CHAPITRE IX
peuple en Espagne a souvent quelque chose de dur et de violent. Il sait souffrir avec une patience vraiment admirable; mais il n'est pas suffisamment sensible à la souffrance des autres; il est délicat sur le point d'honneur, mais un excès de susceptibilité le rend irascible ; il brave la mort , mais il ne craint point assez de répandre le sang. A sa rudesse on le croirait à demi sauvage. Les courses de taureaux ne sont guère propres à adoucir les mœurs publiques, et je ne m'étonne point que le couteau figure si souvent dans les luttes entre les hommes de la populace.
— Quel étranger n'a remarqué les formes sinistres de certains couteaux fabriqués dans la Péninsule, et les inscriptions qu'ils présentent gravées à l'eau-forte : provocations qui habituent l'homme sans culture à la pensée d'user de telles armes? Vous ne pouvez traverser Albacete, par exemple, sans qu'on vous offre des punales, des navajaSy des cuchillos, comme en portent à la ceinture ou suspendus à leur veste les arrieros et les contrebandiers. Sur ces couteaux à manche noir, incrustés d'ornenients en cuivre, longs parfois de cinquante à soixante-dix centimètres, on lit des devises telles que celle-ci, tracées dans des intailles remplies de nielle rouge :
Si esta vivora te pica, no baias par ungiiento à la boiica.
Si cette vipère te pique, ne va pas chercher de Tonguent à la pharmacie.
En effet, cette lame aiguë, qui en s'ouvrant fait craquer son puissant ressort comme une batterie de
pistolet, cette lame traverserait d'outre en outre le corps d'un homme.
— Dans l'ensemble des mœurs et de l'histoire des peuples, tout se tient en quelque sorte; les mœurs réagissent sur l'histoire, l'histoire sur les mœurs, et l'on s'explique bien des traits du caractère d'un peuple lorsqu'on envisage cet ensemble d'un point de vue élevé. Sept à huit siècles de guerres continues, de 711 à 1492, pour reconquérir sa patrie sur les Maures ; les guerres modernes, mais particulièrement les guerres civiles les plus récentes et les plus acharnées ; les rigueurs de l'ancienne inquisition, ses supplices, destinés à agir fortement par la terreur sur l'esprit de la foule ; les combats de taureaux ; les tendances que nous avons signalées dans l'art espagnol à représenter crûment les tortures physiques, les scènes de mort et les sentiments les plus exaltés : tout cela compose un mélange de causes et d'effets qui ont contribué à donner au peuple espagnol le caractère et le tempérament moral qui le distingue. En Espagne, la sensibilité qui fait couler les larmes est fort émoussée ; les femmes elles-mêmes ne pleurent guère. On n'y comprend point cette alliance si remarquable dans le peuple français, dans nos soldats, par exemple, d'une exquise sensibilité du cœur, d'une extrême facilité à s'attendrir, et d'une bravoure que rien n'égale. Mais, en revanche, la volonté est de fer chez l'Espagnol, et ses indomptables passions ne reculent devant aucun obstacle. Il est taillé pour de grandes choses, et, puisqu'il est resté au fond le même à travers les révolutions, l'on peut prédire