‹ L'Espagne littéraireChapitre 36 sur 36 · EMILIA PARDO BAZAN · texte numérisé non relu

EMILIA PARDO BAZAN

Dona Emilia Pardo Bazân n'est pas une personnalité banale. D'une activité infatigable, elle a beaucoup écrit, et dans tous les genres : ses livres révèlent un esprit d'élite, un talent qui réunit les aptitudes les plus diverses. Les contrastes même de sa nature ardente et sincère, dont les témérités ont souvent déconcerté ses meilleurs amis, sont faits pour éveiller la curiosité.

Catholique militante, elle fut en Espagne l'apôtre inattendu du naturalisme; carliste enragée durant la guerre civile, elle s'est rendue suspecte à son parti par ses tendances libérales et l'a définitivement abandonné pour s'enrôler dans celui

i. Je publie ici, avec quelques additions seulement, cette silhouette, qui parut dans le Journal des Débats. Ai- je besoin de dire que l'œuvre de Mme Pardo Bazân mériterait de toutes façons une étude plus développée ?

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des réformateurs les plus avancés; ardente patriote, passionnée pour tout ce qui est espagnol, elle se vit reprocher parfois d'avoir trop cédé à l'influence française ou d'avoir trop durement parlé de son pays. Ce sont là les contradictions d'une intelligence toujours en éveil, curieuse presque jusqu'à l'excès de toutes les nouveautés, ouverte à tous les bruits du dehors.

M me Pardo Bazân nous a fort joliment conté sa jeunesse et les premières années de sa vie littéraire dans une Autobiographie piquante, dont nous espérons bien qu'elle nous donnera la suite. Elle est née en Galice, d'une famille libérale , mais très catholique. Aux Cortes constituantes de 1869, son père siégea parmi les députés progressistes, mais vota, seul de son parti, contre la liberté religieuse; il reçut en récompense le titre de comte du Pape, dont elle a hérité. Elle venait de se marier quand éclata la Glorieuse; elle accueillit le mouvement avec sympathie; mais les excès révolutionnaires la jetèrent dans l'extrême réaction carliste. Je l'ai entendue conter bien des fois qu'elle conspira activement et alla acheter des fusils en Angleterre. Depuis lors, l'évolution de ses idées l'a ramenée au libéralisme. Il y a quelques années, à la suite d'une visite ren-

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due à Don Carlos, elle écrivit une « confession politique » qui produisit un véritable schisme dans le parti carliste. Elle se montrait attachée à l'Espagne traditionnelle par sa sensibilité et ses croyances, mais déclarait accepter les aspirations légitimes de l'Espagne nouvelle. Les carlistes intransigeants ne lui pardonnèrent pas ces concessions aux idées modernes et ne lui épargnèrent pas les plus violentes invectives : elle avait cherché à séduire le prétendant; c'était une sirène, une Dalila, un fléau de Dieu, que sais-je encore? Elle s'en est bien amusée.

Ses débuts dans les lettres datent d'une vingtaine d'années. Les études sérieuses l'attirèrent d'abord. Du collège français de Madrid, où elle avait été élevée, elle n'avait emporté que la connaissance de notre langue, apprise dans le Télé» maque et les Fables de La Fontaine; courageusement , elle s'était mise à compléter toute seule son éducation. Elle étudia l'histoire, la philosophie, les sciences; elle voulut avoir son laboratoire de dissection, se prit de passion pour la physique et la chimie, et écrivit un Essai sur Feijoô, le premier vulgarisateur des sciences expérimentales en Espagne au dix-huitième siècle. Elle collabora à une Revue catholique où elle publia, entre autres

articles, une réfutation du Darwinisme. Ces études austères furent pour son talent une excellente discipline et la préparèrent à écrire le grand ouvrage qui devait faire sa première célébrité.

