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II. — LE VILLAGE

La population actuelle de TEspagne est loin de répondre à sa superficie. Qu'on longe les côtes de la Méditerranée, de Girone à Alicante^ ou qu'on traverse la Péninsule dans toute sa largeur, on est surpris de rencontrer de si vastes^ étendues solitaires. Les palmiers ou les orangersqui peuplent, à perte de vue, les plaines du royaume de Valence, rompent encore la monotonie de la solitude. Elle éclate dans sa morne évidence en Castille, et surtout de Tolède à Guenca. Ge qui étonne surtout, c'est la soudaineté avec laquelle le désert recommence autour des plus grandes villes ou des plus fraîches oasis.

Les environs immédiats de INladrid, par exemple, sont ce qu'on peut rêver de plus dévasté : la terre y présenfe des tons d'ocre plus ou moins mélangés de craie ou de rouge de saturne, se changeant, selon les saisons, en poussière aveuglante ou en marécage boueux d'où les attelages de mules ont peine à se dépêtrer.

A des distances plus ou moins grandes, on rencontre, dans ces déserts, des aldeas ou hameaux, des pueblos ou villages, des villas ou

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villes; ces dernières sont ornées d'une croix de fer en signe de leur dignité. Aucune ne s'espace librement dans la plaine ou sur la pente des collines ; point de hameaux disséminés dans un rayon indéfini. Chaque pueblo sïsole, se concentre, et, s'il ne s'abrite plus derrière des remparts, il a soin du moins que toutes les maisons qui forment le pourtour de la localité soient réunies par un mur continu qui clôt entièrement le village. On n'y a donc accès que par des rues bien en vue. Les villages sont, en moyenne, éloignés d'une bonne lieue espagnole (6 kilomètres) les uns des autres. Chacun doit se suffire. D'un village à l'autre on ne se voit guère : bien des indigènes mem^ent sans avoir été au pueblo voisin. Aussi chaque localité a-t-elle son caractère propre, que des siècles de coutumes bonnes ou mauvaises ont arrêté. Dans tel village les enfants sont graves, respectueux, bons ; chez le voisin, ils sont insupportables, ils ont un autre type ou des locutions difl'érentes. Tel village vous prévient que, dans la ville que l'on voit à l'horizon, il se donne un nombre peu rassurant de coups de couteau; lui est. au contraire, paisible et doux.

Ce que nous appelons château, maison de campagne, est inconnu en Castille et surtout dans la Haute-Manche. Au centre des villages, près de l'égUse, se trouve souvent une grande maison carrée à la porte blasonnée : c'est le palais du seigneur. Celui-ci vient rarement au

village ; il habite Madrid ou une autre grande ville, parfois Paris, ce qui ne tourne pas à l'avantage de son pays.

Au centre d'immenses propriétés, on rencontre aussi de grosses fermes formant toute une petite aldea; mais les maisons de plaisance, les cottages gracieux ou baroques dont nous environnons nos villes et dont nous égayons nos campagnes, restent absolument inconnus aux Castillans, amis, comme les Marocains, des gourbis bien défendus.

Souvent Taspect d'un pueblo ou même d'une ville de Haute-Manche est triste. Où fut jadis une riche cité, s'étage un amas de ruines ou de maisons croulantes, aux murs de pisé et aux toits de tuiles.

Au cœur du village s'élève une vieille église à la tour carrée ; aucune n'est neuve ni même fraîchement restaurée ; elles datent quasi toutes du beau temps où l'on était riche, du temps de la Maison d'Autriche. Ce sont, elles aussi, de superbes mendiantes auxquelles il reste de splendides bijoux, mais pas de rentes.

Telles quelles cependant, il ne faut pas les dédaigner, ces vieilles églises qu'on a le tort de n'ouvrir que le matin, pour la messe. A l'intérieur elles sont fraîches et sombres. Le regard, ébloui par la lumière du dehors, se fait lentement à leur obscurité. Il est vite attiré par le maître-autel dont le grand retable en bois doré monte jusqu'à la voûte et représente la légende

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du saint patron de la localité. C'est d'ordinaire un morceau d'assez bonne sculpture. Parfois c'est un chef-d'œuvre. Il est rare du moins qu'une statuette ou un bas-relief n'attire l'attention; car toute église d'Espagne, à moins qu'elle n'ait été pillée par des connaisseurs, conserve quelque merveille : soit une sculpture polychromée ou une grille de fer forgé, soit de riches parures pour la Vierge de l'endroit, ou de ces massifs vases sacrés qui les font sourire de dédain à la vue de nos splendeurs de ruolz. Mais dans ce pays de contrastes, à l'église comme partout, la splendeur côtoie la misère et le délabrement, ce délabrement oriental qui provient moins de la pauvreté que de l'incurie et du manque de savoir-faire.

