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CHAPITRE PREMIER

Le voyageur du ord, échappé, la veille, aux pays humides, regarde, engourdi de sommeil, le décor fuyant de la côte d'azur : des villas blanches, sur un ciel de turquoise ; devant chacune, un indispensable palmier ; dans de vertes échancrures, de jolis golfes paisibles.... Le soleil monte, avivant Tarome des pins, et, peu à peu, l'àme se détend ; elle s'abandonne au charme de «es verdures piquées d'oranges, de ces grèves fleuries, si doucement baignées par des flots sans colère... Rien qui heurte la pensée et qui force à

réfléchir. L'Italie grise de tendresse l'étranger qui laborde par cette route enchantée.

Elle est très moderne. Sur la hauteur, entre le rocher de Monaco, buisson fleuri, et Monte- Carlo, le paradis des aigrefins, le vieux château des Grimaldi, aux tours carrées, éveille un instant l'illusion d'un âge d'or médiéval, dont l'enchantement continue.

L'Italie dissipe vite cette illusion. Elle a souci d'être dans le mouvement; elle connaît l'art de l'affiche. Son tumultueux passé est trop complexe pour causer au voyageur une impression une et distincte. Sforza et Médicis, doges et podestats, — Roméo et Juliette, — forment une mosaïque de souvenirs disparates, très chers aux érudits et aux artistes, mais rappelant des réalités disparues, détruites, comme le Bucentaure, qui nous parlent moins que les Césars et les consuls de Rome.

L'Italie que l'on voit et qui vit, ne continue point ce passé. Elle a voulu recommencer Fhistoire, et son œuvre est encore trop nouvelle pour être environnée de gloire ; elle est trop diversement appréciée pour provoquer d'unanimes sympathies.

L'art seul, en Italie, reçoit un culte sans dissidences. Terre de lumière et d'harmonie, elle charme, par son éternelle beauté, ceux mêmesque son histoire rebute. On la visite, car elle est accueillante ; on l'aime parce qu'elle est belle.

PONTARABIE ô

Tout autre est l'Espagne. Aucun empressement dans son accueil. Duègne très noble, mais jalouse et défiante, elle élargit, au contraire, les rails de ses chemins de fer, et se soucie fort peu, par des circuits tentants, d'ouvrir aux voyageurs r accès de ses domaines. Compostelle est inabordable, la Galice est impénétrable. L'Espagne n'a point peur, mais elle est trop fière pour racoler des hôtes. Elle ne mendie aucun hommage; elle les dédaigne. C'est un pays fermé.

Des races superbes gardent son rempart de montagnes, et qui rêverait de le franchir serait arrêté par un nom formidable : Roncevaux. Aux deux extrémités de la chaîne, les monts daignent livrer passage. Méprisants, ils cèdent à l'homme un bout de plage pour ses routes, mais derrière l'étroite bande ils relèvent leurs remparts hostiles.

Les régions du Nord n'ont point la sauvage mélancolie de la Castille. Elles sont déjà sérieuses et graves. Aussi mystérieux que le langage de leurs habitants, les défilés des Proçlnces sont gardés par des monts menaçants, et jusqu'aux verdures claires des vallées opulentes, jusqu'aux eaux vives qui les arrosent, tout garde une réserve majestueuse, et rien ne condescend à n'être que gracieux. L'Espagne est un pays austère.

Et dans les pueblos qu'on frôle, sous le balcon des lourdes maisons carrées, de gros blasons se détachent, authentiques témoins d'un passé valeureux. Parfois de pauvres gens ont hérité

ces gloires, qu'un parvenu, dans nos pays vaniteux et remuants, payerait plus cher qu'une tiare de roi persique.

Tout Basque est gentilhomme. Sur le versant de rOleatzu qui regarde Fontarabie, je viens d'aviser un caserio blanc au toit de tuiles. Une pierre brune coupait son long balcon de bois ; elle portait un blason effacé. Dans la salle haute où je pénétrai, des bonnes femmes, qui n'entendaient pas le castillan, tirèrent de leur armoire aux souvenirs leurs parchemins signés, en 1G20, par Castilla, roi d'armes des Espagnes. Mes hôtes modestes étaient les héritières deMechinde Arzu, guerrier célèbre, sous Alphonse VIII de Navarre, par ses horritiques exploits.

Campaniles d'églises aux pierres noircies par les pluies et dorées par Vété,palacios de villages, restes branlants de remparts ou de forts, tout, en Espagne, ramène l'esprit vers un passé de vaillance et de solennelle grandeur, et, surtout, vers ce temps que rien semble n'avoir remplacé, le temps de la maison d'Autriche.

