CHAPITRE XIII
et Tolède, ses villes de prédilection. Dans une dernière flânerie à la place San -Francisco, il fit une collection de ces poésies populaires , essentiellement dramatiques, qui s'étalent partout sur les murs des villes espagnoles, et que l'on vend un sou la feuille. Elles sont, dis-je, essentiellement dramatiques, et conséquemment elles ne viennent pas des Arabes , qui n'ont point connu le drame; elles sont, comme la plupart des pièces du romancero castillan dont nous avons parlé à propos du Cid , en vers assonants ou négligemment rimes de huit syllabes, mesure qui est dans l'oreille des Espagnols au point qu'on la surprend très-souvent dans les phrases de la conversation. La prodigieuse facilité de ce rhythme pour les poëtes castillans explique les innombrables productions de Calderon, chanoine de Tolède, qui de quatorze ans à quatre-vingts (1615-1681) composa plus de mille tragédies, comédies et pièces sacrées analogues aux mystères joués en France durant le moyen âge : on appelle ces dernières en Espagne autos sacramentelles , actes religieux. Ainsi encore Lope de Vega, qui entra de même dans l'état ecclésiastique , écrivit dix-huit cents pièces de ce genre. Il est impossible de parcourir ces compositions, le romancero et ces pauvres feuilles populaires illustrées d'une mauvaise gravure sur bois, sans être frappé du génie national qui éclate de toutes parts sous des formes littéraires d'un mérite trèsdivers.
Dans la collection de William formée au hasard, je vois, par exemple, la Desgraciada Jacinta, la mal-
heureuse Hyacintha, de Logrono, punie miraculeusement pour une malédiction qu'elle a proférée; la Renégate de Valladolid, qui reconnaît son frère prêtre parmi ses esclaves, et s'enfuit à Rome pour demander avec lui pardon au saint-père; ce sont les exploits du Cid, ou des généraux O'Donnell, Echague, Prim, dans la guerre récente avec le Maroc. Une autre pièce raconte un combat singulier entre un chrétien et un Maure. Le premier défend la pureté de la sainte Vierge; les deux adversaires sont en présence; audessus d'eux est l'image de l'immaculée conception. Ils échangent des arguments théologiques mêlés de provocations, puis :
Sacan ambos las espadas
Y lueço dice el Moro :
Ya, cristiano, me apercibo ;
Y te respondera ahora
Esta fuerte cimitarra. (Pelean.) Este campeon de Mahoma , Aqueste rayo de Alâ.
Crist. Habla menos, y obra mas ; Que me enojan tus razones.
Moro. Hablar y obrar, porque soy Rayo en las ocasiones...
Mas ; ay de mi , que la tierra Que pisaba me ha faltado !
(Cae el Moro en tierra.)
Tous deux tirent leurs épées, et aussitôt le Maure dit:
« Allons! chrétien, je suis prêt; voici que ce terrible cimeterre te répondra. (Il combattent.)