Aussi ces églises sont bien l'expression de la foi castillane. Elle gît ignorée et sans influence, cette foi simple et profonde des Castillans. Nous autres, Français, nous la jugeons parfois avec un sans-façon et une sévérité inouïe; nous la dédaignons parce qu'elle n'a pas cette initiative ingénieuse que nous donnons à la nôtre, parce qu'ils ne savent pas s'en servir comme ils ne savent se servir d'aucune de leurs richesses ; mais avec la foi d'un de leurs pauvres villages on transformerait l'esprit de beaucoup de nos villes, comme avec une de leurs lourdes navettes d'argent on replaquerait le trésor de beaucoup de nos églises.

Les ruines abondent en Espagne, et c'est

graiid'pitié de voir comme on laisse un chacun les mutiler à son gré. Pauvres vieux chàteauxforts qui avaient résisté si longtemps aux Maures, ruines historiques à tant de titres, on les rase pour bâtir des masures, pour combler les fondrières d'une route ; on les détruit sans raison ! Je comprends qu'on ne puisse, laute d'argent, les restaurer ; mais une des choses que j'ai le moins pardonnées aux ^Nlanchegos est la fureur inintelligente qu'ils mettaient à anéantir ces témoins de leur ancienne fortune. Quant aux ruines de ces admirables couvents que le juif Mendizabal a fermés et volés en 1835, comment les compter et comment les décrire ? Il n'est pas une ville d'Espagne qui n'en possède plusieurs. Des monuments sans prix, par suite de cette infâme et inepte confiscation, ont été dévastés ou sont devenus, comme Nuestra-Senora-la- Blanca de Tolède, des greniers à paille. En moins de soixante ans, des monastères immenses ont été rasés dans certains villages,

« Qui vivaient de leur vie et qui meurent sans eux. »

Quand on ne les a pas rasés, on a vendu du moins les arbres de l'enclos et tous les bois des toits et de la charpente. Ensuite, qui a voulu a emporté portes et fenêtres, puis ces matériaux arrachés n'ont servi à rien bâtir, car rien n'est neuf dans le village. Tout est éteint autour du grand couvent abandonné ; bientôt du village il ne restera rien ; ce sera un despoblado de plus

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dans la plaine, et l'on y reconnaîtra l'œuvre des hommes de progrès.

Devant l'église du pueblo, s'étend d'ordinaire une place rectangulaire qui porte invariablement le nom de « place de la Constitution ». La mélopée un peu endormante qui sort des environs indique que les écoles municipalessont proches. L'harmonie est entière entre l'école et l'église. Le curé peut visiter Técole quand il lui plaît, et l'enseignement y est avant tout catholique. La prière se fait avant et après lej> classes, à haute voix. C'est à l'école, non à réglise, qu'on enseigne le catéchisme. Dans les villages, peu de garçons et presque pas de liUes de douze ans qui ne sachent lire. Chaque année un examen est passé devant l'alcalde, l'ayuntamiento et les notables; c'est le curé, comme de juste, qui interroge sur l'instruction religieuse- Les petits Castillans sont très précoces, leur intelligence est pénétrante ; jusqu'à dix ou douze ans ils sont d'ordinaire charmants, d'une gravité à la fois et d'un sans-façon amusants. Beaucoup, s'ils étaient secondés, deviendraient remarquables. Mais dans les villages où leur éducation se fait trop dans la rue et cesse trop tôt, il se produit chez eux, dès l'âge de douze ans, dès qu'ils vont aux champs, un changement profond : leur intelligence paraît tomber avec leur bonne grâce; ils deviennent facilement laids, noirs et sauvages. Comme ils sont pourtant bons enfants, on les tiendrait absolument si l'on savait, en Espa-

gne, organiser ces œuvres que notre clergé de France multiplie avec tant de zèle et d'industrie. Malheureusement, et pour des causes multiples, Faction du clergé est loin d'être, en Espagne, ce qu'elle pourrait être.

On s'est mis dans l'esprit, et l'on répète qu'un Espagnol est essentiellement oisif et négligé : c'est bien à tort. Sans doute l'Andalou de Séville ou de Cadix n'a pas la vigueur du Basque et du Navarrais, ni la patience invincible du Catalan ou de TAragonais : il sait flâner royalement. Mais, même sous l'ardent soleil de iNIurcie ou de Valence, le pauvre cultivateur de piments ou de maïs travaille admirablement. Quant au paysan de Castille, vigneron ou laboureur, il est loin d'être paresseux. N'ayant ni industrie, ni commerce, ni routes, ni prairies, ni bois, il sème et il récolte du blé, utilisant le moindre pli de terrain, disputant le sol aux chardons et aux pierres, dont il fait de grands tas au bord de son champ.

De grand matin, notre homme part du village pour sa terre souvent très éloignée. Sa tête est entourée d'un grand foulard noué par derrière et dont les deux bouts flottent au vent. Il porte un gilet rouge ou jaune-isabelle, une large ceinture de laine noire. L'hiver, une manta ^ brune bordée de rouge lui sert de toge. Il part avec ses deux grandes mules, assis sur l'une d'elles,

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