‹ L'EspagneChapitre 35 sur 42 · Gendarmerie · texte numérisé non relu

Gendarmerie

328 l'espagne, terre d'épopée

Impossible du reste de faire comprendre aux naturels le tort que leur porte leur fureur de déboisement. On n'y réussirait pas. — Les prairies leur sont inconnues ; toute la terre des sierras dénudées a dévalé dans la plaine, laissant percer des roches aiguës, semblables à de gigantesques ossatures.

Aussi rien n'arrête, sur ces plateaux, les tourbillons du vent ni les torrents qui se forment soudain dans les ravines, aux jours d'orage ; rien ne retient à fleur du sol la fécondante humidité des pluies. Près des ruisseaux, appauvris par de nombreuses saignées, on cultive péniblement quelques carrés de pommes de terre ou de garbanzos,mais le blé reste la grande, et, avec la vigne et un peu l'olivier, l'unique culture du pays. De sorte que la monotonie du travail, s'ajoutant à celle du paysage, imprègne le Manchego d'une sorte d'immobilité sereine et forte, semblable à celle de ses rochers et de sa lumière.

Plus encore que la nature, le naturel de Haute-Manche doit être interprété pour être compris et goûté. Il doit être longtemps fréquenté pour être aimé comme il le mérite. Agriculteur par nécessité et par goût, il est essentiellement homme de coutume, de routine même. Il procède actuellenent comme son très arrière grand-père s'est décidé à faire, le jour où le départ des Maures l'a forcé de mettre la main à la charrue. Mais, malgré son air un peu fruste, ce paysan

reste le fils des conquérants ; il n'est point serf, et cette sorte d'insouciance, qui fait dire à un étranger précipité que le Castillan est indolent, c'est le sans-gène du seigneur ruiné qui travaille parce qu'il n'a plus de serviteurs, mais qui entend en prendre à son aise. Malheureusement son patrimoine a été terriblement rogné ; les guerres civiles, Taffreuse guerre de l'indépendance, Tont ruiné, et il n'a rien relevé des ruines amoncelées. De pauvre il est devenu misérable. De tout temps le Castillan a été piètre financier. Aux jours où des galions d'or lui venaient d'Amérique, Philippe II était sans cesse à court d'argent. Je vous demande un peu ce qu'il en doit être du pauvre paysan de la Manche, à Theure qu'il est. Il ne doit pas du tout s'en tirer, et il ne s'en tire pas.

C'est le soleil qui lui vient en aide, à lui aussi. Dès qu'un beau jour s'annonce, le plus misérable jette sur son épaule sa couverture brune, il allume sa cigarette, et, même s'il n'a rien mangé, il vient s'étendre en pleine lumière, contemplant ses montagnes aussi pelées que lui, mais radieuses aussi de clarté. Ne l'appelez point paresseux, le pauvre diable : que voulez-vous qu'il fasse ? Il n'y a aucune industrie dans le pays, rien, rien à faire. D'ailleurs, s'il voyait nos ouvriers travailler onze heures par jour dans une usine, il préférerait de beaucoup sa fière liberté à leur esclavage mieux salarié.

Ils mendient volontiers, les pauvres, là-bas, et la mendicité n'est pas pour eux un état tran-

^^30 l'espagne, terre d'épopée

sitoire et douloureux. Ils s'y habituent sans efforts. Après tout, ils se savent chrétiens et Castillans ; ils demandent et on leur donne pour Famour de Dieu : cela ne les humilie ni ne les abaisse. Leur foi les met de niveau avec celui qui les assiste ; et, sous leurs loques, ils so-t contents et fiers comme Don César de Bazan. C'est surtout aux endroits où furent jadis des couvents qu'on trouve de ces mendiants par vocation, à l'air résigné et noble, en tout semblables à ceux que Zurbaran et Murillo ont si souvent représentés. La foi est le soleil qui transfigure l'âme et la figure de l'Espagnol. Quand cette lumière s'éteint, les pauvres gens deviennent affreux, comme leur pays aux jours de pluie. C'est le Bédouin pillard qui se révèle en eux : en les abordant, il est recommandé d'avoir un revolver en poche.

Le paysan de la Planche, ni trop pauvre ni trop riche, possédant son petit lopin de terre, sa paire de mules et sa maison, assez pour être indépendant, ce paysan-là est aimable. Dur au travail, sage, ayant ce vrai courage calme et presque timide qui ne pose pas du tout, mais qui ne redoute rien, ne se doutant pas le moins du monde, par exemple, de ce qui se passe dans le reste du globe, et ne s'en souciant aucunement, il m'a toujours charmé. Chez lui, il est roi ; son fds, même grand, ne fume pas, ne se couvre pas en sa présence. Quand il dit à sa femme : « Mujer, fais ceci » ; sa femme sait qu'il

faut obéir. Devant un seigneur il n'est po-nt gauche, comme seraient nos paysans de France. Il parlerait au roi comme il vous parle : le plus souvent en excellent castillan, sans embarras, semant sa causerie de ces adages que Sanclio aimait tant. Il parle peu du reste. Sa voix est forte, mais douce.

Un proverbe dit :

De poeta, musico y loco Todos tenemos un poco '.

Il est musicien en elfet ; il est rare qu'il ne sache tirer d'une guitare quelques accords et jouer quelques jotas lestes et expressives. Il accompagnera même son jeu de vers improvisés en votre honneur. Son chant est rude et guttural, mais jamais faux, et le timbre en est habituellement beau.

Il est ignorant, notre laboureur, mais pas de cette ignorance niaise qui agace. Il savait admirablement autrefois, en beaucoup d'endroits il sait encore très bien sa religion, et il en tire une formation morale et philosophique qui surprend chez un homme du peuple. La foi catholique dont il est imbibé hii agrandit l'esprit ; il sait où il va ; il raisonne avec naturel et profondeur. La plupart des grandes objections morales qui courent le monde n'étonnent pas son bon sens.

Page 1