‹ L'Espagne: moeurs et paysages, histoire et monuments. Orne de seize gravuresChapitre 34 sur 159 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

pour celui qui vient de traverser les Castilles ! Comme nos yeux, depuis si longtemps demî-clos ou clignotants sous l'influence d'une lumière trop vive et d'une réverbération gênante, se reposèrent grands ouverts sous les feuillages profonds et sur les rideaux de frênes et de bouleaux, d'ormes et de trembles; sur ces pelouses veloutées ; sur ces pommiers qui inclinaient leurs branches toutes chargées de fruits mûrs ! William rêvait aux cottages et aux parcs des bords de la Tamise ; et moi, aux forêts ombreuses et aux simples vergers de mon pays natal.

Je l'avouerai, sans doute à notre honte, le jardin de Las EstatuaSy le palais rouge et blanc de pierres et de briques, les richesses artistiques de cette royale résidence eurent pour nous bien moins de charmes que l'Aranjuez du bon Dieu, les bosquets, les cascades formées par le Tage, l'avenue de la Reine; et je fermai mon Guide en lisant à la première ligne qu'Aranjuez vient d'Ar« Jovis, autel de Jupiter. II fallut trop tôt quitter ces bois touffus, ces sites enchanteurs, où mon compagnon soupirait la romance :

Fleuve du Tage, Je suis tes bords heureux.

Le chemin de fer, bordé d'arbres au sortir d'Aranjuez, traverse ensuite un pays de chasse; les lièvres, épouvantés, détalaient à droite et à gauche à l'approche du convoi, et on les voyait s'enfuir à toutes gigues à travers les broussailles. Le Tage, dont les arbres dessinent le cours, se promène sur la rive droite du chemin de fer, dans la vega ou verte campagne qu'il fertilise

de ses eaux limoneuses ; le paysan de Castille , très entendu à la culture des jardins, garnit ses bords de melons et de pastèques.

Tolède se découvre , et son premier aspect ne dément pas ce que nous attendions de cette antique et noble cité. La voilà, fièrement campée sur un monticule de facile défense au moyen âge. Elle a conservé ses remparts crénelés, ses portes monumentales et flanquées de tours du temps des Maures. Le Tage vient tourner à ses pieds; il Tembrasse de trois côtés, en rugissant au fond d'une crevasse profonde et sombre, hérissée de rochers granitiques; Tabîme n*est pas aussi à pic, aussi insondable que celui du Rummel à Gonstantine; mais il a des analogies avec ce dernier, et il n*est pas moins sinistre. A Tolède, comme à Gonstantine, on franchit le gouffre sur le pont d'Alcantara, dont Tarche du milieu est d'une hardiesse effrayante. G'est Tœuvre d'Alphonse, l'Astronome ou le Savant, elSabio^ fils de Ferdinand III et de Béatrix. Il le fit construire après qu'un débordement du fleuve eut renversé, en 1258, celui qu'avait élevé Alef-ben-Mohammed, caïd (on dirait aujourd'hui alcade) de Tolède, en 387 de l'hégire, 997 de Jésus- Ghrist. De l'ancien ouvrage il ne reste que le nom d'Al-Gantara, mot qui, en arabe, signifie le pont.

A Tolède commencent les fortes empreintes de la domination musulmane, le trait d'union qui se poursuit jusqu'au détroit de Gibraltar et rattache l'Occident à l'Orient, la civilisation éphémère, superficielle et trompeuse des Arabes à la civilisation véritable et indestructible du christianisme. Tolède, le paradis terrestre des romantiques et des antiquaires , des amoureux du

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