jeune poète vient justement de lire aux artistes un drame nouveau, où il y a un rôle superbe d'époux outragé, qui revient de droit à l'acteur Walton, dont c'est l'emploi. Yorick supplie Shakspere de lui laisser créer ce rôle, de l'enlever à Walton.
Shakspere se moque d'abord de lui.
— Tu es fou, mon pauvre Yorick! il faut te faire soigner.
1. M. Coquelin, me dit-on, a souvent joué le rôle en Amérique, d'après un arrangement de Paul Delair.
— Voilà bien une manière stupide de prendre les choses, réplique Yorick avec impatience. J'aurais été un sot si, ne connaissant que tes œuvres tragiques, je t'avais cru incapable d'écrire des comédies légères et plaisantes. Parce que je n'ai jusqu'ici interprété que des bouffonneries, faut-il me condamner à ne jamais jouer autre chose?
Il s'emporte , menace Shakspere de quitter la troupe, puis s'attendrit et pleure, si bien que Shakspere finit par céder : Yorick jouera le rôle destiné à Walton. Aussitôt seul, il s'exerce déjà à débiter une grande tirade, avec des intonations qu'il veut rendre pathétiques, et qui ne sont que ridicules :
Tremble, épouse infidèle, épouse ingrate, tremble!...
Ce vers va devenir pour lui une véritable obsession.
Il est interrompu par son camarade Edmond, le jeune premier de la troupe, son meilleur ami, presque son fils adoptif. Il lui fait part de sa joie. D ne doute pas du succès de sa tentative ; une chose pourtant l'embarrasse : comment exprimer au naturel la jalousie? Il n'a aucune idée de cette passion-là; il ne peut pas la comprendre. Marié luimême, il a trouvé dans sa chère Alice une affection
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si sincère que l'ombre d'un soupçon jaloux n'a jamais pu effleurer sa pensée. Alice est le modèle des femmes, comme Edmond est le modèle des amis. Entre ces deux êtres si chers à son cœur, Yorick se proclame le plus heureux des hommes. Et il nous semble qu'au milieu de ces expansions du bon et confiant Yorick Edmond se sent un peu gêné.
Cependant l'acteur Walton a ressenti un violent dépit en apprenant que Yorick lui enlevait la création d'un beau rôle. C'est une âme basse, un caractère envieux. Shakspere a fait allusion, en parlant de lui, à une infortune de jeunesse , qui l'aurait profondément aigri. Walton prend le parti de dissimuler. Il arrive chez Yorick, feint de ne pas lui en vouloir, de s'intéresser au contraire à la manière dont il interprétera le rôle, et se montre disposé à lui donner des conseils. Une telle générosité devrait paraître suspecte à Yorick; mais il est dupe, avec la naïveté la plus parfaite, de la comédie que lui joue Walton, et il le remercie avec effusion. La malveillance de Walton se trahit d'ailleurs par une, insinuation perfide. Il affirme que ce rôle de mari trompé convient très bien à Yorick, qu'il y sera excellent ; « n'est-ce pas aussi votre avis ? » ajoute-t-il avec intention en se tour-
nant vers Edmond, qui a peine à dominer son trouble.
Une scène entre Alice et Edmond va nous apprendre ce que nous avons déjà deviné : les deux jeunes gens s'aiment ; ils s'aimaient avant le mariage d'Alice. Ils sont les victimes innocentes d'un amour fatal, involontaire, auquel ils ont résisté de toutes leurs forces et qui ne les a point encore entraînés jusqu'à la faute. Alice a épousé Yorick pour obéir à sa mère mourante ; Edmond n'a pas eu le courage de désespérer son bienfaiteur Yorick en lui révélant la vérité. Et depuis lors ils souffrent cruellement l'un et l'autre, obligés de vivre sans cesse ensemble, de jouer ensemble Roméo et Juliette, et toujours anxieux d'éveiller les soupçons de Yorick! Mais aujourd'hui le danger est imminent, Walton a découvert leur secret ; que n'est-il pas capable de faire pour se venger d'un rival? Heureusement Shakspere va les sauver ; lui aussi a deviné leur amour, et il craint quelque perfidie de Walton. Il usera de l'empire qu'il a sur lui pour lui faire jurer de se taire; mais, d'autre part, il obtient d'Edmond la promesse qu'il partira dans quelques jours.
Le premier acte finit par un coup de théâtre saisissant. Shakspere vient de donner ses der-
nières instructions aux deux amants. A ce moment entre Yorick, toujours obsédé de la pensée de son rôle. Sur la pointe du pied il s'approche de sa femme, sans être vu d'elle, et tout à coup, p?ur manière de plaisanterie, il clame d'une voix tonnante :
Tremble, épouse infidèle !
Alice, dans son saisissement, s'évanouit en murmurant le mot « pardon ! » et Yorick, qui la reçoit dans ses bras, répète deux fois ce mot de « pardon », machinalement d'abord, comme un homme qui ne comprend pas, puis sur un ton d'interrogation inquiète : c'est le soupçon qui vient d'entrer dans son cœur.
Désormais voilà Yorick torturé par la jalousie. Il épie, il interroge, — Edmond d'abord, dont il ne songe pas à se méfier et à qui il révèle toutes ses angoisses ; — sa femme, à qui il parle avec la tendre indulgence d'un père remplacée soudain par la passion furieuse d'un amant; — Walton, qu'il arrive enfin à faire parler à moitié. La scène est excellente. Il faut se rappeler l'allusion faite, au premier acte, à une aventure de jeunesse, dont Walton a beaucoup souffert. Or Yorick a entendu Walton glisser ces mots à l'oreille de Shakspere :
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Je n'ai pas manqué à ma parole ; je n'ai rien dit à Yorick. Il exige des explications, que l'autre lui refuse. Il affecte alors de se résigner à ce refus et, changeant de ton, il reprend avec une gaîté forcée :
C'est moi qui vais te raconter une histoire. Il y avait une fois un jeune homme, dont le cœur n'était que flamme et passion. Il s'énamoura éperdument d'une dame, qui avait à peu près le double de son âge, mais d'irrésistible beauté. Il se vit payer de retour : quelle joie I II se maria : quel triomphe !