Depuis, des giroflées ont fleuri aux joints des pierres désunies ; les boulets et le temps ont éraflé leurs arêtes ; des masures successives ont masqué les murs de l'édifice et altéré son style. Il subsiste, vide d'une grandeur qui fut colossale, et dont Tombre en impose encore. L'Espagne est une terre d'épopée.

Quancl^ du versant français, on descend vers Hendaye et la Bidassoa, à marée haute, un joli tableau charme les yeux : la petite rivière et les sables de ses berges ont disparu sous TOcéan. D'Espagne en France, des canots vont et viennent. Une canonnière espagnole, le Mac-Mahon, est à Fancre sur l'autre rive. A gauche, le massif sombre du Jaïzquibel dresse sur l'horizon son échine osseuse, — la selle et les bosses pointues d'un gigantesque méhari. — Dans un col, à droite du Jaïzquibel, jaillit la flèche blanche de Notre-Dame de Guadalupe. De l'ermitage, un promontoire élevé s'étend et va finir au cap Higuer, proue hardie visant la France.

Des collines de Farrière-plan à la Bidassoa, s'étend une plaine bien cultivée, et sur une taupinière, en face d'Hendaye, isolée, abandonnée, proie off'erte à tout venant, s'étage Fontarabie.

Elle dort, à l'écart du chemin banal, la jolie cité à demi emmur aillée. Ceux qui vont d'Irun en Espagne entrevoient à peine, au passage, sa pittoresque silhouette. Ils ont tort de la dédaigner, car elle s'appelle la très noble, très loj^ale, très valeureuse et toujours très fidèle cité. Elle a gagné ces titres un à un par des résistances héroïques ; pacifique guerrière, elle n'a jamais attaqué, et n"a lutté que pour son droit.

Des remparts qui commandaient la Bidassoa il ne reste que des vestiges. Rien ne protège plus, de ce côté, le chevet bruni de la vieille église, ni les massifs châteaux, dont l'un, aux

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ruines couvertes de lierre, date du dixième siècle, dont l'autre, sinistre cube de pierre sombre, porte le nom de Charles-Quint. Les glacis de l'ouest sont mieux conservés. Criblés de boulets, percés de noirs trous de mines, ils livrent aux herbes folles leurs brèches ouvertes sur des tours écroulées.

Au sud-est, une porte subsiste, que protégeaient jadis des bastions avancés, noble porte armoriée où sont inscrits les titres de la cité, et que domine une statuette très fruste de la Madone.

L'arceau passé, une rue de rêve apparaît, dont la pente, assez raide, conduit jusqu'à Téglise. Assez étroite, pleine d'ombre toujours, elle est bordée de maisons dissemblables, chargées de lourds balcons, et dont les étages en saillie ressemblent à des moucharabiés arabes. Aux toits, des consoles sculptées supportent de larges auvents de bois. D'immenses blasons timbrent quelques murailles, et l'église étale sa façade austère, plate et noire, sans autre ornement qu'un gigantesque écusson sculpté dans un angle, très haut.

Nous sommes en pleine Espagne du seizième siècle, dans le décor voulu pour la scène de la dispute du Cicl^ telle que l'a écrite Guilhen de Castro : Jimena est au balcon. Son père et le Cid sortent de ces deux palais aux portes semées de clous de bronze, ils s'abordent, la tète engoncée dans une fraise aux épais godrons ; puis ils

disparaissent pour ferrailler sur le rempart... Dans la vaste église, aux trois nefs gothiques, l'impression causée par la porte blasonnée et par la rue seigneuriale se complète et s'exalte. Il nous arrache au présent, ce vieil édifice trop large pour une mesquine bourgade ; il nous ramène au temps de l'apogée, dans la chaude foi de la vieille Espagne.

Aussi bien, nous sommes aux derniers jours de la Semaine sainte. La messe du Jeudi saint va commencer. Sur les nombreux degrés de marbre qui mènent au maître-autel se tiennent immobiles, la lance haute, quatorze soldats romains, vêtus en légionnaires. La messe ;achevée, ils forment une garde d'honneur devant le dais. Deux d'entre eux marquent la mesure en frappant du glaive leur bouclier. Les autres suivent, à pas rythmés, le noble pas des marches royales. Le calice d'or est déposé dans le traditionnel monument. La clef du tabernacle est passée au cou de l'alcalde, qui la portera jusqu'au lendemain. La foule se retire, mais six gardes restent en faction.

