CHAPITRE III
tronomeou le Savant, el Sabio, fils de Ferdinand III et de Béatrix. Il le fit construire après qu'un débordement du fleuve eut renversé, en 1258, celui qu'avait élevé Alef-ben-Mohammed, caïd (on dirait aujourd'hui alcade) de Tolède, en 387 de l'hégire, 997 de Jésus-Christ. De l'ancien ouvrage il ne reste que le nom d'Al-Cantara, mot qui, en arabe, signifie le pont. A Tolède commencent les fortes empreintes de la domination musulmane, le trait d'union qui se poursuit jusqu'au détroit de Gibraltar et rattache l'Occident à l'Orient, la civilisation éphémère, superficielle et trompeuse des Arabes à la civilisation véritable et indestructible du christianisme. Tolède, le paradis terrestre des romantiques et des antiquaires, des amoureux du bric-à-brac et des vieilles ferrures, des sculptures cachées sous le sol ou le badigeon, des ruelles étroites et tortueuses, des rampes où l'on grimpe plutôt que l'on n'y marche , des pans de murs inconnus, des styles d'architecture enchevêtrés comme des siècles dans des constructions inextricables. Conquise par Alphonse VI en 1085, Tolède est encore toute remplie de la mémoire des califes de Cordoue et du règne de ses propres émirs. Le plein cintre et l'entablement de la renaissance s'y mêlent à l'ogive chrétienne et à l'arc mauresque en fer à cheval. Les inscriptions de ses monuments, tour à tour castillanes, latines, arabes, hébraïques, proclament, comme l'a dit un écrivain patriote, que c'est ici une vaste archive de souvenirs , un panthéon des gloires et des célébrités de l'Espagne. Aussi n est-il guère
aisé de tout voir. William , désespéré en face de tant de trésors , eut la bizarre idée , pour que ses amis d'Angleterre jugeassent des richesses archéologiques de Tolède, de recueillir seulement sur son album les types variés des têtes de clous de fer ou de bronze, souvent énormes, qui arment les portes des maisons, même vulgaires. Il en dessina plus de cent soixante modèles , et cessa par découragement.
Ce fut une bonne fortune pour nous de rencontrer dans M. le marquis de ***, auquel nous étions adressés, un vieillard épris de sa ville natale , dont il connaissait à fond les ruines, les monuments et l'histoire. L'idée de faire valoir son pays rend l'Espagnol qui a de l'éducation, sympathique aux étrangers. Il sait que l'Espagne est mal connue, mal jugée au dehors; qu'on n'apprécie pas bien les grandeurs de son passé, les richesses qu'elle recèle , les signes d'un progrès qui doit la replacer dans quelque temps au rang des premières puissances de l'Europe. Eh bien, il profite de toutes les occasions pour plaider sa cause; il parle de son pays avec enthousiasme , peut-être même le vante-t-il avec exagération; et nous avons entendu des touristes étrangers soutenir, à cause de cela sans doute, qu'en général les Espagnols sont plus ou moins atteints de donquichottisme. Je ne prendrai point parti dans le débat, car on nous accuse aussi, nous autres Français, d'un ridicule orgueil; et, d'après mon expérience personnelle , je trouve que les Espagnols ne remportent guère, en fait d'amour-propre et de vanteries, sur nos autres voisins : l'orgueil del'Ita-