CHAPITRE XIV
« Ceux qui insultent l'Espagne affaiblie insultent un vieux soldat, criblé de blessures, victime de sa bravoure et de son dévouement à la meilleure des causes.
« Une autre source de dépopulation pour la Péninsule, ce fut la colonisation du nouveau monde, qui nous a coûté 20 millions d'habitants. On nous reproche amèrement les cruautés, les iniquités de toutes sortes commises dans l'Amérique du Sud par les premiers conquérants. Mais- elles sont généralement le fait d'aventuriers comme il y en a toujours au début de semblables entreprises; et l'Espagne, qui ne pouvait les prévenir, ni souvent même les connaître, ne doit pas être à ce point responsable. Songez d'ailleurs qu'au lieu de refouler et d'anéantir les races conquises, comme les Anglais des Etats-Unis ont fait des Indiens, nous nous les sommes assimilées par le baptême et la civilisation.
— Vous ne dites pas, interrompit le docteur, que les Juifs et les Maures ont été bannis d'Espagne en 1609, sous Philippe III, au nombre de plusieurs centaines de mille, et que des branches d'industrie et de commerce ont été paralysées, presque détruites par cette mesure.
— J'en conviens, répondit don Lopez; et ce fut un malheur, un incalculable sacrifice que les économistes, en l'envisageant à leur point de vue étroit de production et de consommation, ne pardonneront jamais à l'Espagne catholique. Mais il n'est pas évident que ce fut une faute politique; les révoltes des Maurisques, alliés naturels des Juifs, qui ne haïssaient
pas moins qu'eux les chrétiens , avaient démontré le danger auquel la monarchie et l'indépendance de la nation se trouvaient exposées, si l'on ne prenait cette mesure inouïe, mais absolument nécessaire.
— C'était pour l'Espagne, ajouta William, la question « To be or not to be (être ou n'être pas).»
— On oublie souvent, dis-je à mon tour, que les bannis eurent du moins la liberté de réaliser leur fortune en espèces et de les emporter. L'Etat fournit des navires à ceux qui voulurent se retirer en Afrique ; et si des cruautés furent exercées contre ces infortunés, ce sont leurs féroces et cupides coreligionnaires qui s'en rendirent coupables, au Maroc et sur les rivages de l'Algérie actuelle.
— En résumé, reprit don Lopez, l'Espagne grande comme la France n'avait plus guère, sous Charles II (1665-1700), que de 6 à 7 millions d'habitants. Elle en a aujourd'hui 15 millions; et depuis longtemps nous avons oublié le proverbe : l'alouette qui veut traverser la Castille doit porter son grain.
« On a attaqué la grande propriété comme contraire aux intérêts de l'agriculture, et l'on a dit : « Les monastères d'Espagne étaient trop riches; ils négligeaient la culture de leurs terres. » La grande propriété n'est pas contraire par elle-même au développement de la richesse agricole; car elle existe en Angleterre; le sol y est absorbé par un petit nombre de propriétaires, et l'agriculture n'en est pas moins florissante. Elle devient funeste si le propriétaire la délaisse, et l'on pourrait reprocher ce fait à bien des familles espa-