WALTON, troublé.
Où veux-tu en venir ?
YORICK
Ces deux tourtereaux jouissaient en paix de leur lune de miel, lorsqu'une nuit que le jeune homme revint inopinément à la maison, voici qu'il trouve sa femme...
WALTON, sans pouvoir se contenir.
C'est faux, c'est un mensonge!
YORICK
Voici qu'il trouve sa femme dans les bras d'un autre homme !
WALTON
Vive Dieu !
YORIOK
Vive Dieu! dit-il sans doute, parce que l'affaire en valait la peine. Et imagine-toi ce qu'il dut dire en appre-
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nant que cet homme, seigneur de haut lignage, avait depuis longtemps avec sa femme des relations amoureuses.
WALTON
C'est une vilaine calomnie ! Tais-toi !
YORICK
Il résolut de se venger de son épouse ; et l'épouse disparut par enchantement pour toujours.
WALTON
Te tairas-tu?
YORICK
Il résolut de se venger de l'amant, mais l'amant le fit rouer de coups par ses valets.
WALTON, avec colère, secouant le brat dé Yorick.
Tu ne te tais pas encore?
YORICK, sur le même ton, plus violent encore.
Et toi, tu ne parleras donc pas?... {Eclatant de rire, et avec plus de verve qui auparavant.) Ah! ah! ah! Je Crois que l'histo-
riette commence à t' amuser... Eh bienl sache que le mari battu, dans une situation sociale différente et avec vingt ans de plus, croit que son aventure est ensevelie dans le plus profond mystère ; mais l'insensé se trompe. (Avec violence.) On sait qu'il porte un faux nom, pour cacher le sien qui est déshonoré.
WALTON
Que fais-tu, Yorick?
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TORIGK
On le montre du doigt!
WALTON
rage!
TORIGK
On dit en le voyant passer : c'est un infâme I car mari outragé qui ne se venge pas est un infâme !
WALTON
Alors, qui est plus infâme que toi?
YORICK
Eh! comment?... Parles-tu donc, enfin? Contint] explique-toi, parle...
WALTON
Moi, du moins, j'ai découvert la chose aussitôt.
TORIGK
Parle!
WALTON
Moi, du moins, j'ai voulu me venger I
TORIGK
Et moi?... Parle!... Moi?
WALTON
Toi?... Tu es aveugle!
TORIGK
Parle!
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WALTON
Tu vis en paix avec ton déshonneur.
YORIGK
Parle!
WALTON
Ta femme...
YORICK
Ma femme?... Parle!... Ou bien non, tiens, tais-toi, que je ne t'arrache la langue !
WALTON
Tu le vois bien que tu es plus infâme que moi!...
Il affirme à Yorick qu'Alice a un amant, mais sans vouloir en dire davantage. Shakspere paraît sur ces entrefaites. Yorick, égaré par la douleur, s'imagine soudain que c'est lui le coupable; il s'élance vers lui avec emportement, et l'accuse en face de l'avoir trahi. L'ironie indulgente, avec laquelle lui répond le poète, lui prouve trop clairement qu'il se trompe, et il tombe en pleurant dans les bras de son ami, à qui il demande pardon d'avoir pu le soupçonner.
Le troisième acte est très court. Nous sommes au soir de la première représentation du Drame nouveau; tableau amusant et animé des coulisses, avec l'auteur affolé, l'avertisseur, les acteurs in-
quiets de leur entrée. Yorick, qui joue son rôle au naturel, avec une émouvante sincérité de passion, est acclamé par le public. Walton, exaspéré du succès de son rival, veut l'en punir à tout prix; il s'empare d'un billet dans lequel Edmond supplie Alice de fuir avec lui, et entre en scène... La toile de fond se lève brusquement et nous avons devant nous la scène du théâtre shaksperien pendant la représentation du drame. Walton joue un rôle de traître. Il doit, dans la pièce, remettre au comte Octavio, joué par Yorick, un mot qui lui fera connaître l'amant de sa femme; au lieu d'un papier blanc, il tend à Yorick la lettre d'Edmond. A peine Yorick y a-t-il jeté les yeux qu'il se trouble et chancelle; puis, brusquement, par un effort héroïque, assimilant sa situation à celle du personnage qu'il représente, il continue à jouer, provoque Edmond et lui plonge réellement son épée dans le corps. Effroi général ; Shakspere vient faire au public l'annonce obligée. Nous apprenons d'ailleurs que Walton a été trouvé dans la rue, transpercé d'une estocade; et nous devinons que c'est la main de Shakspere qui l'a puni de sa trahison.
Les critiques espagnols, amoureux de l'hyperbole, ont épuisé, pour louer cette pièce, leurs
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formules admiratives : ils n'y voient rien moins qu'une création shaksperienne 1 . N'écrasons pas, sous des comparaisons imprudentes, une œuvre remarquable. J'y vois avant tout un drame très bien fait par un praticien très avisé, qui sait son métier à fond. Je dirai même que les coups de théâtre sont amenés par des procédés un peu trop factices : on sent la manière de Scribe. Nous préférons aujourd'hui à la scène une composition moins « truquée ».