Il est à Santiago un couvent de Saint-François, devant le portail duquel elle avait rêvé de longues heures, charmée par la mélancolie du site, F air de recueillement et l'austérité de l'édifice. Durant une de ces rêveries, l'idée lui vint de conter la vie du grand saint d'Assise, dont la poétique légende était si chère à son imagination et à son cœur. C'est ici qu'il faut admirer sa puissance de travail, sa prodigieuse faculté d'assimilation. Pendant huit mois elle s'ensevelit dans les livres, cherchant à retrouver dans les vieux in-folios poudreux — et dans Ozanam — le parfum intact du temps passé; et de ces quelques mois de travail sortirent les deux volumes de son Saint François d'Assise, où elle sut faire revivre tout le treizième siècle italien. Le succès fut considérable dans le monde clérical et académique. L'auteur reçut des lettres enthousiastes d'un grand nombre d'évêques : on la comparait à sainte Thérèse. Les littérateurs madrilènes lui offrirent un grand dîner, où Castelar, dans une brillante improvisation, répandit des fleurs sur saint François et son historien; et

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la foule, massée aux fenêtres ouvertes du restaurant, écoutait avec recueillement la musique de ces belles périodes sonores.

Ce fut là un moment inoubliable dans la carrière littéraire de M me Pardo Bazân; le succès unanime, sans une note discordante. Son Saint François est peut-être aujourd'hui encore, de tous les ouvrages qu'elle a écrits, celui qui l'honore le plus. Elle y fait preuve d'un riche savoir et d'un rare talent d'écrivain.

Qui aurait pu prévoir que, peu de temps après, le panégyriste de saint François d'Assise allait glorifier Flaubert, Goncourt et Zola? Dans une série d'articles envoyés au journal la Época, on vit M me Pardo Bazân arborer résolument la bannière du naturalisme. Depuis quelque temps déjà, la littérature d'imagination l'attirait. Un voyage en France lui avait fait connaître nos principaux romanciers contemporains. Le naturalisme triomphait alors bruyamment avec L'Assommoir. Elle fut séduite par la poétique nouvelle et résolut de l'acclimater en Espagne. Ses articles de propagande eurent un immense retentissement. L'émoi fut grand dans les sacristies. Des polémiques s'élevèrent dans toute la presse. A l'Athénée, dans les cercles, on ne discutait plus d'autre chose. Lorsque

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M me Pardo réunit ses articles en un volume, elle put, sans exagération, lui donner ce titre : La Question palpitante.

En se proclamant naturaliste, elle avait créé un malentendu. Une catholique adhérer à la doctrine de Zola, était-ce possible? Zola lui-même n'en fut pas le moins étonné. L'auteur du Roman expérimental, professe un déterminisme absolu, incompatible avec renseignement de PÉglise. Mais M mt Pardo. Bazân ne veut emprunter au roman français que sa technique, ses procédés, son souci de ta « vérité implacable » ; elle croit à la liberté humaine, tout en admettant que celle-ci est limitée par l'influence du milieu et des conditions phy-» siologiques; de là, nécessité pour le romancier de ne pas tronquer l'homme, de l'étudier tout entier, corps et âme.

Voilà une doctrine strictement orthodoxe, qui n'aurait soulevé sans doute aucune indignation et aurait fait moins de bruit, si M me Pardo Bazàn n'avait cru utile de lui chercher un parrain illustre et compromettant. Le mot le plus spirituel fut dit par D. Juan Valera : « Les dames doivent être mises à la mode; pourquoi serais-je choqué de voir Dona Emilia accepter la mode naturaliste? » Les maîtres du roman espagnol en ont cependant

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un peu voulu à M mê Pardo d'avoir eu l'air de les enrégimenter sous le drapeau de Zola, alors que leur réalisme — elle le proclamait elle-même — est de pure tradition nationale et dérive des vieux conteurs picaresques.

