CHAPITRE XIV
encore moins d'imagination ; par son aptitude aux affaires de commerce, qui l'intéressent plus que celles de Tordre moral.
€ Mais, à tout prendre, la position actuelle de l'Espagne est telle que nous ne sommes pas jaloux de l'Angleterre. Que Monsieur me pardonne, continua don Lopez en souriant à William , nous ne sommes pas en butte au mépris et à la haine des étrangers pour le cynisme de notre politique extérieure et des principes proclamés et soutenus au dehors par des hommes d'État sans conscience ; nous ne traînons pas à notre pied un boulet déshonorant, comme est l'Irlande pour la nation anglaise ; le peuple espagnol n'est pas scindé en deux parties, dont l'une manquant de tout, est consumée par la faim et la misère, et dont l'autre, regorgeant de tout, est minée par l'ennui : le protestantisme a ajouté le spleen au catalogue des maladies humaines.
— Si mon amour -propre national, dit William, n'entend pas volontiers toutes vos assertions, je dois convenir que l'Espagne , et en général les peuples catholiques, semblent plus heureux que nous. Avant que le protestantisme vînt exciter en Angleterre de sanglantes révolutions, faire perdre à l'Ecosse son indépendance, asservir en Irlande le faible au fort, déraciner par des lois draconiennes l'antique Église de nos pères, éteindre en même temps que la foi la vraie charité dans les cœurs, on disait : Merry England (la joyeuse Angleterre). Quelle amère ironie aujourd'hui! Sous de brillants dehors, quelle tristesse! Nous fuyons de notre île pour demander aux pays catho-
liques leurs beaux-arts et leurs fêtes , comme Tazur de leur ciel. Je ne connais pas d'Espagnol qui soit jamais venu se désennuyer au bord de la Tamise. En Espagne, la population, surtout la plus humble, rit, chante, danse, s'épanouit au soleil, dans les éghses, aux pèlerinages, aux processions : elle respire je ne sais quel bonheur qui perce dans les allures et la physionomie. En Angleterre un lourd fardeau semble peser sur les consciences ; pas de ces allures vives et franches ; le bas peuple se grise, se soûle en d'immondes tavernes; et, il faut bien le dire, la haute société n'est pas exempte de cette honteuse habitude. En Espagne, je n'ai pas rencontré jusqu'ici, parmi les hommes du peuple, un seul cas d'ivresse.
— Il est encore bien d'autres choses, reprit don Lopez, que nous ne pouvons envier à l'Angleterre : son paupérisme, sa taxe des pauvres, taxe de cent cinquante millions par an, établie par une loi de désespoir et de salut public, mais qui n'empêche pas le gouffre de se creuser toujours ; ses émigrations annuelles de trois cent mille habitants, saignée non pas des veines, mais des artères, comme le prouve la dépopulation de l'Irlande ; le scandale d'un clergé marié et parasite, qui dévore deux cent quarante millions de revenu pour sept millions d'âmes, dont il ne se soucie guère; votre loi qui autorise le divorce, malgré l'Évangile, et qui dissout la famille; vos divisions religieuses, tant publiques qu'intestines, qui réduisent peu à peu le christianisme à néant et préparent les voies à l'impiété la plus complète.