On a beaucoup vanté, et avec raison, la situation finale, que nous avons revue depuis à peu près dans la Femme de Tabarin, de Catulle Mendès, et dans les Pagliaci, de Leoncavallo. La situation de l'acteur tuant sur la scène l'amant de sa femme a pu être fournie à Tamayo par le Pierrot d'Henri Rivière, antérieur de quelques années (1860), à moins qu'elle ne se trouve dans quelque autre œuvre que j'ignore. En tout cas, à Lope de Vega revient le mérite d'avoir, dans sa pièce Lo Fingido verdadero, imitée par Rotrou dans Saint" Genesl, peint le premier les mœurs des comédiens
1 . Manuel de la Revilla, d'ordinaire plus judicieux, dit que c'est un a drame digne de Shakspere » et que « le théâtre espagnol, depuis Calderôn, ne présente pas de création aussi prodigieuse ».
et imaginé un acteur s'identifiant brusquement avec le rôle qu'il est en train de jouer.
L'intérêt des situations ne constitue pas d'ailleurs le vrai mérite du drame. C'est avant tout, dans sa partie la plus importante, une œuvre d'analyse psychologique, où les procédés de Tamayo — le fait est curieux à observer — concordent de plus en plus avec ceux de notre tragédie classique. Voilà qui est assez rare dans le théâtre espagnol. Toutes proportions gardées , ce n'est pas l'art de Shakspere, mais celui de Racine, qu'il conviendrait d'évoquer ici. La psychologie de Tamayo, comme la psychologie classique, est d'une portée très générale et ses personnages ont quelque chose d'abstrait et de symbolique. L'âme tout entière du Comédien nous est révélée dans Yorick et dans Walton. Yorick surtout est admirable de vérité : Tamayo nous a peint en lui, de main de maître, et avec une indulgente sympathie, l'acteur comique, ambitieux de jouer des rôles qui ne sont pas de son emploi. Et le caractère de Yorick nous offre en même temps une étude pénétrante de la Jalousie, sous une de ses formes les plus émouvantes, la jalousie du vieillard où se mêlent un peu, aux tortures de l'amant, les angoisses du père cruellement déçu par l'ingratitude filiale. Walton est la person-
nification, dans une âme d'artiste, de cette passion odieuse, l'Envie. Alice et Edmond sont deux touchantes et éternelles figures d'amants malheureux, trop faibles pour vaincre leur passion, trop généreux pour y céder sans remords. Tous ces personnages, qu'on le note bien, sont idéalisés et remarquables par leur noblesse morale, qui les élève au-dessus de leur profession de comédiens; la passion vile de Walton prend elle-même un air de grandeur tragique. Comme les personnages de la tragédie classique, ils semblent se mouvoir dans un monde à part, le monde de l'humanité en soi, presque en dehors de l'espace et du temps. Remarquez le mépris absolu de la couleur locale ; rien, dans la mise en scène, ne vient nous rappeler que nous sommes en Angleterre, sous Elisabeth, à une époque où les rôles de femmes étaient joués par de jeunes garçons. Et si l'on me demande alors pourquoi ce personnage de Shakspere, qui date et localise la pièce, — et qui n'a d'ailleurs nulle prétention à la vérité historique, — je dirai que le nom de Shakspere, qui fait planer au-dessus du drame les poétiques images de Roméo et de Juliette et le tragique souvenir d'Othello, permet à l'auteur de symboliser, dans un directeur de troupe comique, l'ascendant du génie sur le vulgaire des hommes,
et il ne nous déplaît pas de voir un Shakspere de fantaisie, dominant tous ceux qui l'approchent de la supériorité de son âme énergique, mais indulgente à toutes les faiblesses humaines, — un Shakspere qui devient à l'occasion directeur de conscience et justicier.
Un Drame nouveau est donc mieux qu'une « pièce bien faite ». C'est une œuvre qui, par la largeur de l'exécution, par l'élévation morale, touche au grand art 1 . Le style en est admirable de tous points. Il me faut bien ici demander à être un peu cru sur parole. Jamais en Espagne on n'a parlé au théâtre une langue plus ferme et plus sobre. Cette prose est parfois aussi rythmée, aussi harmonieuse que de beaux vers, dans la scène par exemple où Alice et Edmond, en couplets qui se répondent, confessent à Shakspere comment est
i. Les qualités littéraires de la pièce disparaissaient dans l'adaptation assez médiocre que nous joua Novelli. Voici le jugement, d'ailleurs favorable, porté par M. Faguet sur l'œur vre de Tamayo : « C'est un drame très bien fait, très bien conduit et vivement conduit, où les scènes essentielles viennent bien quand elles doivent venir et donnent tout leur développement nécessaire et naturel, et enfin qui ne manque point d'une certaine observation psychologique élémentaire, mais juste; et donc, c'est un excellent drame, qu'on doit placer, sinon au tout premier rang, du moins assez haut dans la hiérarchie. » (Journal des Débats du 27 juin 1898.)
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né leur amour. Elle est remarquable aussi parfois par un tour sentencieux, qui est bien dans la tradition de cette belle langue castillane, où le génie de tant de moralistes a laissé comme son empreinte. Au dernier acte enfin, Tamayo se montre de nouveau un grand poète : la tirade qu'il place dans la bouche de Yorick jouant son rôle est une explosion superbe de passion indignée.