Elle ne s'en tint pas à la théorie ; elle se mit à écrire des romans. Gomme il fallait s'y attendre, elle débuta par le pastiche de Zola. La Femme tribun — un curieux épisode de la Révolution dans une ville ouvrière — est le roman naturaliste selon la formule, avec l'abondance fastidieuse des détails techniques (toute une page pour décrire comment on fabrique un cigare!), la brutalité voulue des peintures, la scène inévitable d'accouchement. Heureusement, M me Pardo ne tarda pas à dégager sa vraie personnalité. De l'étude de nos romanciers, elle a gardé surtout une habileté technique, un art de composition assez rares chez ses compatriotes. Par la facture, ses romans sont des romans français; ils restent bien espagnols par les mœurs et les sentiments. Ce qui caractérise surtout M me Pardo, c'est peut-être le talent descriptif. Elle a la vision si nette des myopes; le monde extérieur l'intéresse infiniment; et, pour peindre ce qu'elle a observé, elle dispose d'une langue harmonieuse, souple, colorée. Elle a dit avec amour les beautés

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de sa province natale, de cette Galice trop peu connue, trop délaissée pour d'autres provinces de l'Espagne. Mère Nature, une sorte de Paul et Virginie, encadré dans un paysage galicien, est une idylle exquise et troublante, où Ton croit vraiment respirer tous les capiteux parfums du printemps. Elle s'est essayée aussi au roman purement psychologique, et on ne saurait dire que dans Une Chrétienne elle y ait moins bien réussi 1 .

Je me suis demandé parfois pourquoi ces romans n'étaient pas davantage traduits en français et n'obtenaient pas chez nous un succès analogue à celui de tant d'autres romans féminins venus de l'étranger, ceux de M me Matilde Serao, par exemple. M me Pardo Bazàn est assurément une intelligence plus nourrie, de culture plus large que la romancière italienne. Mais, en laissant de côté l'indifférence de notre public pour l'Espagne et la pénurie

i . Voici la liste des romans de Mme Pardo Bazàn : Pascual Lapez (1879); — Un Viaje de novios (1881); — La Tribuna (1882); — El Cisne de Vilamorta (i885); — Los Pazos de Ulloa (1886); — Madré Naturaleza (1887); Una Cristiana (sans date); — La Prueba; — Insolation (1889); — Morriha (1889); — La Piedra angular; — Dona Milagros ; — Memorias de an solterôn; — El salado de las brujas; — El Niho de Guzmàn (tous ces romans sans date). .

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de traducteurs, je crois bien que ses romans, pleins d'observation, de finesse, n'ont pas les qualités de vie et d'ardente sensibilité qui font le charme et ont assuré la fortune du Pays de Cocagne ou d'All'erta Sentinella.

M me Pardo Bazàn a tout particulièrement réussi dans le conte. Elle en a publié des centaines dans les journaux espagnols et les a collectionnés en volumes. Un de ses plus curieux recueils est intitulé : Contes sacro-profanes. Elle nous apprend que tel de ses récits — La Soif du Christ — scandalisa les pharisiens et suscita si grand bruit en Espagne qu'on en parla davantage que de la perte de Puerto-Rico et des Philippines. La Madeleine, pour apaiser la soif du Christ en croix, lui présente tour à tour l'eau claire de la source, le Falerne qu'elle va demander à son ancien amant Hérode., le nectar qu'elle implore de Ganymède, le sang même d'un de ses bourreaux ; le Christ refuse tous ces breuvages, mais boit avec avidité les larmes de repentir que présente à ses lèvres la pénitente, dans le creux de ses mains. Avec la loyale franchise qu'aime M me Pardo Bazân, avouons qu'elle a été souvent mieux inspirée que pour ce conte de Semaine Sainte. Tel de ses récits, parmi ceux surtout de sa tierra, sont des merveilles d'exécution.