Le soir commencent les symboliques cérémonies commémoratives de la Passion. Les douze apôtres sont assis autour du sanctuaire, vêtus de tuniques et de toges, portant chacun l'insigne de son pouvoir ou l'instrument de son martyre. Le prêtre, représentant le Sauveur, se prosterne à leurs pieds qu'il lave ; puis une procession

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descend la rue aux balcons parés de stores.

Les statues du Christ au jardin, de la Vierge des douleurs, du Christ chargé de sa croix, sont portées par des pénitents bruns. Les bras du Christ tremblent, sa faceémaciée dit sa souffrance, sa robe de velours violet est serrée par un cordon d'or fin.

Les gardes romains marquent le pas en frappant le sol de leurs lances. La rue silencieuse en résonne. Les douze apôtres suivent. Les marins de la canonnière, les soldats du fort escortent les autres statues, le fusil renversé, le ros ou le béret pendant sur leur dos. L^alcalde et les notables ont un lourd cierge à la main. Un deuil pèse sur la foule recueillie.

On rentre, et près du monument où repose le saint Sacrement, toute la nuit, jusqu'à l'office du lendemain, six gardes romains veilleront en armes.

Le vendredi, les notables sont revenus. L'escouade romaine, immobile et grave, est en faction à la chapelle ardente. Au grand autel, la liturgie du Vendredi saint s'accomplit, éloquente et sobre.

La funcion du soir a attiré de France des trains de curieux. Ils encombrent les rues étroites, qu'ils modernisent, surchargent les balcons, remplissent Féglise. Des voiles rouges ont éteint la lumière des vitraux et enténébré les nefs. Devant l'autel, une haute croix se dresse, d'où pend le Crucifié. En chaire, un moine rappelle

les divines douleurs et celles de la Vierge, dont la statue, parée de velours noir, s'élève près de la croix. Sur un catafalque une chasse est placée, sépulcre de cristal et d'or.

De la croix, l'on va descendre le Sauveur. L'orateur demande aux prêtres d'accomplir ce funèbre devoir. Et deux prêtres en aube montent aux échelles dressées contre lacroix. «Donnez, dit l'orateur- donnez à la Mère de douleurs le titre glorieux affiché sur la croix. »Et détachant l'inscription de Pilate, les prêtres la tendent à de graves capucins que l'on dirait sortis d'un cadre de Ribera, et qui, avec respect, le portent à la Dolorosa, « Détachez ces clous, reprend la voix, détachez-les avec prudence, de peur d'élargir encore ces blessures. » On entend des coups de marteau ; les clous sont enlevés, et les bras articulés du christ de bois retombent doucement le long de son corps. Les moines tendent à la Vierge les clous qu'elle conservera. Dans les ténèbres de l'église, la voix de l'orateur retentit plus suppliante : « Nobles prêtres, descendez ce corps ensanglanté. Déposez-le aux pieds de Notre-Dame ! » Et le corps est descendu lentement. Les Pères le reçoivent et le tiennent étendu devant la Mère de douleurs, dont l'orateur exprime les souffrances. «La Vierge souffre trop de ce spectacle. Placez votre Dieu dans son tombeau. » Et Ton étend le Christ dans le sépulcre vitré, on le couvre d'un voile de dentelles blanches.

Plus solennelle que la veille, la procession se forme. Les douze apôtres en sont exclus : le Vendredi saint ils avaient fin... Mais les gardes romaines sont fidèles. Et les statues s'avancent sur Fépaule des hommes robustes ; tous les pécheurs de la côte les escortent^ un grand cierge à la main, et tous se découvrent et se taisent, les curieux par prndence, les autres par respect.

Le Samedi saint, au début de la messe, l'escorte romaine infatigable est rangée sur les degrés du sanctuaire. Elle est encore païenne : elle ne s'était agenouillée à aucune des cérémonies précédentes. La grâce ne l'avait pas encore frappée, mais l'heure de Dieu est proche, et l'assistance l'attend avec anxiété.

Au premier mot du Gloria, le voile qui couvrait le tableau du Christ ressuscité est déchiré. Aussitôt, d'une seule chute, les quatorze gardes et leur chef tombent à la renverse ; leurs casques roulent, tandis que les cloches sonnent éperdument la victoire de Dieu, et que les vieux pêcheurs basques se sourient finement d'un air qui veut dire : « Hein ! les voilà donc matés ! » Le Gloria terminé, le chef de l'escorte se relève, la tète nue, et, de son glaive dégainé, il va toucher un à un ses hommes pour s'assurer qu'ils vivent encore. Tous se soulèvent alors, et, nutète, à deux genoux, vaincus et convertis, ils écoutent dévotement la messe.