Je ne m'arrêterai pas longtemps aux deux dernières œuvres de Tamayo, où l'inspiration catholique le servit moins bien que dans Affaires et honneur. L'une, intitulée A quelque chose malheur est bon (1868), est le Feu au couvent de Barrière, développé en trois actes et poussé au mélodrame. Tamayo voulut se donner le plaisir de montrer sur la scène un libre penseur ridicule, converti par une pensionnaire. L'autre, Les Honnêtes gens (1870), est une satire vigoureuse de l'indifférentisme. L'amour du bien, dit un des personnages, ne peut être platonique. Le symptôme funeste des sociétés modernes n'est pas qu'il y ait des coquins, il y en a toujours eu; le symptôme funeste est qu'il n'y a plus d'honnêtes gens; ou plutôt, si, il y en a; mais des honnêtes gens honteux qui n'osent même pas l'être à visage découvert, qui repoussent avec effroi le rôle d'au-
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leurs, et acceptent avec plaisir le rôle de complices dans l'œuvre du mal. 11 n'y a plus que des coquins, des coquins actifs ou passifs, les uns qui font, les autres qui laissent faire. « Mais, lui demande-t-on, voulez-vous que les honnêtes gens se consacrent, en nouveaux Quichottes, à rompre des lances avec tout le monde. » — « Je voudrais ne pas voir d'un côté l'activité et l'enthousiasme chez les méchants, et de l'autre, chez les bons, l'apathie et la crainte. Oui, je voudrais que la crainte n'eût pas l'air d'être la compagne inséparable de la vertu et que, si l'on se résigne à être bon, ce ne fût pas faute d'audace pour être méchant. » La thèse était intéressante; il faut regretter la faiblesse de l'exécution. Les types « d'honnêtes gens », que nous présente Tamayo, sont trop des caricatures, dont l'exagération enlève à la pièce de sa portée.
Quand Tamayo mourut, en 1898, il y avait pins de vingt-cinq ans qu'il avait cessé d'écrire pour le théâtre. On expliqua parfois sa retraite en lui prêtant des scrupules religieux analogues à ceux de Racine; mais c'était mal connaître la piété espagnole , qui n'est point si morose , et Tamayo, excellent catholique, mais sans rien d'un janséniste.
En réalité, après l'insuccès de sa dernière pièce,
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il éprouva sans doute une certaine lassitude de la lutte, un besoin de tranquillité morale qui ne lui permettait plus de courir le risque d'un échec. Sans doute eut-il la sensation qu'il n'était plus tout à fait de son temps, que la génération nouvelle, sortie de la Révolution de Septembre, n'acceptait pas ses idées, qu'il y avait divergence d'opinions, entre le public et lui, sur les points essentiels; et il préféra cesser d'écrire, à l'âge où l'on est encore d'ordinaire dans toute la plénitude de la production.
Pendant un séjour à Madrid, j'eus l'occasion de le voir plusieurs fois. Il me recevait, tantôt à l'Académie Espagnole, où il avait son logement comme secrétaire perpétuel, tantôt à la Bibliothèque Nationale, dont il était le directeur. Je revois ce petit vieillard, encore très vert et très actif, de modestie extrême, d'exquise courtoisie. Lorsqu'on abordait la question du théâtre et qu'on lui rappelait ses anciens triomphes, un éclair passait bien parfois dans ses yeux ; mais il ne devenait expansif que pour vous faire admirer les aménagements nouveaux de la Bibliothèque , récemment installée dans le magnifique palais du Paseo de Recoletos. Et il vous montrait comme tout est bien compris, vous expliquait la facilité des recherches dans le
catalogue, vous faisait parcourir Les salles superbes « dignes de n'importe quelle bibliothèque d'Europe », et « où il ne manque, me disait-il mélancoliquement , qu'un plus grand nombre de travailleurs ». Voilà ce qui semblait l'intéresser plus que tout au monde, avec la réforme de l'orthographe, à laquelle il travailla assidûment comme académicien. Il fut charmé, je m'en souviens, de voir que j'étais si bien au courant de la question et que j'appréciais, comme il convient, les avantages de l'accentuation nouvelle, imposée par l'Académie. Il me savait moins de gré assurément d'avoir étudié à fond son théâtre. Et, après l'avoir quitté, je ne pouvais me défendre d'une certaine mélancolie en songeant que , depuis tant d'années , l'auteur du Drame nouveau^ aux regrets de tous ses admirateurs, se condamnait à l'unique et trop modeste besogne de collectionner des fiches ou de corriger des épreuves de dictionnaire.
l'homme et l'écrivain
Les étudiants de l'Université de Madrid remarquèrent, il y a trente ans de cela, un nouveau venu, tout frais débarqué de sa province, et qui ne payait guère de mine. Gringalet, l'air maladif, accoutré d'un énorme carrick de forme surannée, il rappela à tel de ses camarades 1 Charles Bovary, avec sa fameuse casquette, au début du chef-d'œuvre de Flaubert. Mais on sut bientôt à qui Ton avait affaire : ce garçon malingre, presque un enfant encore, qui bégayait et paraissait si gauche et si timide, se révéla comme un sujet hors ligne et conquit l'admiration générale. Dans les couloirs
i. Le regretté Leopoldo Alas.
étroits de l'Université, il refaisait aux étudiants la leçon du maître, ou bien encore leur récitait des vers en castillan, en latin, en catalan, en italien, avec un enthousiasme communicatif, qui triomphait de la paresse de sa langue et faisait oublier son bégaiement. Une légende se forma bientôt sur son compfte. Un jour, paraît-il, à la Bibliothèque Nationale, il avait émerveillé les érudits les plus compétents et fait la leçon aux docteurs. Valera était là avec Hartzenbusch et quelques autres, qui discutaient sur un manuscrit. Le jeune Menéndez y Pelayo travaillait à une table : il entend la discussion, se lève, s'approche, demande respectueusement la permission de donner son avis, et résout la difficulté. Sa réputation franchit bientôt les murs de l'Université; on parlait de lui partout comme de la plus forte tête de la jeunesse contem" poraine, comme d'un nouveau Pic de la Mirandole, qui étonnerait le monde, et l'Espagne entière saluait le jeune prodige, sur le front de qui elle voyait rayonner déjà l'auréole du génie.
