‹ L'Espagne: moeurs et paysages, histoire et monuments. Orne de seize gravuresChapitre 33 sur 159 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

entrée plus éclatante. Il fallait voir l'entrée du postillon, Tagilité du zagal, la fierté des mules dont les longues oreilles se dressaient sur deux files, et leurs grands plumets à rendre jaloux les gardes nationaux piémontais !

Mais des affaires urgentes m'appelaient à Tolède, et je ne pouvais d'abord que traverser Madrid pour aller prendre le chemin de fer qui conduit de la nouvelle capitale de l'Espagne à celle des rois wisigoths. Rien en cela, disait William, ne contrariait l'itinéraire d'un touriste intelligent. Se rendre à Tolède pour revenir à Madrid, c'est suivre l'ordre chronologique de l'histoire. Nous franchissons le pont du Manzanarès ou la rivière aux Pommiers, entre les statues de Ferdinand et d'Isabelle; car, en Espagne, les ponts de quelque importance sont fréquemment ornés des images des saints ou des grands hommes qui ont honoré le pays : excellente décoration , trop négligée en France aujourd'hui; le pont le plus monumental reste froid, sans poésie, sans aucune signification. Nous galopons entre les arbres qui bordent la route , entre la rivière et les jardins royaux ; voici le champ du Maure et les terrasses au-dessus desquelles le Real Palacio^ le plus beau monument de Madrid , déploie sa moderne mais imposante façade.

On pénètre à Madrid par une montée difficile et des abords qui ne pré\îennent point en faveur de la capitale. Enfin nous traversons la Plaza-Mayor, entourée de ses hautes galeries, la Puerta del Sol, encombrée de matériaux de constructions, et nous mettons pied à terre au seuil de la Fonda peninsula, à l'entrée de la rue

d'Alcala. Après deux heures d'un repos bien nécessaire et une confortable réfection, Texpress de Madrid à Valence nous emportait vers Aranjuez et la station de Gastillejo, d'où se détache un embranchement sur Tolède.

Remarquez-vous les détails d'un changement à vue? Le chemin de fer ici, c'est un nouveau monde, qui jure avec tout ce qui l'environne. Rien de plus exotique; la langue de l'administration , la ponctualité du service, l'activité fiévreuse des voyageurs, la fumée du charbon de terre, le sifflet des locomotives, la prééminence des machines, tout est contraste, tout sent l'importation. La physionomie même des mécaniciens est française ou anglaise; elle trahit l'emprunt fait à l'étranger. La langue de sainte Thérèse, de Cervantes et de Luis de Grenade ne peut s'assouplir à ces bizarres créations : caminos de hierro, ferro carril, wagon, convoy ; il faut que l'Espagne fasse violence à l'idiome national ou jette sa langue aux chiens, pour emprunter la nôtre.

Madrid s'est enfui derrière nous, et le train court dans un pays découvert et presque inhabité. En étendant nos membres fatigués, nous sentions, William et moi, que le chemin de fer est partout une bénédiction. Ce qui surtout nous parut tel, et ce dont nous rendîmes au Ciel de sincères actions de grâces, ce fut la verdure, la fraîcheur, les eaux et les grands arbres d'Aranjuez. En y arrivant, nous éprouvâmes ce bien-être et ce repos de l'âme que nous avions goûtés dans les' oasis d'Egypte et d'Algérie, après de longues étapes sur le sable brûlant, sans autre végétation que le diss grisâtre et l'halfa desséché. Que c'est beau, un grand arbre,

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