Puis, la lance renversée, le casque mis à l'en-

vers, en signe de défaite, ils sortent piteusement de l'église, où, tout à Fheure, ils entraient glorieux.

Ne leur dites pas, à ces mariniers basques, qu'ils ont joué une puérile comédie. Ils nous ont fait assister au drame semi-liturgique, tel, sans doute, qu'il instruisait nos pères au douzième siècle, et ils savent ce que leurs attitudes symboliques traduisent de vérités profondes. Depuis qu'existe Fontarabie, dans l'étroite rue aux lourds balcons, des cortèges semblables ont passé chaque année. Ils passeront encore longtemps, car la foi des bonnes gens n'est pas près de crouler sous l'assaut continu de l'envahissant scepticisme et de la contagieuse sottise.

Aussi bien, les hommes de Fontarabie sont-ils accoutumés aux assauts. Leur inoffensive cité est une héroïne, et il est étrange qu'elle subsiste et qu'elle soit restée espagnole, alors que, tant de fois, ses voisins de l'autre bord l'ont assaillie et l'ont conquise.

Fortifiée au douzième siècle par un roi de Navarre, Fontarabie a, depuis, supporté six sièges en règle et quelques bombardements irréguliers.

En 1476, au temps de Ferdinand et d'Isabelle, une forte armée française investit la ville, mais, deux fois repoussée, elle borna sa vengeance à

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dévaster le pays. En 1521, François T' fat plus heureux. Il avait chargé Bonnivet de prendre Fontarabie, et, en dépit d'une fière résistance, la jolie ville fut contrainte de se rendre. Au rang de ses défenseurs, elle comptait un gentilhomme basque qui s'appelait Martin Garcia Ofiaz, seigneur de Loyola. Quelques mois auparavant, Ifiigo, le plus jeune des sept frères de Martin, avait, avec encore plus de valeur, défendu Pampelune contre les troupes d'André de Foix.

La France garda trois ans la conquête de Bonnivet. Elle l'aurait conservée plus longtemps, sans doute, si un condottiere peu scrupuleux, Philippe Navarra, passé au service de la France, n'avait point quitté Fontarabie avec ses sept cents partisans, pour se revendre à Charles- Quint. Le connétable de Castille, L^iigo de Yelasco, eut alors vite raison de la place que le gouverneur français dut livrer. François I" fut si marri de cette perte, qu'il fit dégrader, en pleine place de Lyon, le malchanceux gouverneur.

Charles-Quint voulut, dès lors, rendre Fontarabie imprenable. Il l'entoura des solides défenses dont les restes subsistent. Des remparts de quatorze pieds de largeur l'entourèrent, flanqués de bastions puissants. On les appela bastions de la Reine, de la Leiva, et de la Magdeleine. Philippe II leur ajouta le bastion Saint-Philippe.

C'est cette ville, armée par Charles Quint, qui devait, en 1638, soutenir un siège illustre et tel

qu'aucune histoire militaire n'en pourrait peutêtre mentionner de plus glorieux.

Depuis trois ans, Français et Espagnols se disputaient dans les Flandres, et l'Espagne la première avait conçu l'habile dessein de distraire l'ennemi en attaquant un autre point de ses frontières. Le marquis de Yalparaiso, vice-roi de Navarre, garnit de troupes les Pyrénées, et, débouchant par Roncevaux, occupa la rive gauche de l'Adour. Maladroitement, il hésita devant Rayonne, et sa diversion n'eut d'autre effet que d'indiquer à Richelieu quelles représailles il convenait d'exercer.

Le 17 mars 1638, Henri II de RourbonS prince de Gondé, rassemblait à Rordeaux une armée. Henri de Sourdis, archevêque de Rordeaux, recevait le commandement de la flotte. La Guyenne offrit au prince d'importants subsides, et bientôt, douze mille hommes d'infanterie et cinq cents chevaux étaient prêts à entrer en campagne. Le 28 juin, Condé était à Rayonne.

Depuis longtemps, l'Espagne n'avait point vu l'étranger sur son sol. La guerre de Grenade, les révoltes de l'Aragon, mutinée en faveur d'Antonio Ferez, avaient presque seules troublé, à l'intérieur, le règne de Philippe IL Rien n'altéra la paix du règne suivant, et le gouvernement de Madrid, endormi par cette sécurité, ne semblait pas s'imaginer que le sol national pût jamais être

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