Des espérances aussi brillantes auraient pu être déçues : elles ne le furent pas. Quelques années plus tard, à l'âge de vingt-deux ans, M. Menéndez y Pelayo obtenait au concours la chaire d'histoire critique de la littérature espagnole à l'Université
Centrale, laissée vacante par la mort d'Amador de los Rios. Une série de publications importantes, où le talent de l'écrivain faisait valoir la science de l'érudit, ouvrit bientôt après au jeune professeur les portes de l'Académie Espagnole. Il avait vingtcinq ans. On ne cite pas d'exemple d'une telle précocité. Depuis lors, les honneurs se sont accumulés sur sa tête, mais son activité littéraire ne s'est pas ralentie. Ses travaux ont en partie renouvelé l'histoire de la littérature et de la pensée espagnole* Rien de plus important n'a été écrit sur l'Espagne depuis un demi-siècle que ses quarante volumes de critique littéraire et philosophique. L'homme a largement tenu — on le voit — les promesses de l'étudiant.
Ses compatriotes lui en ont su gré, et si la médisance espagnole n'épargne guère le talent qui a fait ses preuves, je dois dire cependant que je n'ai jamais entendu en Espagne apprécier de deux façons l'œuvre de M. Menéndez y Pelayo. Ceux qui ne partagent pas ses idées sont d'accord avec ses amis pour reconnaître son mérite. On le considère un peu comme une gloire nationale que tout le monde a intérêt à respecter et à défendre. Interrogez un Espagnol cultivé : il vous dira, avec cette familiarité charmante qui traite toujours les
hommes célèbres en amis intimes, que Marcelino est un cerveau extraordinaire, que Cervantes l'eût volontiers nommé, comme Lope de Vega, un monstruo de la naturaleza, qu'il sait tout Qtodo lo sabel), qu'il est le dernier des grands humanistes, qu'il joint à une sensibilité de poète la capacité de travail d'un bénédictin, les qualités d'un Scaliger à celles d'un Leopardi; — et il se plaindra sans doute à vous qu'un écrivain de cette valeur soit à peine connu en France de quelques spécialistes, et que son nom ne soit même pas arrivé encore, comme celui de Georges Brandea, par exemple, aux oreilles de notre grand public.
On serait tenté de se méfier un peu de ces magnifiques éloges et de les mettre sur le compte de l'hyperbole castillane. Eh bien, pour une fois, la méfiance serait ici mauvaise conseillère. M. Menéndez y Pelayo est, en effet, une des personnalités littéraires les plus originales et les plus curieuses de ce temps, et je ne crois pas qu'il y ait aujourd'hui en France — ni même en Danemark — un critique joignant à l'érudition la mieux informée sur tout ce qui touche à la littérature et à l'histoire de son pays un goût plus délicat et plus cornpréhensif, une culture plus vaste et plus vraiment européenne.
M. MENÉNDEZ Y PELAYO. 8g
J'ai entendu M. Menéndez y Pelayo professer à Madrid, dans une petite salle de l'Université, devant une douzaine d'auditeurs, au temps où on l'aurait pris pour le plus jeune de ses élèves; combien j'enviai alors ceux qui avaient l'heureuse fortune d'étudier sous un maître dont l'enseignement, d'une chaleur communicative, devait être si excitateur de pensée et de recherches ! Les années ont passé depuis (pour nous deux, hélas!); mais dans l'homme mûr d'aujourd'hui, un peu épaissi par le travail sédentaire, la barbe légèrement argentée, on retrouve toujours, dès qu'il s'anime un peu, le même entrain et la même jeunesse. Les yeux bleus ont gardé leur expression si vive et si mobile. Le geste est aussi nerveux et impatient. L'enthousiasme n'a rien perdu de sa flamme. Je le vois encore me recevant dans sa bibliothèque de Santander, une bibliothèqne immense, digne d'un érudit de la Renaissance, dans un corps de logis à part, avec trois vastes salles garnies de livres jusqu'au plafond. Incapable de tenir en place, il arpente la pièce d'un pas saccadé, tandis que, dans une causerie étonnante de verve, il répand pour moi les trésors de son érudition, m'oriente un peu dans ce labyrinthe de la littérature espagnole, s'exalte sur un nom, sur une œuvre, s'interrompt
QO i/ ESPAGNE LITTERAIRE.
pour me citer une tirade de vers, ou bien, tout d'an coup, monte à une échelle pour atteindre le livre rare, le manuscrit précieux qu'il me fait valoir avec la ferveur du bibliophile. Et pendant que je l'écoute, charmé, que je l'observe, je comprends mieux l'œuvre de l'écrivain en saisissant sur le vif le tempérament de l'homme.
M. Menéndez y Pelayo est, avant tout, un cérébral. Je ne crois pas qu'on puisse imaginer un cas d'intellectualisme plus aigu. Il est si absorbé, que le monde extérieur, la vie pratique, les détails matériels existent à peine pour lui : on sourit parfois d'une négligence dans sa mise, on conte ses distractions de savant ou de poète. Depuis l'enfance, . il a vécu plongé dans les bouquins : c'est un rat de bibliothèque. Rien ne pouvait satisfaire sa curiosité universelle : on songe à ce que nous dit Rabelais de son Pantagruel, que « tel était son esprit entre les livres, comme le feu parmi les brandes, tant il l'avait infatigable et strident ». Pas d'ouvrage si aride, si indigeste, qu'il n'ait le courage de dévorer jusqu'au bout. Il a tout lu, tout retenu : son cerveau, merveilleusement organisé, classe et emmagasine sans fatigue, Mais la culture livresque n'a pas chez lui desséché la sensibilité ni tari les sources de l'énergie. Il a une âme passionnée, un tem-
M. MENÈNDEZ Y PELAYO. QI
pérament de feu; à la nervosité si tendue de tout son être, à la chaleur et à Pâpreté mordante de son verbe, on ne peut douter que cet érudit eût pu faire au besoin un apôtre, un homme d'action. La volonté ne lui eût pas manqué à coup sûr, ni l'audace. L'homme qui, par un effort opiniâtre, s'est corrigé du bégaiement — tout comme Démosthène — pour devenir un maître de la parole, sait remporter une victoire sur lui-même. Et rappellerai-je la belle crânerie avec laquelle, le jour où il concourut pour sa chaire de professeur, il fit, avant de commencer sa leçon publique, un grand signe de croix, pour affirmer devant tous ses convictions de chrétien? Voilà des traits qui caractérisent l'homme. Il est bien de sa race, d'une race combative et exaltée d'aventuriers, de soldats, de moines.
