CHAPITRE II
que la saine raison ou la rectitude du jugement en fût affectée. Cet effet résulte bien plutôt de notre manque de respect pour les traditions et de nos exigences excessives en fait de preuves et de témoignages.
Nous disions tout à l'heure que Tapôtre saint Jacques avait bâti à Saragosse une église en Thonneur de la sainte Vierge. Voici sur ce point l'antique tradition si chère aux Espagnols.
Les disciples que saint Jacques avait amenés à Jésus- Christ sortaient de la ville chaque nuit, et venaient au bord de l'Ébre. Là, après un court sommeil, ils priaient et méditaient. Ils avaient passé quelques nuits de cette manière, et Tapôtre se trouvait avec eux, lorsqu'à minuit ils entendirent tous des voix d'anges qui chantaient : Ave, Maria.
La sainte Vierge apparut, et ils se prosternèrent. Elle était sur un pilier de jaspe ou de marbre blanc, environnée d'une multitude d'anges.
La glorieuse Vierge appela l'apôtre, et lui dit : « C'est ici, mon fils, la place même où il faut bâtir une église en mon honneur. Prends ce pilier que mon fils, ton Maître, a envoyé, afin qu'il reste ici jusqu'à la fin du monde, et qu'en ce lieu de merveilleuses choses soient accomplies par la vertu de mon fils. »
Les anges avaient préparé une image de la Vierge , et ils la placèrent sur le piher où elle demeure depuis ce temps. L'apôtre éleva une chapelle qui abrita la statue et son piédestal. Le sanctuaire a été plusieurs fois reconstruit, avant l'érection de l'immense basilique qui le remplace aujourd'hui et qui a été commencée en 1681.
Mais rimage de Nuestra Sehora del Pilar et le pilier lui-même ont été pieusement conservés, et ils sont le but d'un pèlerinage que les Espagnols placent en cinquième ligne, c'est-à-dire après ceux de Jérusalem, de Rome, de Saint-Jacques et de Lorette.
Il nous eût été fort agréable , à William et à moi, de prendre, en quittant Valladolid, la route de Léon, des Asturies et de la Galice. Nous eussions vu les magnifiques pâturages , les montagnes boisées et les grands troupeaux du Léon, les Maragatos ou montagnards d'Astorga, qui portent la fraise autour du cou; les Maragatas, leurs femmes, qui y ajoutent les grandes boucles d'oreilles, comme les anneaux des Mauresques, et les lourds colliers d'or, d'argent et de corail, garnis de médailles d'argent et de figures de saints ; la cathédrale de Léon, ce chef-d'œuvre de l'art gothique, élevé au xm" siècle par l'évêque don Manrique , et qui surpasse peut-être tous les monuments du moyen âge pour la délicatesse de l'ouvrage et la finesse des ornements, selon le dicton populaire : « Sevilla en grandezay Toledo en riqueza^ Compostela en fortaleza^ esta en sotileza. La cathédrale de Séville l'enporte par la grandeur, celle de Tolède par la richesse, celle de Compostelle par la solidité , celle de Léon par la perfection et la délicatesse du travail. »
Nous eussions vu, dans les Asturies, berceau du peuple espagnol qui reconquit la Péninsule sur les Maures, le vieux monastère et les gorges de Gavadonga où Pelage, protégé par Notre-Dame des Batailles, anéantit, en 718, cent mille hommes de l'émir de Gordoue et arrêta pour jamais les progrès de la conquête