‹ L'Espagne, orné de quatre gravures d'après M. Gustave DoréChapitre 96 sur 174 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

que les Espagnols se soient acharnés à détruire. Et les tremblements de terre , comme celui qui renversa Cordoue en 1589, laissent au moins des ruines.

William Rose faisait ces observations , à mon avis fort justes, tout en crayonnant de rapides croquis à la célèbre mosquée devenue cathédrale. Les fondations de cet incomparable monument furent jetées en 78t>, par ordre d'Abdérame Ier, à la place de l'ancienne cathédrale dédiée à saint Georges. Celle-ci avait ellemême succédé au temple romain de Janus , et l'on peut croire que ces édifices et d'autres antérieurs à l'arrivée des Arabes ont fourni une partie des matériaux de la mosquée, principalement les nombreuses colonnes qui lui donnent l'aspect d'une forêt.

Les historiens musulmans disent, en parlant du palais de Zahra , construit un peu plus tard , qu'un millier de ses colonnes venait d'Afrique, d'autres de Constantinople , offertes par l'empereur grec. Il est bon de le remarquer, et de se souvenir en outre que les premiers califes d'Espagne appelaient d'Orient des ouvriers grecs , et mettaient à contribution les Juifs , les chrétiens subjugués, plus avancés que les musulmans dans la connaissance des sciences et des arts; on comprend alors que la mosquée de Cordoue, comme bien d'autres ouvrages de la première époque arabe surtout, n'appartient que fort peu aux conquérants.

Si je donne à la mosquée de Cordoue le titre d'incomparable, ce n'est pas qu'elle révèle une grande puissance de construction. Ses murs n'ont que douze

mètres de hauteur; épais à la base de cinq à six mètres, ils diminuent à mesure qu'ils s'élèvent, et une quarantaine de piliers les aident à supporter le poids énorme de la toiture; les dix- neuf nefs sont fort étroites; leur plafond et leurs chétives coupoles, ou demi-oranges, comme disent les Espagnols, mediasnaranjas, sont à peine à dix mètres du sol. Certes, il y a loin d'une pareille structure à la solution des effrayants problèmes de solidité réalisés dans nos immenses cathédrales gothiques, ou même à Sainte- Sophie de Constantinople dès le vie siècle du christianisme. Mais la mosquée deCordoue est incomparable, parce que dans son genre elle est un monument que l'on peut dire unique.

Imaginez un quadrilatère long de deux cents mètres, large de cent cinquante , et divisé par une multitude de colonnes qui forment dix -neuf allées du nord au sud, et trente-six moins larges du couchant au levant. Ces colonnes, de jaspes et de marbres de toutes couleurs et d'un seul morceau, n'ont guère qu'un demi-mètre de diamètre et quatre mètres d'élévation. Elles sont couronnées d'un chapiteau qui rappelle ceux de l'ordre corinthien, moins les fines découpures de la feuille d'acanthe. Cette seule forêt de fûts alignés qui se croisent et se croisent encore , et dans laquelle se perd le regard, produit déjà une impression toute nouvelle. L'effet devient plus extraordinaire encore par le demi -jour qui règne dans cette vaste étendue et à cause des formes originales, étranges, des arcs mauresques en fer à cheval, en

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