‹ L'Espagne, orné de quatre gravures d'après M. Gustave DoréChapitre 150 sur 174 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Aguardiente , sainte Eau-de-vie. C'est encore, en effet, une des persuasions pieuses et charitables des protestants éclairés de Gibraltar. Or voici l'explication que le capitaine reçut hier soir après mon départ. A une époque de l'année où les travaux des vignes sont pressants, on fait à Jérès une procession très -matinale, celle peut-être des Rogations, et les vignerons attendent avant l'aube l'ouverture des portes de l'église. Ils stationnent ainsi par groupes devant les débits de Refrescos y licores les plus rapprochés, comme font à Paris les ouvriers aux coins de rue; et ils prennent, en attendant, le petit verre d'anisette. L'anisette coule donc ce jour-là plus qu'à l'ordinaire, bien que nul ne fasse d'excès. Mais les vignerons, à raison de la circonstance , ont appelé cette procession matinale Procesion ciel aguardiente, ce dont les protestants ont fabriqué une sainte Aguardiente.

« Le capitaine, à son tour, ne put comprimer un éclat de rire, et rougit presque d'avoir digéré cette bourde. Elle n'est pas plus indigeste que mille autres, dont les estomacs anglo-protestants ne sont nullement incommodés. Ces messieurs passent fiers avec cela, comme s'ils ne portaient rien.

a — Convenez -en, mon oncle, dit Clara en profitant de ce moment de bonne humeur , s'il y a une sainte Aguardiente, c'est dans les pays protestants; et si elle est honorée quelque part d'un culte spécial, c'est par la garnison de Gibraltar. Vous avez dit souvent qu'une des institutions les plus utiles de la place, c'est la patrouille spéciale qui se promène gravement

tous les soirs, à l'heure de la retraite, pour ramasser les ivrognes. »

William finit en m'avouant qu'il avait grand espoir d'apprendre bientôt la conversion du brave capitaine. Et je partageai très-vivement cet espoir quelques heures après , dans une promenade que nous fîmes à la Galeta, en compagnie de miss Clara et de son oncle; car ce dernier, méprenant à part, me confia, dans des termes qui mettaient à nu la droiture de son cœur, le travail mystérieux de la grâce qui ruinait ses préjugés et l'attirait doucement au catholicisme.

Nous avions pour guide le jeune curé de la Galeta, mon compatriote et ami, l'abbé Delacroix, professeur de langues vivantes au collège Saint-Bernard. Il nous conduisit par un sentier sablonneux, suspendu sur la mer, à son humble paroisse, nichée dans une petite anse où l'on n'a pour horizon que le rocher à pic et la mer sans bornes. Entre les écueils, près de la plage étroite , des enfants qu'un tel site a rendus amphibies péchaient à la main , à demi nus et les cheveux au vent, les crabes et les oursins, tandis que leurs parents démêlaient de grands filets ou triaient sur le sable une multitude de poissons frétillants.

Ces bonnes gens, pour la plupart Génois d'origine, conservent à Gilbraltar, cette Babel où les langues se confondent, le patois de leur pays. Vous les entendriez dire : Aie iu del eiu, pour arête voi delï ollio, Avez-vous de l'huile? — Gho la casa pina, J'en ai plein la maison, pour ko la casapiena. — Scha veu darmene un peu (Scha est l'Ustcd des Espagnols)

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