CHAPITRE III
bric-à-brac et des vieilles ferrures, des sculptures cachées sous le sol ou le badigeon , des ruelles étroites et tortueuses, des rampes où Ton grimpe plutôt que Ton n'y marche, des pans de murs inconnus, des styles d'architecture enchevêtrés comme des siècles dans des constructions inextricables. Conquise par Alphonse VI en 1085, Tolède est encore toute remplie de la mémoire des califes de Cordoue et du règne de ses propres émirs. Le plein cintre et l'entablement de la renaissance s'y mêlent à l'ogive chrétienne et à l'arc mauresque en fer à cheval. Les inscriptions de ses monuments, tour à tour castillanes, latines, arabes, hébraïques, proclament, comme l'a dit un écrivain patriote, que c'est ici une vaste archive de souvenirs, un panthéon des gloires et des célébrités de l'Espagne. Aussi n'est-il guère aisé de tout voir. William , désespéré en face de tant de trésors, eut la bizarre idée, pour que ses amis d'Angleterre jugeassent des richesses archéologiques de Tolède, de recueillir seulement sur son album les types variés des têtes de clous de fer ou de bronze, souvent énormes, qui arment les portes des maisons, même vulgaires. Il en dessina plus de cent soixante modèles, et cessa par découragement.
Ce fut une bonne fortune pour nous de rencontrer dans M. le marquis de ***, auquel nous étions adressés, un vieillard épris de sa ville natale , dont il connaissait à fond les ruines, les monuments et l'histoire. L'idée de faire valoir son pays rend l'Espagnol qui a de l'éducation sympathique aux étrangers. Il sait que l'Espagne est mal connue, mal jugée au dehors; qu'on n'apprécie pas bien les grandeurs de son passé, les richesses
qu'elle recèle, les signes d'un progrès qui doit la replacer dans quelque temps au rang des premières puissances de l'Europe. Eh bien ! il profite de toutes les occasions pour plaider sa cause; il parle de son pays avec enthousiasme, peut-être même le vante-t-il avec exagération , et nous avons entendu des touristes étrangers soutenir, à cause de cela sans doute ^ qu'en général les Espagnols sont plus ou moins atteints de donquichottisme. Je ne prendrai point parti dans le débat, car on nous accuse aussi, nous autres Français, d'un ridicule orgueil ; et , d'après mon expérience personnelle, je trouve que les Espagnols ne l'emportent guère, en fait d'amour-propre et de vanteries, sur nos autres voisins : l'orgueil de l'Itahen n'est pas moins déclamatoire; celui des Anglais, moins dédaigneux et boursouflé; celui des Allemands, moins provocateur et outrecuidant. Que chaque peuple fasse donc son examen de conscience, en partant de ce principe posé par les maîtres de la vie spirituelle et qui peut s'appliquer aux nations comme aux individus, savoir, que la connaissance de soi-même et le sentiment de ses propres défauts est une condition essentielle de conversion et de perfectionnement.
Le vénérable marquis était un de ces hommes sages dont le cœur et l'imagination s'échauffent, sans que leur esprit perde rien de sa rectitude ni de sa modération. Il fut notre bienveillant et docte cicérone à la cathédrale, à l'Alcazar, à Santa-Maria-Blanca, à l'hôpital de Santa-Cruz, à San-Juan-de-los-Reyes , monuments qui offrent tous un intérêt du premier ordre ; enfin t p^ ^^ beau soir^ il nous convia dans sa villa