‹ L'Espagne, orné de quatre gravures d'après M. Gustave DoréChapitre 40 sur 174 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

dant nos membres fatigués, nous sentions, William et moi, que le chemin de fer est partout une bénédiction. Ce qui surtout nous parut tel, et ce dont nous rendîmes au Ciel de sincères actions de grâces, ce fut la verdure, la fraîcheur, les eaux et les grands arbres d'Aranjuez. En y arrivant, nous éprouvâmes ce bienêtre et ce repos de l'âme que nous avions goûtés dans les oasis d'Egypte et d'Algérie, après de longues étapes sur le sable brûlant, sans autre végétation que le diss grisâtre et l'halfa desséché. Que c'est beau, un grand arbre, pour celui qui vient de traverser les Castilles! Gomme nos yeux, depuis si longtemps demi-clos ou clignotants sous l'influence d'une lumière trop vive et d'une réverbération gênante, se reposèrent grands ouverts sous les feuillages profonds et sur les rideaux de frênes et de bouleaux, d'ormes et de trembles; sur ces pelouses veloutées; sur ces pommiers qui inclinaient leurs branches toutes chargées de fruits mûrs ! William rêvait aux cottages et aux parcs des bords de la Tamise ; et moi , aux forêts ombreuses et aux simples vergers de mon pays natal.

Je l'avouerai, sans doute à notre honte , le jardin de Las E statuas, le palais rouge et blanc de pierres et de briques , les richesses artistiques de cette royale résidence eurent pour nous bien moins de charmes que l'Aranjuez du bon Dieu, les bosquets, les cascades formées par le Tage, l'avenue de la Reine; et je fermai mon Guide en lisant à la première ligne qu'Aranjuez vient à' Ara Jovis, autel de Jupiter. Il fallut trop tôt quitter ces bois touffus, ces sites

enchanteurs, où mon compagnon soupirait la romance :

Fleuve du Tage , Je fuis tes bords heureux.

Le chemin de fer, bordé d'arbres au sortir d'Aranjuez, traverse ensuite un pays de chasse; les lièvres, épouvantés, détalaient à droite et à gauche à l'approche du convoi, et on les voyait s'enfuir à toutes gigues à travers les broussailles. Le Tage, dont les arbres dessinent le cours, se promène sur la rive droite du chemin de fer, dans la vega ou verte campagne qu'il fertilise de ses eaux limoneuses; le paysan de Castille, très-entendu à la culture des jardins, garnit ses bords de melons et de pastèques.

Tolède se découvre , et son premier aspect ne dément pas ce que nous attendions de cette antique et noble cité. La voilà, lièrement campée sur un monticule de facile défense au moyen âge. Elle a conservé ses remparts crénelés, ses portes monumentales et flanquées de tours du temps des Maures. Le Tage vient tourner à ses pieds ; il l'embrasse de trois côtés, en rugissant au fond d'une crevasse profonde et sombre, hérissée de rochers granitiques. L'abîme n'est pas aussi à pic, aussi insondable que celui du Rummel à Gonstantine; mais il a des analogies avec ce dernier, et il n'est pas moins sinistre. A Tolède, comme à Gonstantine, on franchit le gouffre sur le pont d'Alcantara, dont l'arche du milieu est d'une hardiesse effrayante. C'est l'œuvre d'Alphonse, l'As-

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