‹ L'Espagne: moeurs et paysages, histoire et monuments. Orne de seize gravuresChapitre 80 sur 159 · CHAPITRE VI 18i · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI 18i

je ne sais ({uoi de bien rangé , de méthodique et de réservé, qui répond mieux aux mœurs de la Grande- Bretagne. On dit que des spéculateurs étrangers sont venus sur bien des points fonder ces établissements , et faire ainsi la leçon aiix Espagnols ; on nous a parlé d*une compagnie suisse qui réalise, par des hôtels et des cafés bien tenus, de jolis bénéfices. Je dis bien tenus, sauf quelque réserve; car si Ton trouve là les journaux du dehors, ceux de Paris, par exemple, on peut être sûr qu'ils appartiennent à la presse des cabarets de France , la plus contraire aux sentiments et aux traditions du peuple espagnol. William Rose en était choqué, impatienté. Un jour, on lui apporte sur sa demande un journal français; c'était le S***, comme d'ordinaire: t Ah çà! dit-il en fronçant le sourcil et en fixant son regard sur le garçon qui lui présentait cette feuille, j'ai donc l'air bien sot? •

De retour à Madrid, nous ne voulûmes pas dire à cette capitale et à la Gastille un dernier adieu sans faire une excursion à Alcala de Hénarès, en latin Comr plutum. C'est la patrie de Cervantes; mais nous désirions par- dessus tout y voir le tombeau du cardinal Ximenès, les vestiges de cette université qu'il y fonda en 1499, et qui était la première de l'Espagne après celle de Salamanque. En une heure, le ferrocarril nous transporta au pied des murailles d'Alcala ; cette enceinte et ces tours imposantes, revêtues de tons briquetés, ces clochers, ces coupoles qui dominent la vaste plaine du Manzanarès, annonçaient dignement l'illustre cité; mais à l'intérieur, quelle

déception! Immobile et déserte, Alcala est peut-être de toutes les villes d'Espagne la plus tristement déchue; partout des ruines, de misérables échoppes, un silence de plomb ; nous cherchâmes le tombeau du saint et grand cardinal, et nous le trouvâmes enfin, récemment transféré de Saint-Ildefonse à l'éghse magistrale. Agenouillé devant ce tombeau de marbre, nous fûmes absorbés beaucoup moins par les sculptures du Dominico de Florence que par la méditation du passé et de l'avenir de TEspagne. Nous priâmes le Ciel de lui donner, dans sa miséricorde, des hommes d'État inspirés du même esprit que celui dont nous voyions l'image couchée devant nous.

Mais ce que je puis exprimer, c'est l'amertume qui remplit notre cœur lorsque, pénétrant dans les ruines du collège majeur de Saint-Ildefonse, nous aperçûmes au fond de l'égUse obscure, non pas le tabernacle ni l'autel, non pas la grave assemblée des docteurs, mais les tréteaux d'un théâtre, sur lequel deux saltimbanques se livraient à une répétition pour la danse du soir. Ah! que cela nous fit mal! quel dégoût des révolutions modernes de telles profanations, de telles chutes doivent inspirer à tout homme de cœur ! A Tolède, nous n'aimions plus Madrid, qui l'a supplantée; â Alcala, nous maudissions Madrid, qui a causé sa ruine et son déshonneur. Sur le portail de Saint-Ildefonse, de l'édifice où fut imprimée au prix de cinquante mille écus d'or la célèbre Bible polyglotte, nous lûmes une affiche écrite à la main, car il n'y a plus là d'imprimerie, et qui annonçait quoi? une comédie en deux actes , une zarzuela et un pas de

la danseuse que nous avions entrevue se démenant dans Tombre.

Ce n'est plus à Alcala qu'il faut aller chercher des souvenirs de Ximenès et de Tuniversité; c'est à Madrid, à la bibliothèque de l'université moderne. Là vous verriez les ornements épiscopaux du cardinal, son testament, son bâton pastoral, simple roseau sur lequel sont gravés en fines entailles les douze apôtres, des trophées qu'il enleva en Afrique à la conquête d'Oran, lesrdrapeaux (|u'il ravit aux musulmans et que naguère, à la prise de Tétouan par les Espagnols, les étudiants de Madrid promenèrent triomphalement dans les rues de la capitale, une partie des précieux manuscrits qui servirent à sa Polyglotte, enfin les pièces préparées pour le procès de sa canonisation. Après avoir examiné pieusement ces reliques, nous allâmes faire une visite à l'égHse Saint-Louis des Français : vocable que nos compatriotes aiment à entendre à Madrid, comme à Lisbonne, à Rome, à Carthage, puisqu'il rappelle, avec le nom glorieux du plus saint de nos rois, le souvenir de la patrie absente. Le soir, nous quittions Madrid sans regret pour nous rendre à Cordoue.

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