‹ L'Espagne: moeurs et paysages, histoire et monuments. Orne de seize gravuresChapitre 100 sur 159 · CHAPITRE ÏX · texte numérisé non relu

CHAPITRE ÏX

tiles. C'est une barbarie de récompenser ainsi leurs services; et il n'est pas moins triste de les voir se cabrer, les yeux bandés, sous l'éperon du picador, en présence du taureau, qui leur crève le ventre; c'est une barbarie de les forcer à combattre encore , lorsque leurs boyaux pendent et qu'ils marchent dessus. Si les Espagnols trouvent agréable de voir mourir de pauvres

vieux chevaux, que ne suivent- ils l'équarrisseur à la voirie ?

— Je ne connais pas un seul étranger témoin d'une telle scène, ajoutai-je, qui n'ait protesté de la répulsion qu'elle inspire. Des Arabes d'Algérie, se trouvant aux courses de taureaux de Malaga vers 1855, n'ont pu soutenir la vue de cette monstruosité; ils ont quitté l'amphithéâtre, donnant ainsi à un peuple catholique et civilisé une leçon qu'il ne devrait pas mériter. Un Français de mes amis, au cirque de Madrid, fut tellement révolté de la scène des chevaux éventrés, qu'il fut pris de vomissements et obligé de s'éloigner.

— Ainsi je vote la suppression des picadors dans les

corridas de toros, et je soutiens que c'est une honte pour TEspagne d*en tolérer le rôle au siècle où nous sommes.

— Vous avez beaucoup de chances de n'être pas écouté. Pour les Espagnols, la course a d'autant plus de charme que le nombre des chevaux tués est plus grand.

— Je sais que je suis en opposition avec des préjugés difficiles à extirper. Six à huit chevaux ont- ils été victimes, c'est peu de chose : Regular, regular, dit- on en nasillant; y en a-t-il vingt, alors c'est parfait : muy bien !

— Mais, mon cher, pourquoi n'étendez-vous pas jusqu'à l'homme la pitié qui vous touche en faveur du cheval?

— L'homme s'expose volontairement au danger ; il est armé; il est tellement préparé à la lutte, que les chances de mort ou même de blessure sont pour lui très diminuées. Le pauvre cheval est condamné à une mort à peu près fatale; et je goûte à le vojr succomber la même satisfaction que j'éprouverais à le voir sous le couteau de l'équarrisseur.

— Les accidents dont les toréadors sont victimes ne comptent-ils pas chaque année par centaines en Espagne ?

— Non certainement; les blessures sont rares; mais les cas de mort le sont bien davantage ; à tel point que les cirques ordinaires des autres peuples d'Europe sont peut-être aussi souvent attristés par ces malheurs que les arènes espagnoles. Un vieil aficionado me disait : « Dans l'espace de trente-six ans, j'ai assisté à plus de

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