‹ L'Espagne: moeurs et paysages, histoire et monuments. Orne de seize gravuresChapitre 75 sur 159 · CHAPITRE VI i6o · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI i6o

prit le pinceau pour peindre les sujets religieux auxf[uels il s'était exclusivement voué, sans s'y être préparé par la confession et la communion. Vous le souj)çonneriez à voir l'onction et la noblesse de ses œuvres, spécialement dans cette Cène, rivale de celle de Léonard <le Vinci, et qui est au musée royal de Madrid. Les deux Ribalta (François et Jean), père et fils, morts tous deux en 1628. A dix-huit ans, Jean était assez grand peintre pour unir son travail à celui de son père, ^t l'on a peine à distinguer les œuvres propres à chacun d'eux. On dit en Espagne : Es de los Rihaltas, cette peinture est des Ribalta. Les deux Espinosa (Jérome- Rodriguez et Hyacinthe Jérôme), père et fils, celui-ci élève des Ribalta et mort en 1680 : sa Communion de la Madeleine, une Transfiguration, etc., le rangent à côté des maîtres distingués , par la gravité des compositions et du style, par la hardiesse du dessin et la noblesse de l'expression. Le fameux José Ribera, surnommé l'Espagnolety procède de ses maîtres , puis du Caravage, qu'il étudia en Italie et dont il subit l'inttuence plus que celle du Gorrège. Ce qui domine dans «es tableaux, c'est la fougue, l'éclat, les effets de lumière et d'ombre , et cette alliance du réalisme avec le spiritualisme chrétien, réfugié souvent dans le regard de ses personnages. Au musée royal de Madrid, qui possède une quarantaine de tableaux de l'Espagnolet, nous trouvions la suprême expression de ce génie éminemment espagnol, dans son Martyre de saint Barthélémy, où il a réuni à la douleur physique, élevée au paroxysme par les contractions du visage et des muscles dénudés, la béatitude céleste dont brillent

les yeux de Tapôtre. Il est mort en 1656, et a])rès lui récole de Valence, comme les petites écoles de Cordoue, de Grenade et de Murcie, se fondirent dans la grande école de Sé>îlle.

Celle de Tolède fut illustrée par Dominico Theotocopuli, surnommé el Greco, parce qu'il est né en Grèce, d'où il vint à Venise, puis à Tolède. De 1577 à 1625, il travailla en Espagne, et il y forma des élèves supérieurs à lui, le moine Jean -Baptiste Mayno, Louis Tristan, Pierre Orente. Il leur légua ses empâtements vigoureux et savants, mais non ce coloris blafard ni ce dessin fantastique qui donnent à ses personnages un air maladif et un aspect de revenants. Je signalerai au musée royal, comme parfaite expression de son talent, le Christ mort sur la croix : la tête inclinée sur la poitrine, et voilée par le clair-obscur comme par les ombres du trépas. Ce tableau est généralement gravé, dans les missels espagnols, en tête du canon de la messe.

On rattache à l'école de Tolède Luis de Morales, né à Badajoz vers 1509, et qui n'est jamais sorti d'Espagne. Les Espagnols l'ont surnommé le Divin; ce n'est pas seulement parce qu'il n'a peint que des sujets religieux ; c'est surtout à cause de l'ardente piété qui éclate dans ses petits tableaux, tous sur cuivre ou sur bois, et qui rendent, selon le goût de ses compatriotes, les souffrances de Jésus et de sa sainte mère avec une poignante énergie. Voyez, par exemple, VEcce Homo et la Vierge aux douleurs^ du musée de Madrid. A contempler cette Mater dolorosa, sujet de prédilection pour Morales, ces joues amaigries où les larmes ont tracé

des sillons, ces yeux rouges à force de pleurer, ces lèvres pâles, cette bouche entr'ouverte qui révèle les angoisses de l'âme, ce corps livide de Jésus descendu de la croix et soutenu sur les genoux de sa divine mère, on ressent la pointe des glaives prophétisés par saint Siméon et qui transpercèrent le cœur de la reine des martyrs. On doit bien présumer que de telles peintures, si conformes au génie espagnol, auront eu des imitateurs. Aussi attribue- 1- on à Morales beaucoup d'ouvrages qui ne sont pas de lui.

L'école de Séville produisit, au commencement du xvi*" siècle, Louis de Vargas, ce saint homme, mort en 1568 au milieu des instruments de la pénitence et revêtu du cilice; ses tablas ou peintures sur bois sont extrêmement remarquables par l'éclat du coloris, la dégradation des teintes, la grâce et la noblesse des figures et l'imitation de la nature dans les accessoires de sa composition. Le prêtre Juan de Las Roelas s'immortalisait un peu plus tard par des chefs-d'œuvre entre lesquels on doit distinguer la Mort de saint Isidore, qui forme un retable de l'église consacrée à la mémoire de cet archevêque de Séville. Les Castillo, les Herrera, Francisco Pacheco, viennent encore se ranger dans la galerie des peintres andalous; mais elle atteint toute sa splendeur avec Velasquez, Alonzo Cano, Zurbaran et Murillo.