A la fougue de*ce tempérament, à cette ardeur insatiable de savoir, à cette merveilleuse puissance de travail, nous devons* une œuvre bien vivante, qui n'est pas celle d'un pur érudit absorbé à éplucher des textes, ou d'un critique dilettante isolé dans sa tour d'ivoire. Comme ces grands humanistes du seizième siècle, auxquels on revient toujours à le comparer, il se lança dans les lettres avec rimpétuosité d'un conquistador; mais il con-
Q2 l'espagne littéraire.
serva toujours la fraîcheur de l'émotion et le sens de la poésie. Pour lui, comme pour eux, les livres ne furent jamais des choses mortes : il en fit toujours jaillir la vie ou la beauté. Pas plus qu'eux, enfin, il ne boucha de parti pris ses oreilles -au bruit des idées qui s'entre-choquaient autour de lui 'dans le monde; il partagea les passions des hommes de son temps et prit part à leurs lutte^Il aima les polémiques violentes, où il mania l'ironie, l'invective et les in-octavos avec autant de yigueur et d'adresse que d'autres des armes plus meurtrières. Et voilà pourquoi ses livres vivent d'une vie si intense. Dans ceux même où il y a le plus de bibliographie et de science aride, on sent, à certains moments, palpiter une âme. Ne vous arrêtez pas à la surface : cherchez bien au fond, et, selon le mot de Pascal, sous l'auteur ou l'érudit, vous serei étonné et ravi de trouver l'homme.
Deux passions maîtresses animent tous ses écrits, son patriotisme traditionaliste et sa foi/ & ligieuse; on pourrait même presque dire que celleci est subordonnée à celui-là, qu'il est Espagnol avant d'être catholique et catholique parce qu'Espagnol. Il a mis tout son cœur et tout son talent au service de cette cause, la réhabilitation de L'Espagne historique et littéraire, et, par suite, du catho-"
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licisme espagnol, auquel est indissolublement liée la gloire de l'ancienne Espagne.
Réhabiliter l'Espagne, c'est réfuter les attaques injustes dont elle a été l'objet de la part des encyclopédistes, des historiens protestants, et aussi des libéraux espagnols, qui font cause commune, sur ce point, avec les pires ennemis de leur pays. C'est prouver qu'elle n'a pas été un facteur négligeable dans l'œuvre de la civilisation. Et M. Menéndez y Pelayo s'appliquera surtout à mettre en lumière, par une belle ordonnance de preuves, le rôle qu'elle a joué dans l'histoire de l'humanité et l'apport qu'elle a fourni à la science et à la pensée moderne.
Mais réhabiliter l'Espagne, c'est aussi expliquer sa grandeur passée en montrant qu'elle doit au catholicisme tout ce qu'elle a produit de meilleur. Elle n'a compté dans le monde que tant qu'elle lui est restée fidèle. A ceux qui le traitaient de néo-catholique, M. Menéndez y Pelayo répondit jadis par cette déclaration de fière allure : « Je suis catholique, ni nouveau ni vieux, mais catholique à mâcha martillo, comme mes parents et mes aïeux, et comme toute l'Espagne historique, fertile en saints, en héros et en savants un peu plus que l'Espagne moderne. » Le catholicisme est pour
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lui. avant tout, la forme religieuse adéquate au tempérament espagnol, la discipline intellectuelle et morale dont il ne peut se passer. Les trois gros volumes des Hétérodoxes ne tendent qu'à démontrer cette vérité. De là, condamnation sans réserve de la Révolution, des idées modernes, du libéralisme, autant de fléaux dont meurt, paraît-il, l'Espagne d'aujourd'hui, renégate de son passé.
On ne saurait dire assez quelle sincérité d'accent, quelle chaleur d'éloquence, et aussi à l'occasion quelle ironie cinglante l'auteur met ici au service de ses convictions. M. Menéndez y Pelayo est surtout un maître polémiste. La polémique est peutêtre la forme littéraire qui convient le mieux à son humeur : elle excite son talent et féconde sa pensée. La réfutation est pour lui la vraie manière de dojmatiser. Il se pose en s' opposant. Si vous voulez trouver dans son Histoire des idées esthétiques ce qu'il pense sur le beau, cherchez-le dans les pages si amusantes où il écrase sous le ridicule la doctrine d'un jésuite allemand, le Père Jungmann. Il aime la guerre de plume et sa verve batailleuse n'épargne personne. Ce sont des polémiques retentissantes contre les écrivains de l'école libérale, comme Re villa, coupables d'avoir exagéré lei méfaits de l'Inquisition et nié l'existence d'une
philosophie espagnole, qui lui valurent ses premiers succès d'écrivain.
S'étonnera-t-on si, dans la discussion, la passion ou la verve lui suggère parfois des arguments un peu trop de journaliste? Qu'une chose soit espagnole, ce sera souvent pour lui une raison suffisante de la louer, bien qu'il se défende, autant qu'il peut, du travers habituel à ses compatriotes. Même son goût littéraire, en général si exact, se trouve parfois mis en défaut. Et son catholicisme aussi, selon les besoins de la cause, tantôt prend un air trop farouche, tantôt se montre un peu débonnaire. S'agit-il de l'Inquisition? Il s'en fera l'avocat le plus téméraire : « Je comprends, dira-t-il, j'applaudis et même je bénis l'Inquisition, comme formule de la pensée d'unité qui dirige et gouverne notre vie nationale à travers les siècles, comme fille du génie propre du peuple espagnol 1 . » Et 'd'autre part, s'agit-il de justifier Fray Gabriel Téllez d'avoir écrit de jolies comédies fort licencieuses, peu dignes de son habit monastique, cet apologiste intolérant trouvera soudain des trésors d'indulgence; il nous dira (et de quel ton !) que « la dévotion était, à cette
i. Science espagnole, I, p. a3a.
