CHAPITRE IX
pas régulière , les uns voyant bien de près et peu ou point de loin, les autres voyant bien de loin et peu de près; ceux-ci voyant peu de près comme de loin; ceux-là enfin mieux d'un œil que de l'autre. Le taureau est -il leste ou pesant, de pocas ou de muchas piemas? Y a-t-il dans Tarène un point qu'il préfère et où il se retire? Aime-t-il à s'acculer contre Tenceinte? Le toréador saisit tout, se rend compte de tout, et mesure en conséquence ses coups et ses manœuvres*
— Ainsi, d'après vous, William, l'art diminue singulièrement le péril de ces jeux?
— Oui ; mais ils exigent néanmoins de merveilleuses qualités, surtout dans les matadors. Et c'est pourquoi j'estime que le spectacle des courses est de nature à inspirer à l'homme la bravoure, à lui faire comprendre les avantages du sang-froid et envisager d'un œil serein le danger de mort. Ce serait, selon moi, une école militaire, à part toujours la scène des picadors, irrévocablement condamnée. Du reste, je ne pense pas qu'il soit bon, qu'il soit avantageux de donner ces spectacles à la foule ; il n'est pas bien surtout de les lui donner souvent, comme à Madrid, où ils ont lieu tous les lundis dans la saison favorable. N'est-ce pas votre avis?
— Je partagerais ce sentiment. Les courses, en définitive, sont des spectacles sanglants et cruels. On hait le taureau parce qu'on le craint, et il y a une soif de vengeance dans les spectateurs. Un peuple ne peut que perdre quant à la douceur des mœurs à voir couler le sang; et je ne conçois pas qu'une femme, une mère
de famille chrétienne conduise sa jeune fille à cette boucherie. Une jeune fille applaudir à de cruelles souffrances, et contempler d'un œil sec et indifférent les horreurs dont vous m'avez fait le tableau ! cela est incroyable. Les Espagnols croient répondre en disant qu'en France et ailleurs les femmes assistent aux exécutions capitales , aux procès les plus affreux des cours d'assises. Mais ce n'est là qu'un argument ad hominem. Si les femmes qui recherchent ces émotions violentes ont tort en France, il ne s'ensuit pas qu'elles aient raison en Espagne. D'ailleurs les faits qu'on reproche à la France ne sont pas universels, et ne portent point sur toutes les classes de la société. Une autre différence, c'est qu'on blâme en France cette curiosité malsaine, tandis qu'en Espagne les courses de taureaux sont dans les mœurs publiques et approuvées partout. Vous-même, William, avez répudié les combats de coqs, bien que la cruauté en soit moins apparente; et surtout les excès de la boxe, plus grossière et plus barbare que les corridas de toros. Nous ne sommes pas en contradiction avec nous-mêmes. Quant aux écrivains espagnols qui se retranchent dans l'honneur qu'on accorde aux exploits militaires, ils ne font pas preuve ici de beaucoup de jugement. La guerre est un fléau, un mal, mais un mal nécessaire et dans les conditions de la nature humaine déchue. Rien de semblable ne justifie la coutume sanglante que nous critiquons.
— Nous rendons hommage l'un et l'autre au caractère espagnol, qui respire le courage, la noblesse, la probité ; mais, on ne peut en disconvenir, l'homme du