‹ L'Espagne: moeurs et paysages, histoire et monuments. Orne de seize gravuresChapitre 79 sur 159 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

A la bibliothèque, on mit complaisamment sous nos veux une multitude de trésors. Les livres anciens sont, pour la plupart, à tranches dorées, posés dans les rayons, le dos vers le mur et la tranche en dehors; car c*est elle qui porte le titre de Touvrage gravé dans l'épaisseur de la marge. Nous vîmes des reliures à faire pâmer d'aise, je ne dis pas les bibliomanes, mais les bibliophiles les moins passionnés. Qu'est-ce que cela pourtant comparé aux manuscrits de la Bible, des Pères, des classiques grecs et latins, des livres hébreux et arabes, ces derniers au nombre d'environ deux mille, par lesquels l'Escurial rivalise avec le Vatican! Citons la bible grecque qui a appartenu à l'empereur Cantacuzène , un Coran , trophée splendide de la victoire de Lépante, un volume à coins de bronze, à fermoirs d'argent, contenant en lettres d'or les Évangiles et divers écrits des Pères de l'Église, monument du x' siècle et du règne de Conrad le Salique.

L'austère et froid édifice que nous avions visité nous laissait sous une impression profonde, et des pensées sérieuses nous dominaient. Au sortir des cloîtres, la lumière vive qui frappa nos regards, la chaleur du soleil qui succéda dans nos membres à la fraîcheur glaciale maintenue toujours au même degré sous les voûtes épaisses; derrière les murs de granit; les bruits et l'agitation de la feria qui se tenait au dehors, comme à toutes les fêtes religieuses espagnoles, les apparences du monde réel et vulgaire nous arrachèrent subitement à la méditation et à la rêverie qui nous avaient gagnés; nous passâmes comme étour-

178 i; ES PAG NE

dis à travers la foule. Les paysans^ qui tout à Theiire étaient prosternés sur les dalles du temple, n'ayant sur les épaules que leur chemise, gisaient maintenant endormis par terre, à l'ombre des grands murs du palais; ils étaient dans les postures les plus diverses, et offraient un sujet de tableau rempli dé séductions pour nos peintres réalistes; ils nous rappelaient les paysans de la campagne romaine fuyant la malaria, et dormant au mois d'août sur les pavés de Monte- Cavàllo. Le tohu-bohu bruyant de la foire ne les réveillait point; pas même les sifflets de verre, ornés de fleurs artificielles, et dans lesquels les muchachos soufflaient en l'honneur de saint Laurent. Dans les baraques improvisées, boutiques à un réal ou à cin(| sous, il y avait, comme en France, des bonbons, des poupées toutes primitives, des colifichets pour les jeunes filles, des jouets d'enfants, des indiennes à gros ramages, mais aussi quantité de guitares, de tambours de basque, de castagnettes; à côté, des images grossièrement exécutées de San Lorenzo, de Santiago, de Nuestra-Senora sous vingt noms divers.

Bien que nous fussions logés à la principale fonda ou auberge du bourg supérieur, Escojnal de Ai^iba^ nous n'avions qu'un gîte délabré, une pitance détestable, le tout coûtant fort cher. Que de fois j'entendis William Rose, après le règlement de nos comptes d'hôtellerie, chantonner en souriant : Lor est une chimère... Et, lorsque dans sa bourse alourdie les cuartos de billon remplaçaient avec une rapidité dont il ne se rendait pas compte l'once d'or, cette joHe pièce de quatre-vingt-quatre francs, la demi-once, le dou-

blon d'Isabelle II, de vingt-six francs, Tancien doublon de vingt- un francs : « Comment, s'écriait-il.

Comment en un plomb vil l'or pur s'est-iL changé? »

C'est un problème dans tous les voyages. En Espagne, il n'est pas plus difficile à résoudre qu'ailleurs* Sauf certaines routes où les diligences , menacées par les tronçons de chemin de fer toujours croissants^ abusent d'un règne qui touche à sa fin ; hormis (piel- <|ues posadas, où les voleurs, délogés des sierras, semblent s'être rabattus pour détrousser impunément les voyageurs, auxquels ils présentent, au lieu de tromblons chargés jusqu'à la gueule , une carte à payer d'une incroyable effronterie, l'Espagne est raisonnable envers les touristes et ne les exploite pas d'une manière exorbitante.

Voici les diverses classes d'hôtelleries qu^ils rencon-^ Irent. Dans les villes un peu importantes, et placées sur les grandes routes ou au bord de la mer, il y a des hôtels plus ou moins bien tenus, nommés fondas et j>aradores; la totalité de la dépense est ordinairement d'une trentaine de réaux par jour, c'est-à-dire d'environ huit francs. Les posadas sont des auberges ou hôtels du second ordre; on y est en général moins bien traité, et la dépense y est un peu moins forte. Sur les routes, on rencontre les ventas, qui le plus souvent n'offrent <|u'un très mauvais logement, à peine un abri contre les intempéries, et l'on n'y trouve pas (l'alimênts. Comme au temps de don Quichotte, le maître de céans, ou quelque maritorne , répond au voyageur

affamé : t Hay de todo : Il y a de tout. » Mais au détail, et en précisant les questions, vous arrivez à constater qu'il n*y a rien, sauf peut-être un peu de pain et d'aguardiente : c'est le wigA\'am de FAmérique du Nord, le caravansérail de TOrient. Le voyageur agit donc prudemment en apportant des vivres, s'il voyage par étapes : s'il est en diligence, il y aura, partout où la voiture s'arrête, un gîte sufiisant et une table servie. Dans les villes, dans celles même qui n'ont pas d'auberges , il peut recourir aux casas de huespedeSy maisons d'hôtes , où l'on vit en famille avec les propriétaires de la maison. Les étrangers n'adoptent plus guère ce genre d'hospitalité , bien qu'il permette souvent de mieux étudier les mœurs et la langue du pays ; mais il exige qu'on se soumette à une certaine régularité et qu'on affronte la cuisine espagnole, l'huile non purifiée de nauséabonde mémoire. Ajoutons que la cupidité habite un trop grand nombre de ces maisons, malgré leur nom patriarcal et séduisant.

L'Espagne a beaucoup à faire encore pour offrir à l'étranger l'accueil et le confortable qu'il peut désirer. A mesure qu'elle verra les visiteurs affluer dans son sein, elle s'efforcera de répondre à leurs besoins et à leurs vœux: c'est d'ailleurs son intérêt. Ses principales villes l'ont déjà compris , et la plupart possèdent quelques fondas très convenables; souvent l'une reçoit plus spécialement les Français, l'autre les Anglais. Ce dualisme, constitué dans la civilisation moderne par l'opposition du Français à l'Anglais, a, comme on voit, des faces bien diverses. Les fondas fréquentées des Anglais l'emportent peut-être sur leurs rivales, par

Page 1