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époque, joviale, confiante, espagnole... Personne ne se scandalisait de ce qu'un moine eût de la bonne humeur et écrivît des œuvres de passetemps, en mettant à profit pour cela les admirables facultés poétiques que Dieu lui avait accordées 1 . » Décidément, de Torquemada ne tombonsnous pas dans Escobar?
L'âge a calmé la fougue de M. Menéndez y Pelayo. Dans les éditions récentes de ses œuvres de jeunesse, tout en respectant le texte primitif, il corrige parfois en note quelques intempérances de angage et atténue la brutalité de certains jugements, en particulier sur les contemporains. Avec l'enrichissement de sa pensée par l'étude et l'expérience, son intelligence est devenue plus tolérante et plus compréhensive, son dogmatisme moins tranchant; ses idées ont évolué, sans modifier pourtant sur les points essentiels les convictions qui inspirèrent ses premiers travaux; il nous le déclare avec trop d'insistance pour que nous ayons le droit d'en douter. Mais il promet, dit-on, une édition nouvelle des Hétérodoxes : les notes seront intéressantes.
i. E studios de Critica, segunda série. Madrid, i8g5, p. 171.
Depuis quelques années, M. Menéndez y Pelayo délaisse les études philosophiques et religieuses qui le passionnèrent jadis. Tandis qu'en France nos meilleurs critiques, un Lemaître, un Brunetière, lassés de la pure littérature, se sont tournés vers Faction politique ou l'apostolat, l'auteur de la Science espagnole et des Hétérodoxes se confine de plus en plus dans les recherches d'histoire littéraire. Il étudie l'évolution des idées esthétiques en Espagne et ailleurs, fait une Anthologie des poètes espagnols, multiplie les éditions et les préfaces, élève un monument grandiose à la mémoire de Lope de Vega. Et il continue à travailler ainsi, avec un labeur aussi opiniâtre que jamais et une foi aussi ardente, à la noble tâche à laquelle il a consacré sa vie : la glorification de l'Espagne dans ses écrivains et ses penseurs.
Quand on vient de relire dans son ensemble, comme je l'ai fait avant d'écrire ces pages, l'œuvre de M. Menéndez y Pelayo, on est émerveillé tout d'abord de l'aimable aisance, de la spontanéité de son talent. C'est là une qualité proprement espagnole. Les grands écrivains de l'Espagne ont été, en général, des improvisateurs et non des polisseurs de phrases. Ils ont le génie naturel et, quand
<j8 i/kspagnk littéraire.
ils atteignent à la perfection de la forme, c'est par l'heureuse réussite d'un premier jet. De là, le charme des portes espagnols, qui semblent vraiment, lorsqu'ils sont inspirés, parler sans effort, et comme par un don divin, la langue des vers.
due prose du meilleur aloi, facile et limpide, à laquelle ne manquent, à l'occasion, ni le souffle oratoire ni l'image poétique, mais sans les défaut* souvent signalés de la prose castillane, la verbosité oiseuse, l'abus des clichés et des épithôtes banales; l'art de l'exposition claire et attrayante; une faculté d'assimilation merveilleuse; une large sympathie pour toutes les beautés littéraires; une intelligence ouverte i\ toutes les idées, voilà les rares mérites par lesquels M. Menéndez y Pelayo se place au premier rang des écrivains de son pays et des critiques de notre temps.
Mettez au fond, et comme support de tout le reste, une très solide culture classique. M. Menéndez y Pelayo a appris le grec et le latin comme on ne les apprend plus en Espagne. Sa familiarité avec les poêles latins et grecs, qu'il s'est souvent essayé A traduire en vers castillans d'excellente facture, lui valut d'acquérir ce goût délicat que donne seul le commerce assidu de l'antiquité, le grand gortt, comme dit quelque part Sainte-
Beuve. Il serait curieux de savoir exactement comment et sous quelle direction se fit son initiation aux littératures classiques. Sans doute en revient-il une part à Milâ y Fontanals, son maître à l'Université de Barcelone 1 . Milâ n'était pas seulement un médiéviste éminent, qui l'initia à la rigoureuse méthode de l'érudition moderne ; c'était un véritable lettré, un esthéticien aux vues générales, et M. Menéndez y Pelayo reçut de lui une empreinte. Il lui est sans doute redevable, au moins en partie, de son humanisme. A cette influence je joindrais volontiers celle de D. Juan Valera, le critique raffiné, le délicat poète épris de l'idéal grec, l'élégant traducteur de Daphnis et Chloé. Celui qu'il pomme « mon. doux Valera », et pour qui il professa toujours l'admiration la plus tendre, put lui révéler le véritable art classique, entendu à la manière de Chénier et de Leopardi, et lui apprendre à le distinguer du classicisme de collège, qui n'en est qu'une contrefaçon.
