‹ L'Espagne, orné de quatre gravures d'après M. Gustave DoréChapitre 169 sur 174 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

gnôles ; mais cela serait moins vrai des ordres religieux, qui ont exécuté à leurs frais, en Espagne, une partie notable des travaux d'utilité publique : églises, hospices, ponts, fontaines, routes, aqueducs, qui sont aujourd'hui à la charge des gouvernements. C'est à quoi les revenus de leurs terres étaient consacrés, et les monastères ne pouvaient porter ces lourds fardeaux en laissant leurs biens-fonds improductifs. Les moines ont peut-être eu le tort de ne pas presser et pressurer leurs fermiers : ce tort n'est pas un crime.

— Qu'on veuille bien, interrompit William, regarder le clergé anglican. Il est plus riche que ne furent jamais le clergé et les moines espagnols; et, au point de vue des sacrifices et des travaux qui se rapportent à l'utilité publique, il est d'un égoïsme rare et d'une presque complète inutilité.

— Mais j'ai hâte, continua don Lopez, d'assigner d'autres causes directes qui ont ruiné l'agriculture, le commerce et l'industrie en Espagne. A la dépopulation et aux guerres séculaires ajoutons certains préjugés nationaux et de faux calculs en économie politique, et l'on verra clairement que la décadence de l'Espagne n'est pas imputable à sa religion.

« Ainsi, par exemple, le privilège de la mesta, ou de la corporation des propriétaires de troupeaux, a porté à l'agriculture un coup fatal, depuis le xme siècle jusqu'au xvne, et même plus tard. En vertu de ce privilège , les propriétaires de troupeaux , les bergers avaient le droit de conduire librement ces troupeaux à travers l'Andalousie, l'Estramadure, les Gastilles, la

Galice, et il était, à cause de cela, défendu aux cultivateurs d'enclore leurs propriétés de haies et de fossés. Vous concevez que les vignes, les oliviers, les moissons, les jeunes pousses d'arbres souffraient de ce régime; on négligea la culture pour l'élève des troupeaux. D'ailleurs la guerre incessante détruisait les plantations et les récoltes; et c'est précisément pour cela qu'on favorisait la vie pastorale; car les bergers ramenaient leurs troupeaux à l'approche de l'ennemi, auquel on ne pouvait soustraire les moissons. Or, comme la guerre contre les Maures a duré sept siècles, durant lesquels la frontière chrétienne fut toujours flottante, la destruction a passé successivement sur une immense étendue de territoire, et le privilège de la mesta s'est tellement enraciné, qu'on n'a pu l'amoindrir que difficilement, et non la supprimer tout à fait.

« D'ailleurs les troupeaux de mérinos rapportent de beaux revenus, et, grâce à la mesta, qui leur assurait les pâturages, ils dépensaient très-peu, ils exigeaient peu de travail , et l'on s'est tourné de ce côté en dédaignant l'agriculture.

« L'industrie, déjà profondément blessée par l'expulsion peut-être nécessaire des Maures et des Juifs, souffrit encore des préjugés des Espagnols contre les arts mécaniques. On les dédaignait précisément parce qu'ils étaient le partage des Maures, des Juifs, des Pecheros ou chrétiens autrefois soumis aux Maures. Chacun voulait être hidalgo, ou du rang de ceux qui avaient affranchi la patrie. Un métier ne convenait

Page 1