‹ L'Espagne, orné de quatre gravures d'après M. Gustave DoréChapitre 95 sur 174 · CHAPITRE VIII. 19b · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII. 19b

appartements les plus somptueux des palais du Nord. Les bananiers aux feuilles immenses, les orangers, les citronniers, les jasmins le remplissent de leurs suaves émanations, le décorent de leurs fleurs et de leurs fruits; ils y répandent une délicieuse fraîcheur, augmentée souvent par une fontaine à l'intarissable murmure. Un poëte le remarque : Dieu n'a point placé nos premiers parents au fond d'un palais, et tous les peuples, comme la Genèse , ont mis le bonheur dans un jardin.

Au milieu des ardeurs de l'été, quand le touriste chemine péniblement à la recherche des vestiges romains et des ruines mauresques, son front brûlant reçoit au passage , vers le seuil de ces demeures enchanteresses , les effluves odorantes et froides des patios mystérieux. C'était pour nous une tentation d'y pénétrer afin d'en goûter la fraîcheur, au prix d'une violation de domicile.

Cordoue est un vaste musée où les Romains et les Goths, les Arabes et les Espagnols ont déposé tour à tour leurs tributs divers. Auguste l'avait appelée CoJonia patricia. Quelques statues, des épitaphes, des inscriptions en l'honneur des empereurs et des consuls rappellent de nos jours ces âges lointains. Ces fortes murailles flanquées de tours rondes, carrées, octogones plus robustes encore, sont l'œuvre des Goths et des Sarrasins. Ce pont si pittoresque du Guadalquivir, défendu par la Carrahola , forteresse aux murs crénelés, remonte au temps des Romains, bien que le calife Abd-er-Rhaman III Tait fait restaurer. Contre

ses piles munies de puissants étriers, le Guadalquivir a beau rouler ses flots tumultueux, le vieux pont les regarde passer comme les siècles , sous ses quinze arches immobiles.

Abdérame II, au ixe siècle, fit exécuter à Cordoue de prodigieux travaux. Elle devint une ville féerique, sur laquelle l'imagination orientale des Arabes a déployé ses ailes. Bien naïfs, en vérité, sont les écrivains qui se lamentent sur sa décadence, en nous disant qu'elle comptait autrefois deux cent mille maisons, quatre-vingt mille palais, six cents mosquées et douze mille villages pour faubourgs. Cette Cordoue n'a guère plus existé que Zahra , sa voisine, construite par le même calife pour une esclave favorite. Le palais principal était soutenu par douze mille colonnes de granit ou de marbre, et l'or ouvragé tapissait les murs.

Certes, l'Espagne conserve d'assez beaux monuments de la période mauresque pour justifier de brillants éloges et de pompeuses descriptions. Mais, ne l'oublions pas, les Arabes deviennent aisément poëtes ; ils accumulent alors le merveilleux sans songer au possible ni à l'impossible : s'agit-il de trésors, de chiffres, d'oeuvres d'art, leurs plus sérieux historiens tombent fréquemment dans les contes des Mille et une nu ils. S'ils avaient élevé à Cordoue et ailleurs tant de somptueux édifices, avec d'aussi durs matériaux que le granit et le marbre, il en resterait, après si peu de temps, d'importants débris. Comment donc s'expliquer un complet anéantissement? On ne voit pas

Page 1