‹ L'Espagne, orné de quatre gravures d'après M. Gustave DoréChapitre 144 sur 174 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

des fenêtres de sa maison. Mes compagnons tournaient à l'avance en dérision et accusaient de paganisme ce qu'ils brûlaient de contempler. Les descriptions qu'on nous faisait des splendeurs du culte catholique en cette fête ne provoquaient parmi nous que la répétition du vieux thème protestant sur l'esprit et la lettre , sur l'intérieur et l'extérieur de la religion, sur l'adoration de Dieu en esprit et en vérité, comme s'il y avait opposition entre la lettre et l'esprit, entre la puissance des manifestations extérieures et la sincérité des sentiments qu'elles traduisent. Je ne parlai point à l'unisson; car je voyais bien que le peuple espagnol, par caractère , exprime vivement et même avec emphase tout ce qu'il ressent, et je ne concevais pas pourquoi il y aurait une exception quand il s'agit des sentiments religieux. Je le savais nerveux, impressionnable, passionné pour l'éclat de ses fêtes et de ses réjouissances nationales; et les exigences protestantes, couvertes du prétexte de la simplicité, me semblaient exagérées, condamnant ce qui n'est pas mal, ce qui n'est que l'épanouissement spontané de la pensée d'un peuple qui croit et qui aime.

« La procession parut et déploya le spectacle le plus imposant. Nul ne saurait calculer ce qu'elle nous montra d'or, d'argent, de pierreries, de croix et de bannières, de dentelles et de fleurs, d'étoffes précieuses de soie et d'or, de riches broderies et de draperies étincelantes, d'encensoirs et de cierges artistement peints, durant ce long défilé des écoles, des communautés, des chapitres de paroisses, des confré-

ries d'artisans costumés à la façon des anciens chevaliers, des chœurs de chantres, des membres de l'ayuntamiento avec l'étendard de la ville; des enfants aux robes flottantes, aux ailes d'ange, portant l'encens et les corbeilles fleuries ; puis venait le saint Sacrement , comme enveloppé de la lumière du Thabor. Il était escorté de soldats d'élite. Le cardinal, avec tous les insignes de sa dignité, le capitaine général et les magistrats chargés de rendre la justice marchaient derrière; puis un corps de cavalerie; puis la foule. Et ce long défilé passait entre les lignes brillantes de l'armée, entre les maisons décorées de tapisseries rares et des plus belles étoffes; le soleil par moment faisait ruisseler tous ces trésors, et semblait un regard de Dieu sur l'hostie consacrée et sur le peuple fidèle. Les chants liturgiques, les salves de l'artillerie, la musique militaire, montaient au ciel avec la fumée de l'encens.

« Les critiques se taisaient autour de moi ; ils avaient assez à faire de se défendre des impressions sous l'empire desquelles cette foule, à un moment donné, se prosternait sur le sol, et semblait bien, je vous l'assure, adorer en esprit et en vérité. Et moi, j'écoutais la voix intérieure; elle me disait : N'est-il pas naturel que l'homme offre à Dieu l'hommage de ses propres dons ; qu'il l'honore en lui consacrant les œuvres du génie, tout ce qu'il possède de plus beau, de meilleur, de plus parfait? On t'a dit que Dieu n'a que faire de ces offrandes de l'homme. C'est une mauvaise parole. Dieu ne dédaigne pas l'homme; il

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