‹ L'Espagne: moeurs et paysages, histoire et monuments. Orne de seize gravuresChapitre 101 sur 159 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

deux cents courses de taureaux ; j'en ai vu tuer plus de deux mille ; aucun toréador n'a perdu la vie sous mes yeux, ni, que je sache, par suite des exercices dont j'ai été témoin. Vous autres étrangers, vous ne connaissez pas le secret de l'art, et les Espagnols, par une vanité outrée, mais qui se comprend, vantent quelquefois à l'excès les jeux héroïques dont nous pouvons être fiers d'ailleurs avec raison. Vous croyez sans nul doute que le toréador se met en face du premier taureau venu ; il n'en est pas ainsi. Nous n'admettons communément au combat que de jeunes taureaux de quatre à six ans, dont le caractère est connu, et dont les mouvements peuvent être prévus du toréador. Les vieux taureaux seraient trop dangereux ; ils ne se laissent pas abuser par l'écharpe qu'on agite à leurs yeux ; ils vont droit à l'homme, et rien ne les détourne; les jeunes, au contraire, sont comme le petit chat que vous faites courir à l'objet suspendu par une ficelle, et qui ne voit ni la ficelle ni la main qui le trompe. Les taureaux qui ont déjà été courus sont également éliminés comme fort à craindre, n'eût-on fait que les exercer à la poursuite de l'écharpe ; ils ont alors une expérience qui les porte à se jeter directement sur le toréador.

— J'ai entendu effectivement, dis-je à William, des Espagnols parler de leurs courses de taureaux avec une certaine outrecuidance : à leur sens, les Espagnols seuls étaient doués au degré suffisant des qualités requises pour un bon toréador : le courage, la légèreté, la dextérité; sans parler des autres conditions qui s'acquièrent, l'amour illimité de l'art et une connaissance approfondie de ses règles. Si les Anglais , les

Français critiquent ces jeux, c'est par jalousie; s'ils n'en ont pas, c'est par impuissance.

— Il y a là une allusion qui dénoterait un patriotisme quelque peu vantard. Il est évident qu'il existe partout des hommes courageux et de sang-froid, adroits et agiles, et qui bravent volontiers la mort. Mais l'Espagne, qui n'a d'ailleurs qu'un petit nombre de bons toréadors, formés de longue main et suivant des traditions séculaires, doit comprendre qu'une cuadrilla ne s'improvise pas, et qu'en dehors de la Péninsule, les mobiles faisant défaut à la création de semblables troupes, le courage et l'adresse se déploient sur un autre terrain.

— L'art de tuer des taureaux exige, en effet, des études théoriques et pratiques, des observations minutieuses. Dès l'abord, et à l'entrée du taureau dans l'arène, le toréador distingue à quelle catégorie appartient son ennemi : s'il est de la classe des boyantes, dont les, mouvements sont simples, francs et répondent aux règles ordinaires de la tauromachie; s'il est de ceux qui se cinen, qui se rapprochent du corps (bulto) du jouteur, ou de ceux qui ganan terreno, qui cherchent à occuper le terrain de leur adversaire. Il y a le taureau de sentido ou fin , qui distingue son adversaire de l'écharpe trompeuse {engano) ; le revoltoso, très ardent à se jeter sur l'engano, qu'il ne perd jamais de vue; Yabanto, qui se lance, mais s'arrête sans donner lieu à la suerte ou à l'attaque d'arriver à son terme; le bravuco, qui s'annonce par une fureur terrible, et se laisse décourager à la première blessure ou à la première déception ; les burri^ciegos , dont la vue n'est

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