CHAPITRE XIII
nâmes la sainte image au carrefour et à la niche d'où on l'avait descendue. Des lanternes vénitiennes étaient préparées, pour le soir, au milieu des draperies et des feuillages. Nous rencontrâmes dans la ville d'autres processions, aussi simples ou plus relevées. Parfois des messieurs fort bien vêtus offraient aux spectateurs des images de la Vierge sur papier, et l'on mettait en échange une légère offrande dans de grands plats de cuivre , portés par des confrères. Des enfants formant partie du cortège nous présentaient aussi des dragées et des gâteaux. C'était naïf et gracieux. Mais aucune de ces processions ne fut aussi curieuse que celle du soir, à Sainte-Claire en Jérusalem, dans un des faubourgs habités par les portefaix et les jardiniers. Après les diverses confréries, les pèlerins de Saint-Jacques, etc., on distinguait les douze apôtres, hommes robustes et de haute taille qui me rappelaient ceux de la Cène de Léonard de Vinci. Ils étaient revêtus de magnifiques manteaux de velours violet, rouge, aurore, à grands ramages de paillettes d'or et d'argent. Ils avaient des robes de soie et les pieds chaussés de cothurnes écarlartes. Des perruques, des barbes postiches couvraient leur poitrine et leurs épaules. Un nimbe en cuivre doré portant un nom d'apôtre entourait leur front; et ils tenaient à la main, outre l'instrument de leur martyre, un livre ouvert où on lisait un des articles du Symbole. En tête marchaient les hérauts des rois de Castille et d'Aragon, avec la couronne d'or et vêtus de la dalmatique. Ils portaient la bannière semée de tours, et celle où des
pals de gueule sur champ d'or rappellent la main blessée et sanglante de don Jayme el Conquistador, roi d'Aragon, qui reconquit Valence, reprise par les Almoravides après la mort du Gid. Cette procession historiée causait dans le peuple une évidente allégresse; et pourquoi pas? J'aurais voulu le demander à deux étrangers , qui seuls la regardaient avec l'air plus niais que moqueur des disciples de Voltaire.
Valence, nous l'avons dit ailleurs, est une des anciennes villes du Gid. Ses tours, ses murs à créneaux du xive siècle , ses ponts monumentaux ne démentent pas son histoire; ses clochers nombreux, ses coupoles à tuiles noires vernissées répondent bien à son caractère religieux. Nous entendîmes à la cathédrale un éloquent sermon, dont les grandeurs de la sainte Vierge étaient l'objet. William me dit avec raison : « La langue espagnole, vibrante et sonore, n'est dans toute sa beauté qu'à l'église. Elle perd beaucoup à la simple conversation; son / (ou sa jota, c'est le nom de la lettre), qui se prononce à peu près comme le ch allemand ou le rhdin grasseyé des Arabes, y parait dur; en chaire, elle n'est qu'un moyen d'accentuation solennelle; les terminaisons si fréquentes en os et en as, se prolongeant sous les voûtes , prêtent aux discours une singulière majesté. Gharles-Quint disait : « Je parlerais français à mon ami, anglais aux oiseaux, allemand aux chevaux, italien aux dames; » il ajoutait : « espagnol à Dieu. »
William ne pouvait se décider à quitter Valence, qu'il aimait comme Grenade, Cordoue, Cadix, Séville