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Je citerai entre autres Nieto del Cid {Petit-Fils du Cid), qui nous montre la résistance d'un curé de village, dans son presbytère, à une bande de brigands ; il se défend d'abord avec son escopette, puis en versant sur les assaillants de l'huile bouillante, et succombe enfin sous les coups, après avoir vaillamment joué du couteau. Et ce fait divers, d'étrange couleur, évoque les épisodes les plus tragiquement sauvages du siège de Saragosse. Chez M me Pardo Bazàn l'intelligence prime, semble-t-il, les facultés émotives. Ses aptitudes véritables la prédestinaient à l'histoire et à la critique. Elle a plus de parenté d'esprit avec M me de Staël qu'avec George Sand. J'ai loué le Saint François. II y a des pages de tout premier ordre, dans La Question palpitante l : M me Pardo caractérise et apprécie les grands romanciers modernes avec une précision qui dénote le jugement le plus sûr. Elle a publié, pendant plusieurs années, une petite Revue mensuelle, le Teatro critico, entièrement rédigée par elle seule. Tout n'est pas d'égale valeur dans cette curieuse collection, où l'on trouve des marques d'une écriture trop rapide; mais l'on

i. Le livre a été traduit par Albert Savine sous ce titre : Le Naturalisme.

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est surpris de voir avec quelle souplesse de talent Fauteur y traite les sujets les plus divers. On y trouve sur la littérature contemporaine en Espagne quelques-unes des plus fortes études qui aient été écrites. Je citerai ses articles sur YAngel Guerra de Galdôs et sur Réalité du même écrivain. Quiconque s'occupe des écrivains modernes de l'Espagne est redevable à M me Pardo Bazân, et je ne saurais dire, pour ma part, tout ce que je lui dois. L'ambition l'avait séduite autrefois de doter son pays d'un livre qui lui manque, une Histoire de la lit" térature espagnole. Ce livre nécessaire, nul n'est mieux préparé qu'elle à l'écrire; nul ne réunit si bien toutes les qualités requises. Le sujet est un des plus beaux qu'on puisse rêver, et il n'en est guère d'aussi neuf. L'ouvrage de Ticknor, que l'on n'a pas surpassé, ne nous satisfait plus. Le Manuel de Fitz-Maurice Kelly n'est qu'un bon manuel. M me Pardo saurait nous donner une histoire pittoresque, et vivante, sans abus d'énudition indigeste, à la française, de cette riche et originale littérature encore si peu étudiée et si mal comprise. A-t-elle abandonné ce projet? Espérons qu'elle y reviendra. Ses plus sincères admirateurs s'alarment un peu de la voir aujourd'hui dépenser son activité littéraire en des besognes inférieures et faciles,

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traductions, nouvelles rapides, articles de revues ou de journaux : la vie de Madrid est si absorbante qu'elle laisse peu de loisir; le journalisme n'est pas toujours une bonne école. Ils regrettent parfois pour elle le temps où, dans sa retraite de la Corogne, elle pouvait s'isoler au milieu de ses livres et osait entreprendre les longues tâches.

Aujourd'hui d'ailleurs la pure littérature paraît un peu vide à M me Pardo Bazàn. Elle s'occupe de politique et travaille à la régénération de l'Espagne. Elle réclame éloquemment la réforme de l'instruction publique, seul remède aux maux de la patrie. Elle prononce des discours à travers les provinces. Elle a toujours aimé d'ailleurs la parole publique. Je l'ai entendue à l'Athénée de Madrid faire siennes par son talent d'exposition les idées de M. de Vogué sur le roman russe. En avril 1899 elle vint à Paris nous parler très librement de l'Espagne d'aujourd'hui, dans une conférence qui fit sensation.

Elle a fort joliment raconté elle-même ses débuts dans l'art oratoire. C'était à la Corogne. On donnait une soirée consacrée à la mémoire de Rosalia Castro, le premier poète de la Galice. M me Pardo Bazàn devait parler à la cérémonie que présidait Castelar.

