‹ L'Espagne, orné de quatre gravures d'après M. Gustave DoréChapitre 3 sur 174 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Manuel de voyage {Handbook for travellers in Spairi), il me montrait en souriant les passages où l'auteur, M. Ford, tourne en dérision les Espagnols et leurs coutumes religieuses, qu'il interprète à sa façon; ceux aussi où le même écrivain se moque des Français ou les injurie, lorsqu'il les rencontre par hasard sur son chemin.

— «Les voyages, disais-je, devraient avoir pour résultat de dissiper les préjugés et d'affaiblir ce que l'orgueil et l'égoïsme national ont d'exagéré. Mais ils produisent fréquemment un effet tout contraire pour celui qui, au lieu d'envisager les hommes et les choses d'un point de vue élevé , les ramène juste à la mesure de son propre pays , à la mesure de ses opinions et de ses impressions personnelles, comme si son pays était sous tous rapports le type de la perfection , comme si tous les hommes et tous les peuples devaient être coulés dans le même moule. Il serait beaucoup plus raisonnable d'admettre , sur les points qui n'ont rien d'opposé à la morale ni à la vérité démontrée, la divergence des opinions, des goûts, des traditions , des besoins et des habitudes.

— Il ne sied pas , en effet , continuait mon compagnon, au protestant qui visite, par exemple, la catholique Espagne, de juger les mœurs et les pratiques religieuses des Espagnols, sans connaître ou sans accepter les explications qu'eux-mêmes nous en donnent. Il taxera d'idolâtrie ou de grossières superstitions des choses fort sensées et parfaitement légitimes; il condamnera des usages qui, n'étant pas réellement

mauvais en eux-mêmes, peuvent être tolérés ou qui doivent l'être parce que leur suppression ferait du mal; il tiendra pour insupportables telles habitudes dont la convenance ou l'inconvenance varie suivant les peuples, parce qu'elles sont de pure convention. »

La diligence s'arrêta à Irun; et, en attendant que l'on eût changé d'attelage, nous entrâmes au café de la lberia pour y prendre quelque rafraîchissement, tout en poursuivant le sujet de notre conversation.

— «Il est donc nécessaire, repris-je, que le touriste , avant de visiter un pays, se dépouille des préjugés de race ou de nationalité, autant que possible, et qu'il se dispose à ne point blâmer ce qui n'est pas mauvais en soi, ce qui ne cause aucun mal, tout en réservant son approbation et son admiration pour les choses qui en sont dignes.

— Il y a plus, ajouta William : le voyageur doit se défier des impressions du moment, qui peuvent altérer d'une manière sensible les jugements qu'il porte. S'il est fatigué, s'il a mal dormi ou mal dîné, s'il pleut, si on l'a rançonné , il est disposé à prendre tout en mauvaise part; il conclut précipitamment du particulier au général, et, pour quelques personnes de bas étage dont il peut avoir à se plaindre, il applique à toute une nation des épithètes injurieuses.

— Votre observation est très-exacte; j'ai entendu, par exemple, des Français parler fort mal des Ro-

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