Le pieux Velasquez de Silva, né à Séville en 1599, avait acquis , dans l'atelier de Pacheco, son beau-père, cette sûreté de dessin, cette vérité qui le caractérisent, avant d'aller à Venise, emprunter au Titien, au Tintoret, à Paul Véronèse, leur coloris prestigieux. Il fut

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le peintre favori de Philippe IV. La plupart des soixante tableaux qu'il compte au musée de Madrid passent pour des chefs-d'œuvre.

Alonzo Gano, né à Grenade en 1601, était fds d'un ensamhlador, menuisier chargé d'assembler les pièces dont se composent les retables espagnols. Il devint à la fois peintre, sculpteur et architecte. L'église de Lebrija, sur la route de Séville à Cadix, possède un retable, spécimen du triple talent de cet artiste élégant et correct.

Zurbaran , fils d'un laboureur d'Estramadure , et disciple de l'abbé Roelas (1598-1662), excelle à peindre les sujets ascétiques ; on y trouve unies la fermeté du dessin, la beauté des têtes, la vérité des altitudes à la richesse du coloris, dont les tons clairs cependant ne vont pas jusqu'au blanc, ni les tons foncés jusqu'au noir: trait qui distingue, dit M. Viardot, les tableaux de Léopold Robert.

Murillo (1618-1682), le pauvre enfant de Séville, qui longtemps peignit pour vivre de petites images de pacotille, se place enfin à la tète de l'école andalouse. Sans doute les figures de Nuestra-Senora de Guadalupe, tracées sur de petits morceaux de toile ou de bois, qu'il vendait dans le port de Cadix aux missionnaires partant pour l'Amérique, sont loin de V Immaculée Conceptio7i récemment achetée par le gouvernement français au prix de 586,000 francs. Mais avec quel intérêt on retrouverait dans le nouveau monde ces reliques du génie à son berceau et luttant contre la faim ! La fortune lui sourit , et son talent se développa une fois qu'il fut admis dans l'atelier de Velas-

(juez, à Madrid. S'il a peint dans sa vie la misère du lazarone, lui le peintre par excellence des lumineuses extases de l'Immaculée Conception , c'est que son pinceau, toujours espagnol, sait allier à la réalité la marne de l'idéal.

lUBEHA. — SAINT PAUL, EIIMITE (Mu«ec de Madrid.)

Murillo, dont un lîls mourut prêtre et dont la fille unique prit le voile, était, comme la plupart des grands peintres espagnols, un fervent chrétien. Presque chaque jour, à Séville, on le voyait en prière et en contemplation devant une fameuse Descente de croix de Pierre de Champagne, peintre né à Bruxelles en 1503, et qui se fixa en Andalousie. Un jour, le sacristain de l'église

Santa-Gruz tira Murillo de son extase en l'avertissant qu'il allait fermer les portes: « J'attendais, répondit celui-ci, que ces saints personnages eussent achevé de descendre le corps de Notre-Seigneur. i>

L'école de Madrid cite, après Berruguete et Becerra, dont nous avons parlé comme sculpteurs, des noms peu connus en France : Navarette le Muet, el Mudo (1526-1579), que Philippe II appela à TEscurial; Antonio Moro (1512-1588), le peintre de portraits; Sanchez Coello , le favori de Philippe II ; Pantoja de la Cruz; Francisco Collantes, le peintre des paysages et des fleurs. Par Velasquez l'école d'Andalousie influença ensuite celle de Gastille, qui vit alors fleurir Pareja, Garreno, Cereso, Glodio Goello, mort en 1693, et qu'on a nommé le dernier des peintres espagnols. Malgré les eff'orts des rois d'Espagne, depuis cette époque, pour encourager les arts, aucun peintre de génie n'a paru pour continuer les traditions des écoles anciennes; et si Francisco Goya, né en Aragon l'an 1746 et mort à Bordeaux en 1832, a produit des œuvres d'une originalité et d'une hardiesse de dessin fort remarquable, elles appartiennent par le sujet aux régions inférieures de l'art, et ne sont pour la plupart que des caricatures.

Nous appelons de nos vœux le jour où les communications de l'Europe avec l'Espagne mettront en lumière tant de noms et de chefs-d'œuvre presque ignorés; ces chefs-d'œuvre, la gravure, la lithographie, la photographie en propageront la connaissance; ces noms étrangers à notre oreille nous deviendront familiers comme ceux de tant de peintres italiens.

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