Couverture
340 l'espagne, terre d'épopée
laissant balancer son corps à leur pas allongé, chantant sur un air demi-arabe, d'une voix trop gutturale, une mélancolique romance.
Arrivé à son champ, il laboure en chantant encore ; de temps en temps il s'interrompt pour interpeller ses mules : arre macho! arre mula! Ces cris résonnent dans la plaine ; l'attelage fumant obéit, et la romance interrompue reprend. A midi le laboureur s'arrête, mange à peine, puis dort en plein soleil, tandis que ses mules, aussi sobres que lui, mâchonnent solennellement leur paille hachée, seul fourrage du pays. Le soir, le paysan revient ; sa charrue est légère, c'est une sorte d'épieu en fer, croisant à angle aigu un long montant en bois. Il la décroche, suspend Tépieu aux harnais des mules et laisse traîner par terre l'extrémité du montant. Ce bois traînant soulève, en raclant le sol, un nuage de poussière. Les paires de mules se rencontrent sur le chemin et rentrent en file au village ; la journée a certes été bien remplie ; nos Castillans chantent encore de ce chant grave qui s'allie si bien à la mélancolie du jour qui tombe.
Quel rude travail surtout que celui de la récolte du blé ! Les machines sont rares dans le pays. On récolte comme on faisait au temps de la conquête, comme on faisait aux aires de Booz. Autour de chaque village sont de larges places, pavées de petits cailloux soigneusement recouverts d'argile battue. Vers la fin juin, on les répare en les nivelant au rouleau de pierre. Puis on étend
sur les aires les gerbes déliées. Un traîneau, tiré par trois à quatre mules attelées de front, passe au galop sur les gerbes. Le traîneau est une lourde claie dont le dessous est hérissé de morceaux de silex. Un enfant, garçon ou fille, est debout sur cette planche, fouettant les mules et chantant encore, merveilleux d'aisance, et prenant, sans s'en douter, de ravissantes attitudes. Quand la paille est bien hachée et l'épi égrené, des hommes lancent en l'air le mélange ; le vent aidant, et les grains tombant plus vite que la paille, le partage se fait, la paille et le grain sont empilés séparément, les grains mis en sac, et la paille hachée transportée par charretées au village.
Rien ne rend l'animation des aires pendant les trois mois de juillet, d'août et de septembre. On y travaille tous les jours dès l'aurore ; tous les jours, le dimanche compris, sauf dans les provinces du Nord. Le repos dominical est, en Espagne, étrangement violé, et la misère agricole de ces pays fertiles pourrait bien être, en partie, le châtiment de cette faute \ Hàtons-nous de le dire, pourtant : une tolérance, ou même une permission régulière, autorise le travail du dimanche pour les trois mois de la récolte du blé, et il faut reconnaître que, grâce aux procédés qu'ils emploient, nos Castillans n'ont pas de temps à perdre pour achever la récolte du blé avant l'époque des vendanges ^ Leur impré-