L'ardeur de sa nature devait porter M. Menéndez y Pelayo à des intransigeances en jnatière de
1 . M. Menéndez y Pelayo a rendu un bel hommage à Milâ dans sa réponse au discours de réception de M. Menéndez Pidal. Diseur sos leidos ante la Real Academia Espahola el 19 de octobre de 1902. Madrid, 1902, pages 79-81.
littérature comme en matière de religion. Dès ses débuts, en homme qui aime à casser les vitres, il proclama avec éclat son credo littéraire comme il avait fait son credo théologique. Les partisans, nombreux alors, des idées de l'abbé Gaume en furent scandalisés. On vit le champion de la pensée catholique arborer l'étendard de l'art païen, traduire YOaristys de Théocrite, et, dans un ouvrage d'érudition qui a+toute la portée d'un manifeste littéraire, offrir Horace comme unique et suprême modèle aux poètes de son pays. On s'étonnera de cette préférence accordée à Horace sur les poètes grecs ; mais l'imitation d'Horace est plus dans la tradition espagnole : c'est de lui que Fray Luis de Leôn s'inspira pour écrire ses délicats chefsd'œuvre. M. Menéndez y Pelayo glorifie dans Horace le génie latin, génie clair et joyeux, qu'il oppose à la mélancolie nuageuse de la poésie allemande, dont il déplore l'invasion nouvelle en Espagne. Lisez les vers enthousiastes qu'il adresse à son poète favori :
Heureux temps, celui des Grecs et des Latins !
Calme et sérénité, doux concert
de toutes les forces qui résident dans l'homme ;
éternelle jeunesse, vigueur éternelle,
culte sublime de la forme pure,
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évocation sans fin de l'harmonie !
Horace, le croirais-tu ? De graves docteurs
affirment que les chants discordants
qui plaisent au Sicambre et au Scythe
ou au Germain opiniâtre et nébuleux
éclipsent tes œuvres immortelles,
polies par la main des Grâces,
comme par un habile ciseau un bloc de marbre de Paros.
Loin de moi les brouillards hyperboréens !
Qui t'aurait dit que dans un âge futur
la domination des Teutons et des Slaves,
dans la loi, dans l'art et dans la science,
s'imposerait à notre race latine,
et que des noms que tu n'aurais pu prononcer,
parce qu'ils sonneraient mal dans ta belle langue,
effaceraient ton nom?
Que le Danube et le Rhin, vaincus autrefois,
roulent là-bas avec orgueil leurs ondes impériales;
je préfère les paisibles courants
du Tibre, du Céphise et de l'Eurotas.
Viens ici, vieux livre ; viens, âme d'Horace ;
je suis Latin et je veux t'adorer 1 .
Il ne s'en est pas tenu — est-il besoin de le dire? — à la doctrine littéraire de son Horacio en Espana, doctrine bien étroite encore. Une admiration trop exclusive d'Horace serait un mauvais signe; elle indiquerait qu'on est insensible à des
i. Odas, epistolas y tragedias. Madrid, i883, pp. 21 et 22.
beautés poétiques supérieures. Dans la suite, on voit son goût s'enrichir de plus en plus, jusqu'à comprendre des formes d'art qui lui étaient d'abord antipathiques. Son gros volume sur l'esthétique allemande témoigne jusqu'à quel point il est revenu de ses préventions contre l'esprit allemand. Sa jolie étude sur Henri Heine poète répare le dédain avec lequel il traita jadis les suspi* rillos germânicosj pour employer une expression célèbre de Nûnez de Arce. Il reste toujours classique de culture première, mais classique dans le sens le plus large du mot , et sans rien rejeter de ce que l'art moderne et romantique a produit d'excellent.
Avec un sens littéraire aussi affiné., auquel un rare talent d'écrivain assure toutes les ressources de l'expression, comment M. Menéndez y Pelayo ne serait-il pas un maître dans cet art complexe de la critique, où l'érudition pure ne suffit guère? Le vrai lettré s'y reconnaît bien vite; et même, pour y exceller, n'est-il pas superflu de porter en soi
Ce poète endormi toujours jeune et vivant,
que Musset retrouvait en Sainte-Beuve. Le poète que fut dans sa jeunesse M. Menéndez revit dans sa
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critique, et voilà ce qui en fait le charme, comme sa vaste culture en fait la valeur. On a regretté qu'il n'eût pas l'art d'un Sainte-Beuve pour peindre les personnages qu'il étudie, lorsque surtout la littérature espagnole lui offrait des types d'un relief si accusé. C'est qu'il est plus esthéticien, plus artiste, que psychologue; il prend les œuvres en elles-mêmes et en jouit pour leur valeur propre ; il excelle à en saisir, d'une intuition immédiate, les traits essentiels et à nous en donner la sensation même, par une accumulation de touches délicates ou vigoureuses; il nous communique son émotion devant la beauté, et nous prédispose à l'éprouver à notre tour : sa critique est au plus haut point initiatrice. Mais elle ne se présente pas comme un pur impressionnisme : il analyse les causes de son plaisir et en évalue la qualité. Il juge et il compare, en homme averti, qui a exploré, avec une curiosité sans cesse en éveil, tout le domaine des lettres et de la pensée. Pour une littérature aussi fermée, aussi difficile que la littérature castillane, on ne peut rêver un guide plus sûr, moins confiné dans ses études spéciales, offrant des garanties plus certaines d'intelligence à la fois et d'impartialité, dans la mesure où l'impartialité est compatible avec la sympathie. Sa science le
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met en garde contre les illusions d'une admiration trop superstitieuse et les bévues d'un patriotisme renfrogné, qui n'a jamais porté les yeux par-delà les frontières. Après cela, qu'il juge les écrivains espagnols en Espagnol, tant mieux, et il serait étrange de s'en plaindre; voudrait-on pas qu'il les jugeât en Turc ou en Chinois, ou simplement en Français? N'avons-nous pas la prétention légitime de mieux comprendre nos classiques que les étrangers, et d'y saisir des beautés auxquelles ceux-ci restent insensibles? Singulière manie chez certains de nos hispanisants, gens d'humeur morose, de refuser aux Espagnols la capacité d'apercevoir dans leurs chefs-d'œuvre ce qui nous échappe, et le droit même d'en penser un peu plus de bien que nous ne serions tentés de le faire !