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Castelar arriva à la Corogne quelques jours auparavant et je profitai de l'occasion pour lui lire mon discours et lui manifester mes craintes. Je ne pourrai jamais assez remercier Castelar de l'intérêt, de la bonté, du zèle avec lesquels il s'efforça de m'encourager et de me donner des conseils, de l'indulgence avec laquelle il jugea mon discours. La veille de la solennité, assis dans le fauteuil de mon bureau, il se creusait la cervelle pour chercher s'il vaudrait mieux lire debout ou assise, tenir ou non les feuillets dans la main. Artiste né, ce qui le préoccupait, c'était la partie scénique, et je suppose que volontiers il m'aurait fait essayer des poses devant le miroir. Pour moi, ce n'était pas là ce qui m'intimidait, mais la pensée que Castelar allait parler pour la première fois à la Corogne et que cet événement prédisposerait peu favorablement le public à l'égard de ceux qui retarderaient ses plaisirs.

M me Pardo se décide à lire debout. L'émotion lui serre la gorge. Mais elle n'a pas fini son premier paragraphe qu'elle entend à sa droite Castelar qui, tout bas, d'un ton de joyeux étonnement, dit à plusieurs reprises : « Très bien ! très bien ! C'est comme cela. » Alors elle respire. C'est le succès. Puis Castelar parle à son tour. L'auditoire est transporté.

Lorsque Castelar eut terminé sa magnifique péroraison, au moment où le théâtre croulait sous les applaudissements et les vivats, il me serra la main et, avec l'expansion de sa nature hellénico-latine, artistique avant

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tout, avec ses gros jeux brillants de joie, le visage couvert de sueur et les lèvres gonflées, encore emporté par le torrent de la parole, je me souviens qu'il me dit : « Nous devons être contents, Emilia ; nous avons procuré une jouissance esthétique, pure, élevée ; réjouissons-nous donc. »

N'est-il point charmant, ce croquis de Castelar orateur ?

Plusieurs séjours à Paris ont fait de M me Pardo Bazân une des nôtres. Elle a en France de fidèles amitiés littéraires. Elle était liée avec Edmond de Goncourt et fut parmi les familiers du grenier (TAuteuil. Je cueille dans son Autobiographie cette jolie anecdote :

Le grenier de Goncourt est un de mes meilleurs souvenirs parisiens. Là se réunissent les maîtres du roman moderne français : Zola, Daudet et aussi beaucoup de « jeunes », comme on dit à Paris, Huysmans, Rod, Maupassant, Alexis. Je les écoute parler, réfugiée sur un divan turc, près du maître de la maison ; et quand je me mêle à la conversation, c'est pour rappeler à ces Gaulois vainqueurs que l'Espagne existe, et que les bons romanciers n'y sont pas beaucoup plus rares qu'en France. Se souvenir avec amour de son pays et le louer se nomme dans cet endroit chauvinisme. Goncourt me demanda certain jour si chez nous bataillaient le roman idéaliste et le roman naturaliste. Je lui répondis qu'il n'y avait point bataille, parce que les idéalistes, à notre

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grand regret et au grand dommage de l'art, avaient cessé d'écrire. « Vous n'avez pas non plus, dit-il, de Georges Ohnet? — Rien de cela », lui répondis-je. — Il se tourna alors vers les autres en riant avec son rire particulier, bonnement ironique, et s'écria : « Avez-vous entendu ? Comme ils ont de la chance, ces Espagnols ; ils n'ont pas de Georges Ohnet ! »

Elle fut présentée à Victor Hugo et elle a conté avec beaucoup de grâce et de malice son entrevue avec le grand poète. II la reçut, entouré de sa cour d'admirateurs, et la fit asseoir près de lui ; elle, toute timide, cachait son embarras à l'aide d'un gros bouquet d'héliotropes qu'elle tenait à la main. Après avoir loué l'Espagne et dit qu'il la considérait comme une seconde patrie, Victor Hugo la plaignit d'être si arriérée et en rejeta la faute sur l'Inquisition, qui avait brûlé sans pitié les écrivains et les savants. Mais je laisse ici la parole à M me Pardo elle-même, dont je craindrais de gâter le récit :

