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LA HAUTE-MANCHE

« Je ne puis décrire renchaiitement où me jeta cette poétique et sauvage contrée. »

(Th. Gautier.)

Il est des physionomies mobiles qu'un instantané, si fidèle soit-il, défigure toujours. Elles auraient besoin, pour être rendues avec vérité, d'être montrées avec leurs expressions successives, et le fait seul de fixer une de leurs attitudes, à l'exclusion des autres, est une trahison.

De tous nos pays d'Europe, l'Espagne est peutêtre celui qui souffrirait le plus de ces inductions hasardées, si chères au voyageur pressé : car aucun pays n'est plus complexe que celui-là, plus

l J'ai publié ces silhouettes, il y a longtemps, dans la Revue des Facultés de l'Ouest. Il m'a semblé que, reproduites ici, elles achèveraient défaire comprendre un aspect de la Terre d Epopée.

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fait de contrastes soudés ensemble mais non fondus. Aussi, tout jugement qui s'énonce en ces termes : « L Espagnol est ceci ; l'Espagnol est cela », est un instantané qai court risque d'être injuste. Bien que l'Espagne, en effet, soit une, et qu'elle ait assez prouvé qu'on l'entamait malaisément, elle se décompose cependant en éléments irréductibles qu'un peintre de mœurs ne saurait confondre. Le Basque et l'Aragonais, le Gallego et le Murcianais diffèrent, profondément, et j'ai encore dans l'oreille le cri d'indignation d'un Andaloude Grenade que j'avais pris un jour pour un Navarrais.

La survivance des fiieros provinciaux, Lisolement mutuel, la variété du climat et de la flore, l'amour des traditions expliquent suffisamment ces différences très tranchées, mais qu'un voyageur hâté observe à peine. Pour les saisir, il ne suffit pas de rouler en chemin de fer de Bayonne à Madrid et à Séville, et de rentrer ensuite par Barcelone. Sur ce parcours officiel, il s'est formé une Espagne administrative, venue d'un peu partout ; et, comme elle est encore bien maladroite cette Espagne administrative, elle donnerait de l'autre, la vraie, une idée trop uniformément fâcheuse. C'est donc aux endroits où le chemin de fer ne va point, — ils sont si nombreux ! — qu'un amoureux de couleur locale devrait aller puiser, pendant qu'il en reste.

S'il ne redoute pas le trot pesant des chevaux andalous, ou le pas dolent des mules, ou les

SILHOUETTES CASTILLANES 3i'à

affreuses secousses des carros, s'il peut supporter les omelettes à Thuile ou les garbanzos S qu'il parte en chasse. Ils savent si peu faire de réclame, ces bons Espaa^nols, et nous, Français, nous en avons tant besoin pour nous guider, que les beautés de leurs montagnes ou de leurs côtes, les incomparables splendeurs de leurs monuments ou de leurs ruines, tout cela reste inconnu ou s'oublie. La fascination est même si forte, qu'ils laissent leurs paysages des Asturies ou de la Biscaye, pour venir demander à nos Pyrénées ce dont ils avaient à revendre, comme ils dédaignent l'élégance de leurs modes et les traditions de leur littérature, pour essayer de se travestir et de penser comme nous.

Ils y perdent, et nous aussi. Je me souviens qu'arrivant un jour à Murcie, je regardais avec admiration cet océan de verdure que semble contenir à peine un cirque de montagnes arides. De beaux paysans en mauresques blanches le sillonnaient, montés sur de petits ânes gris. Il était huit heures du matin ; l'air commençait à s'embraser et à s'emplir de stridulations sans nombre. L'œil fatigué par cet éclat cherchait des teintes pâles et de l'ombre ; à ce moment je vis sortir d'une maison, en face de moi, un monsieur d'âge mùr, portant un pantalon noir, une redingote noire, et couronné, le malheureux, d'un chapeau de soie. Voilà de tes coups, ô civilisation cos-

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