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I. — LA NATURE ET LES NATURELS

Le voyageur qui s'avance vers Burgos, par la ligne du Nord, éprouverait, dès qu'il touche aiix rives de l'Èbre, une pénible désillusion, s'il s'était fait de l'Espagne l'idée d'un paradis terrestre. :Mais sa surprise serait au comble, si on le transportait soudain, de nos paysages de Touraine ou d'Anjou, dans une plaine de la Manche.

Sur ce plateau qui ondule à près de mille mètres d'altitude au-dessus de la luxuriante Andalousie, le terrain se soulève et s'affaisse avec d'étranges variétés; rarement égal, jamais plat, il est sillonné de longues lignes de rochers dont les dentelures penchées offrent, durant la nuit claire, de fantastiques silhouettes, et, sans arrêter la vue, déchirent, dans tous les sens, l'interminable horizon. Quelques routes royales, rares et solennelles, ombragées uniquement par des poteaux télégraphiques, relient les capitales de provinces ; entre les principales villes, on voit des routes provinciales parfois bien entretenues ; le plus souvent de simples chemins à peine tracés courent à travers champs, et se changent alternativement, l'été en fondrières poussiéreuses, l'hiver en ineffables ornières.

:j20 l'espagne, terre d'épopée

Sur les teintes rouges ou brunes des champs, se détachent des plants d'olivier ou des vignes d un vert sombre ; de longues traînées crayeuses zèbrent le rouge ou l'ocre vif des terres: partout, dans la plaine, des champs de blé ou des terres en repos. Au printemps, les tiges qui verdissent dans les champs, les touffes de lavande ou de thym qui croissent sur les sierras égayent un peu le paysage ; en hiver, quand toute verdure a disparu, en été même, quand le soleil a tout brûlé, rien n'égale l'étrange monotonie de ces mornes solitudes. Ce qui les enlaidit irrémédiablement, c'est la pluie et le temps sombre : un jour d'hiver et de pluie, dans la Haute-Manche^ est navrant.

Le soleil, au contraire, la transfigure, et il faut aller là pour voir ce que Dieu fait avec de la seule lumière. Au ciel, alors, pas un nuage ; un bleu pur, profond, doux au regard et qui ne se frange pas de brume à l'horizon, mais y prend seulement une teinte plus vaporeuse.

L'air très sec et très transparent n'altère aucun contour ; à d'énormes distances les objets gardent leur netteté et la fermeté de leurs ombres. Et sous les touches de cet ardent soleil la terre nue prend d'intraduisibles nuances ; les rochers blancs scintillent comme des perles; les masures et les ruines, imprégnées de lumière, sourient avec splendeur ; et ce paysage sans eau, sans arbres, sans vie, effroyablement pelé, grâce aux prestiges de la lumière, devient beau à ravir

Tin poète et à désespérer un aquarelliste. Ils ont compté là- dessus, nos Castillans, et, sachant qu'ils ne parviendraient pas à enlaidir leur pays tant que le soleil de Dieu y brillerait, ils l'ont saccagé sans pitié. Dans certaines contrées, sur le flanc de quelques collines, on voit encore des bois de chènes-verts, au feuillage triste, entremêlés de pins. Le long de quelques ruisseaux courent des saules grossièrement émondés ou des peupliers ; près des villages on a souvent épargné une hiierta qui fait une tache verte sur l'ocre vif de la campagne ; mais, au demeurant, point d'arbres dans la Haute-Manche et dans une immense partie de l'Espagne. La cause de ces massacres est multiple. Ils se sont mis, dit-on, en tête que les arbres attirant les oiseaux, et que, les oiseaux mangeant le blé, il fallait supprimer la cause pour empêcher l'effet. De plus, le droit de pacage accordé aux chèvres et aux moutons sur presque tous les terrains, sauf dans certaines contrées du nord, a rendu impossible l'entretien des jeunes pousses. Entin les terrains boisés appartiennent à l'État, les terrains vagues sont communaux ; aussi ai-je vu souvent, même dans des provinces du nord, de belles flambées s'allumer sur une montagne et détruire des bois de pins. La guardia civir arrivait en retard, majestueuse et menaçante ; elle ne trouvait pas de coupables, bien entendu, et le terrain dévasté était acquis à la commune.

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