Avec tous les égards que commande l'éducation pour contredire, et surtout Victor Hugo, je lui répondis que précisément nos époques de splendeur littéraire étaient celles où l'Inquisition avait été le plus en vigueur, que celle-ci ne se mêlait pas de questions littéraires et n'avait jamais grillé aucun savant ni aucun écrivain, mais des judaïsants, des sorcières et des illuminés. Il ne se donna

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pas pour convaincu, et moi, entraînée par mon ardeur invétérée à défendre l'Espagne d'accusations gratuites, je me laissai aller à discuter avec le vieillard. Je le fis en bons termes, sans doute, dans un langage plein d'affectueux respect; et, lorsque le poète affirma qu'en 1824 on célébrait encore des autos defe, je me gardai de lui dire qu'il commettait un gros anachronisme, et je le priai seulement de vérifier la chose pour se convaincre que l'Inquisition, supprimée de droit en 18 12, l'était, de fait, bien auparavant. En face de moi, et faisant les honneurs de la maison, était assise une dame, M me Lockroy, j'imagine , laquelle me demanda d'un petit ton moqueur si j'avais appris l'histoire dans les Dominicains. Je lui répliquai, sans cesser de respirer le parfum des héliotropes et de jouer avec l'éventail, que j'avais lu chez Michelet, chez Thiers et chez d'autres historiens français les Dragonnades, la Saint-Barthélémy, la Terreur et autres épisodes de l'histoire de France, à côté desquels étaient peu de chose les terribles méfaits de l'Inquisition : ajoutant que celle-ci n'avait pas poursuivi Clément Marot, ni envoyé à l'échafaud André Chénier, parce qu'en Espagne nous nous piquions d'estimer les Muses, comme le prouvait ma présence dans cette maison. « Voilà bien l'Espagnole I » murmura Victor Hugo souriant à moitié, et il se mit à encenser l'Espagne, le pays, disait-il, le plus romantique de l'Europe, et à m'interroger sur les poètes et les écrivains contemporains, dont il ne savait pas un mot. A minuit je pris congé de lui pour toujours. Il me donna son portrait et celui de ses petits-enfants, avec autographe, et me baisa au front, coutume française (sic !) que, dans une autre occasion,

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j'aurais, en bonne Espagnole, trouvée de mauvais goût, mais qui me toucha chez l'octogénaire, moins acccablé sous le poids de l'âge que sous le poids des lauriers.

M me Pardo Bazân se montre bien là tout entière. Elle aime à nous plaisanter sur notre ignorance des choses d'Espagne, — toute prête, d'ailleurs, à nous taper sur les doigts, si nous nous avisons de les étudier à notre façon. Nous sommes plus accommodants et ne relèverons pas, dans ses œuvres, ses sévérités parfois injustes à notre égard. L'étranger le plus sympathique à notre pays ne peut en parler toujours en termes faits pour nous plaire. Notre littérature doit beaucoup à M me Pardo Bazân. Elle a traduit avec maîtrise des œuvres françaises; elle inspire une revue, la Espana Moderna, qui, malgré son titre, est presque une revue française; elle a contribué à vulgariser et à faire comprendre dans son pays quelques-uns de nos meilleurs écrivains; grâces lui en soient rendues. Qu'elle note après cela les travers et les ridicules de nos artistes ou de nos gens de lettres '; qu'elle médise de nos mœurs 2 , puisque c'est la mode hors de France — et même en France. Son droit

x. Voyez, par exemple, Al pie de la Torre Eiffel. a. Voyez la préface de La Tribuna.

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est de dire ce qu'elle pense, et nous savons bien qu'elle nous aime. Au surplus, il est vrai que dans ses livres récents elle montre à notre égard plus d'indulgence. Ses chroniques de la dernière Exposition débordent d'une admiration très sincère pour notre pays : Y « Espagnole » , comme dit Victor Hugo, n'a plus les intransigeances d'autrefois. — Vous verrez qu'on l'accusera d'être devenue trop Parisienne.

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